AME
L'âme humaine se manifeste par les larmes, aussi bien que par la parole et par les œuvres. L'homme seul sait plem'er et exprimer en pleurant, ce que ressent en. lui une chose qui ne peut pas être la matière : le chagrin, la honte, le regret, radmiration, la joie.
Les Anciens ont remercié la nature des attendrissements qui nous font répandre des larmes, comme d'un de ses plus beaux et de ses meilleurs iions :
, . . MoUissima corda Humurw generi dare se natura fatetur Quce lacrymas dédit : hœc nostri pars optima sensua.
(Jm-ENAL. Sat. XV).
On sonde une rivière avant de se jeter à l'eau. — Sondez le cœur d'un ami, avant de vous abandonner à lui
L'hypocrite est semblable aux eaux tranquilles qu'on sent à peine couler, mais dont on ne
voit pas le fond ; si l'on y tombe, on est perdu.
Soj^ez-vous l'un à l'autre un monde toujoiu-s beau, Toujom"s divers, toujours nouveau.
(La Fontaine : Les deux pigeons).
0 bonhomme ! Vous donnez à ceux qui s'aiment un charmant conseil. Mais n'est pas toujours beau qui croit l'être, et notre pauvre nature est si étroite et si peu profonde, qu'on y a bientôt fait toutes ses découvertes. Un seul monde humain peut répondre à nos explorations par des étonnements et des ravissements sans fin, c'est le cœur immense de Dieu qui a daigné se faire l'ami de tous les hommes
Si vous voulez que votre amour dure, purifiez-le de toute sensualité. Les liqueurs les plus épurées sont celles qui se conservent le mieux.
On nous accuse quelquefois d'aimer moins, juste au moment où nous aimons plus et mieux. On aime plus, quand on s'arrête moins aux charmes extérieurs, pour aller chercher dans l'âme ce que l'on doit aimer. On aime mieux, quand on met moins de sens et plus de cœur dans son amour
Donner une fois sa vie, dans les tourments.
pour l'amour de Dieu, c'est un acte héroïque, mais la donner toujours, quel martyre ! Sainte Jeanne de Chantai décrit ce martyre dans une de ses ravissantes conversations avec les premières mères de la Visitation :
« Mes chères filles, disait-elle, saint Basile et « la plupart de nos saints Pères et pUiers de « l'Église n'ont pas été martyrisés. Pourquoi « nous semble-t-il que cela soit arrivé ? — C'est « qu'il y a un martyre qui s'appelle le martyre « d'amour, dans lequel Dieu, soutenant la vie de « ses serviteurs, les rend à la fois confesseurs et « martyrs. Et voilà ce martyre auquel les Filles « de la Visitation sont destinées. »
Une sœur demanda en quoi il consistait : « Donnez votre volonté à Dieu, et vous le sen- « tirez. Le divin amour fait passer comme un « glaive dans les plus intimes parties de nos « âmes, et nous sépare de nous-mêmes. Je sais « une âme que l'amour a séparé des choses qui lui « étaient le plus sensibles, mieux que si les tyrans « l'eussent séparée de son corps par le tranchant « de l'épée. »
— « Et combien de temps dure ce martyre ? » dit une sœur.
— « Depuis le moment où l'âme se livre à Dieu « jusqu'à l'heure de la mort. Mais cela s'entend « des cœurs généreux, et qui, sans se reprendre, « sont fidèles à l'amour. Car les cœurs faibles,
« Notre-Seigneur ne s'applique pas à les martyriser, il se contente de les laisser rouler leur petit « train, de peur qu'ils ne lui échappent, s'il les « pressait. »
— « Ce martyre, dit une autre sœur, peut-il « égaler le martyre corporel ? »
— (( Oui, certes, l'un ne le cède pas à l'autre, « car l'amour est fort comme la mort, et les mar- « tyrs d'amour souffrent plus, en gardant leur vie « pour faire la volonté de Dieu, que s'il en fallait « donner mille pour témoignage de leur foi, de « leur amour et de leur fidélité. »
Les martyrs d'amour sont, dans l'ordre de la grâce, toujours grands, toujours sublimes, comme celui qui les mérite et les fait mériter.
La nature, aussi, a ses martyrs d'amour : martyre des mères qui voient sombrer la vertu de leurs enfants ; martyre des affections légitimes qui ne sont payées que par des ingratitudes et des trahisons ; martyre des cœurs passionnés qu'on exploite et qu'on rebute, après qu'on les a pressurés et mis à sec. Dans ces martjo'es, que de douleurs sans mérite et sans noblesse, quand ce ne sont pas de méprisables douleurs.
Pour que deux cœurs se donnent l'un à l'autre, et se fondent ensemble, il faut que le plus haut prévienne et attire à soi le plus bas ; le plus grand, le plus petit. — C'est une loi qui,
dans la nature entière, rapproche et unit les extrêmes. Dieu lui-même a donné le branle. Nous n'étions rien, il s'est donné à nous, en nous communiquant l'être et l'image de ses perfections. A chaque instant, il nous sollicite ; plus il nous attire, plus nous nous donnons ; plus nous nous donnons, plus il se donne. Ces rapports de donation entre Dieu et la créature, sont la règle suprême et le type parfait de toutes donations des créatures entre elles. Celles qui lui ressemblent le plus, doivent chercher les cœurs pour les avoir. Le cœur qui nous prévient et nous cherche, s'il est au-dessous de nous, prend tout de suite le dessus
Faut-il cesser d'aimer, parce que l'ingratitude a blessé notre cœur ? — Non. — Cesser d'aimer un ingrat, c'est cesser de lui vouloir du bien. Ah ! si Dieu nous traitait de la sorte, il n'y aurait guère, en ce monde, que des réprouvés
Nous voulons être aimés. Rappelons-nous que rien n'est plus propre à mettre l'amour en fuite que les questions et perquisitions faites, pour s'assurer qu'il est toujours là
Il y a des gens qu'on prend en grippe, et qu'on ne peut pas supporter. Si nous voulons
être saints, soyons le premier et le seul de ces gens-là
En fait d'amitié, nous nous trompons aisément ; nous croyons la vou', là où il n'y a qu'une juxtaposition
Pauvre amour humain ! Les enfants en effeuillant la marguerite ont bientôt fait ton procès. On aime un peu, beaucoup, passionnément ; et, du passionnément, on culbute dans le point du tout
Les hirondelles nous fréquentent pendant les beaux jours ; les mauvais jours les mettent en fuite. — Que d'hirondelles dans l'amitié !
Défions-nous des surprises de l'amour.
Les affections qui sautent au cœur embrassent vivement ; elles ne pénètrent pas. Il faut peu de chose pour détendre leur étreinte. La sagesse divine et la sagesse humaine s'accordent pour nous conseiller les prudentes lenteurs du choix et de l'épreuve dans l'affection. Il est écrit au livre de l'Ecclésiastique : « Si tu possèdes un ami, éprouve-lé, et ne sois pas avec^lui d'une confiance trop facile : Si possides amicum, in tentations posside eum, et ne facile credas ei. » {Cap. VI, 7.) — « Choisis d'abord,
dit Sénèque ; après cela, aime : Elige, postea dilige. »
Presque toujours, voire dans les affections qui semblent les plus pures, c'est soi-même qu'on aime dans les autres. On aime leurs bienfaits et les consolations qu'ils donnent, le reflet de leur gloire sur une vie obscure, les douceurs de leur commerce, l'oubli des ennuis dans les joies de l'épanchement, et que sais-je ? — Même dans l'héroïque amour des ennemis, on aime l'austère et noble plaisir d'une victoire difficile à remporter sur la nature. — Je crains bien que l'amour pur ne se trouve qu'en Dieu. Il est de force à n'aimer que pour faire du bien.
Celui qui rompt, pour une blessure d'amourpropre, les liens d'une vieille affection, n'a jamais aimé que lui-même. On serait bien sot de courir après lui
Mieux vaut la plaie que fait celui qui aime, que le baiser de celui qui hait
Bien que la loi ancienne fût une loi de crainte, on y entendait des chants d'amour qui préludaient aux hymnes des générations chrétiennes : « Quel autre que toi, ai- je au ciel, et que désiré- je avec toi sur la terre ? Ma chair et mon cœur
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peuvent défaillir ; le Dieu de mon cœur, mon partage, c'est toi, Seigneur, pour l'éternité. Le bonheur pour moi, c'est d'être uni à Dieu, et de mettre dans le Seigneur Dieu, mon espérance. « {Psaume 72). — Ces accents du Psalmiste, ne sont-ils pas dignes des meilleurs temps, et des plus saintes âmes de la loi nouvelle ?
Un pauvre pécheur bien humble n'ose pas dire à Dieu qu'il l'aime. Et, cependant, c'est bien vrai : au fond de son cœur, il aime, il voudrait aimer davantage. Il me semble que Dieu doit être plus touché de ces timidités de l'amour, que de l'audace de certains dévots qui n'ont aucun doute sur l'excellence de leur charité
Lisez la vie des saints, les origines des ordres religieux ; quelles fêtes d'amour ! Amour de Dieu ; amour du Christ ; amour des âmes ! Transports d'amour, chants d'amour, souffrances d'amour, sacrifices d'amour, anéantissements d'amour ! Devant un pareil spectacle, une âme chrétienne devrait s'indigner de se sentir si froide, et s'étonner que le monde ne soit pas consumé par un vaste incendie d'amour. — Hélas, nous aimons mieux lire la lamentable et honteuse histoire des amours
terrestres, que la joyeuse et glorieuse histoire de l'amour divin
Les pauvres hommes n'ont pas de nez. Ils se laissent prendre à l'amom' d'un tas de femmes ; ils ne s'aperçoivent pas, les malheureux, que cet amour sent la carotte !
Soupçomier un ami sans s'expliquer avec lui, c'est sottise et injustice. Souvenons-nous de cet axiome de droit : Jlelior est conditio possidentis
« Tout est digne dans l'amour tout royal. » (Michelet). Cela devrait être ; mais combien d'amours vUs et méprisables ! Combien d'égoïsmes si raffinés, qu'ils se trompent eux-mêmes ! Dieu seul, en se mettant dans l'amom', le fait digne et royal, parce que, seul, 0 nous montre, sans ombre, le bien que nous devons vouloir à ceux que nous aimons ; seul, il nous donne la force de nous dévouer à ce bien
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.
(Corneille).
Pas tout à fait cela, grand homme. L'amour est le premier des devoirs. On peut consentir, par amour, à l'infamie, et devenir ainsi le plus
honorable des hommes. Le Christ nous a appris que l'amour et l'honneur peuvent s'unir dans l'opprobre
« La familiarité, disons-nous, engendre le mépris ». Les Turcs disent : « Fais-toi rare, on t'aimera. » Deux proverbes cousins qui nous en rappellent un troisième : « On ne peut que perdre à être trop connu. »
Il y a des cœurs amis dont les consolations sont si tendres et si douces, qu'on voudrait être malheureux pour se faire consoler par eux.
Le grand vent éteint les cierges, et avive les incendies. Si l'amour de Dieu n'est dans votre âme qu'un petit cierge, mettez-le à l'abri des souffles du monde. Si toute votre âme est en feu, vous pouvez traverser les tempêtes.