FRAGMENT
d'un brouillon dl lettre des papiers de kestner.
Commencement de la connaissance de Gœtbe avec Lotte.
Le 9 juin 1772, il arriva que Goethe se trouva à un bal champêtre où mon amie était avec moi. Je ne pus y aller que plus tard et je m'y rendis à cheval. Mon amie y alla donc avec d'autres personnes, le docteur Gœlhe était dans la même voiture et fit ici la première connaissance de Lotte. C'est un homme très-instruit, et la nature prise sous le point de vue physique et moral est le sujet principal de ses réflexions; et il a étudié la véritable beauté de ces deux côtés. Aucune femme ici ne l'avait encore satisfait; Lotte attira de suite toute son attention. Elle est encore jeune, et quoique n'étant pas d'une beauté régulière ( je m'exprime ici suivant l'usage et je sais bien que la beauté n'a pas de règles fixes) elle a des traits avantageux et qui séduisent, son regard est comme une claire matinée de printemps, principalement pendant le jour, quand elle est animée par la danse ; elle était gaie et n'avait fait aucuns
frais de toilette. Il aperçut chez elle le sentiment du beau de la nature et un esprit naturel, plus de gaieté que d'esprit. Il ne savait pas qu'elle n'était plus libre; je vins quelques heures plus tard; et ce n'est jamais notre habitude de montrer dans des endroits publics autre chose que de l'amitié l'un pour l'autre. Il était ce jour-là excessivement gai; cela lui arrive quelquefois; en d'autres moments il est mélancolique. Lotte le conquit entièrement, d'autant plus qu'elle ne s'en donna aucune peine, mais qu'elle se laissa aller au plaisir. Le lendemain il ne pouvait pas manquer que Goethe ne s'informât de la santé de Lotte après le bal. S'il avait connu d'abord en elle une jeune fille gaie qui aime la danse et le plaisir, il la connut alors d'un côté où est sa force, c'est-à-dire du côté domestique.
GOETHE A KESTNER
Wetzlar, le 8 août "2.
Demain après 5 heures je vous attends; aujourd'hui — vous pourriez le deviner et vous devriez déjà me connaître assez — aujourd'hui j'étais à Alspach. Et démain nous irons ensemble et j'espère trouver des visages plus agréables. En attendant j'étais là; j'ai à vous dire que Lotte s'est grandement réjouie ce soir dans la vallée éclairée par la lune et qu'elle vous souhaitera une bonne nuit. J'avais l'intention de vous dire cela en personne, j'étais près de votre maison, il n'y avait pas de lumière dans votre chambre, je ne voulais pas faire de bruit. Demain matin nous prendrons le café sous l'arbre à Garbenheim où j'ai soupe ce soir au clair de la lune. J'étais seul — pourtant pas seul. Dormez bien. La matinée sera belle.
GCETHE A KESTNER.
Du 6 septembre 72.
J'ai murmuré hier pendant tout l'après-midi de ce que Lotte n'estpasallce à Alspach et j'ai continué à murmurer ce matin. La matinée est si belle et mon âme est si calme que je ne puis rester en ville, je vais aller à Garbenheim. Lotte disait hier qu'elle avait l'intention de faire aujourd'hui une promenade plus longue qu'à l'ordinaire. Non pas que je vous attende là-bas — mais je le désire de tout mon cœur et j'espère — un peu moins il est vrai, mais justement autant que mon espoir balance à peu près l'incertitude du désir. Je passerai donc ma journée dans l'incertitude, et j'espérerai et j'espérerai. Et si je dois rentrer seul au soir — vous savez ce qui convient à un sage ~ et combien je suis sage.
GŒTHE A KESTNER
Du 10 septembre 1772.
Il est parti! Kestner. Lorsque vous recevrez ce mot ilsera parti. Donnez à Lotte les lignes ci-jointes. J'étais très-raffermi, mais votre conversation m'a ôté toute ma force d'âme. Dans ce moment je ne puis vous dire qu'un adieu. Si j'étais resté un instant de plus chez vous je n'y aurais pas tenu. Maintenant je suis seul et je partirai demain. Oh ! ma pauvre tête !
GŒTHE A LOTTE
(Incluse dans la lettre précédente.)
J'espère bien revenir/ mais Dieu sait quand. Oh! Lotte, que mon cœur était oppressé lorsque tu parlais, car je savais que c'était la dernière fois que je vous voyais. Non pas la dernière fois, et pourtant je pars demain. Il est parti ! Quel espri t vous portait à parler ainsi que vous le fites ? Comme je pouvais dire tout ce que je sentais : je ne pensais qu'à ma vie ici-bas, qu'à la main que je baisais pour la dernière fois; la chambre dans laquelle je ne retournerai plus et à votre cher père qui m'accompagna pour la dernière fois. Je suis maintenant seul et je puis pleurer , je vous laisse tous heureux et vous ne m'oublierez pas. Et je vous reverrai ; mais pour moi , quand ce n'est pas demain c'est comme si cela ne devait jamais être. Dites à mes chers garçons (petits frères de Lotte) que je suis parti. Je ne veux plus continuer.
Dans l'édition allemande se trouve un fac-similé de cette lettre.
GŒTHE A LOTTE
(Incluse dans la précédente.)
11 septembre 1772,
Lotte, les paquets sont faits, le jour commence à paraître, encore un quart d'heure et je serai parti. Ayant oublié de partager entre les enfants les images, je prends ce prétexte pour vous écrire et vous prier de le faire pour moi : car je n'ai rien à vous écrire. Vous savez tout, vous savez combien j'étais heureux tous ces jours-ci, et je pars; je vais auprès des personnes les meilleures et qui me sont les plus chères; mais pourquoi m'éioignai-je de vous? C'est ainsi ! c'est mon sort de ne pouvoir ajouter un demain et un après-demain à ce jour, ce que j'ai fait Lien souvent en riant. Soyez toujours de bonne humeur, chère Lotte^, vous êtes plus heureuse que cent autres; ne soyez pas indifférente, et moi, chère Lotte, je suis heureux de pouvoir lire dans vos yeux la confiance que je ne changerai jamais.
Adieu, mille fois adieu!
Goethe.
GCETHE A KESTNER.
De Francfort.
Dieu vous bénisse pour toutes vos bontés et mille joies pour votre souvenir. Mes compliments aux chères filles.
Je rencontrai hier Schweizer et me moquai de sa vie à Wetzlar. « Avec qui avez-vous donc vécu, me dit-il? — Avecla maison allemande, répHquai-je. — Mais pas avec les Brandt, dit-il? — Certainement, lui dis-je. Et pourquoi donc pas? — Vous connaissez donc aussi le bailli? — Certes. — Lotte est une personne agréable. — Assez, lui dis-je, etc. »
Cela m'a consolé et m'était cher. Pourvu que je puisse entendre parler d'elle, dût-on dire même le contraire de ce que j'en pense.
Je n'ai pas de connaissances à Coblentz. Et vous savez comment les choses vont de ce côté-ci.
GOETHE A KESTNER
Dieu vous bénisse, cher Kestner, dites à Lotte que je m'imagine quelquefois pouvoir l'oublier, mais qu'alors une récidive me tombe sur la tête et les choses sont pires que jamais.