Réimpression de l'Ancien Moniteur j t. XIV, p
ferme sous celte enveloppe une copie de ce que je vous écrivais le 12 du mois dernier, et depuis cette date les Dan tonistes aussi bien que les Hébertistes ont été écrasés. Le chef qui dans mon hypothèse aurait été un des trois collègues, a sagement écarté de sa route un dangereux compétiteur. Dès lors il semble qu'il pourrait s'ouvrir le grand chemin en passant par le Comité de salut public à moins que l'armée ne s'en mêle^. » Ce grand chemin, qui passe par le Comité de salut public, c'est bien clairement la route qui conduit à la royauté ou à quelque chose comme la dignité du futur premier consul. Robespierre n'a qu'à vouloir. Mais Morris ajoute : « On dit que l'ambition est son idole : pourtant je crois, tout bien considéré, que l'établissement de la République serait ce qui lui conviendrait le mieux. Mais le pense-t-il ainsi ; c'est une autre question à laquelle je ne prétends pas répondre, ni jusqu'à quel point cet établissement lui paraît praticable. Si l'on suppose qu'un homme dans sa situation désespère absolument de la République, et se défie assez de ses talents ou de son influence pour désespérer d'atteindre au pouvoir suprême et encore plus de le conserver, alors on peut supposer qu'une telle personne mettrait à exécution le plan de Danton^. Mais toute cette supposition n'est que le fondement conjectural d'une nouvelle conjecture ^. »
Ainsi Morris paraît avoir cru au Roi-Robespierre, comme à une transformation possible et peut-être désirée par cet homme impénétrable. Il le dit même clairement après Thermidor dans une autre lettre à Washington, datée de Hambourg 1 3 décembre 1794 : « 11 y a longtemps, vous le savez, que j'ai prédit le despotisme d'un seul et vous avez vu combien ils ont été près de cette catastrophe. La chance ou plutôt la trempe insuffisante de l'usurpateur les a seuls sauvés pour le moment présent, mais je suis toujours convaincu qu'ils doivent finir leur voyage en ce port là et probablement, s'ils faisaient la paix avec tous leurs ennemis du dehors, ils l'atteindraient en passant par une guerre civile *. »
I . Ici se placent quelques phrases topiques que l'on trouvera ci-dessus » p. 378.
a. Ci-dessus, p. 283. — 3. T. II, p. Ci, Ga. — /i. S. II, p. 80.
3ii GOUVERNEUR MORRIS
Ce n'yst donc pour lui que partie remise et en juin 1796 il écrit à Mme de Nadaillac : s II me semble que voire malheureuse patrie doit eneore subir plusieurs révolutions avant qu'on ne puisse compter sur un ordre quelconque'. » Au moment où se prépare la Constitution de l'An III, il confirme ses vues dans une lettre déjà citée à ladj Sutliertand : <E Je continue à être persuadé qu'ils tomberont sous la domination d'un despote unique ; mais je ne vois point du tout clairement quelle sera la personne ni comment elle conquerra son autorité. Si le parti dos royalistes l'emporte, l'alfaire est alors réglée très simplement pour un temps ; autrement cela peut être le résultat d'une commotion civile et dans tous les cas la fatigue de si violentes cocnmotîons amènera ce peuple turbulent à se soumettre au joug avec une grande docilité^. »
La constatation qu'il a faite, que le gouvernement sous le Directoire prend véritablement la forme d'un gouvernement militaire', lui permet bientôt d'arrêter plus étroitement ses prévisions : un despotisme établi par l'armée précédera le rétablissement de la monarchie légitime. Le a août 1797 il écrit de Wolfenbuttel au maréchal de Castries, qui, sans donte, proposait certains moyens d'action en faveur de la cause royaliste ; « Les événements en vérité ont été si rapides et extraordinaires que les calculs sur le passé ne peuvent plus s'appliquer au présent : et. quant à l'avenir, il est couvert d'un nuage impénétrable. Si j'osais me permettre de hasarder un conseil, ce serait de ne rien faire, absolumenl rien, puisqu 'alors on a des chances pour soi. D'ailleurs on peut choisir librement quand on ne s'est engagé envers personne. Je marque bien ce que vous me faites l'honneur de me dire sur te cliangcmcnt du ministère français. Il mu parait n'être qu'un symptôme dans une maladie où il faut s'attendre encore a des crises multipliées, je n'en tire donc aucun indice. En général je persiste à croire que le despotisme d'un usurpateur doit être le précurseur d'une autorité légitime. Je ne suis pas même persuadé qu'il ne soit pas nécessaire à l'éta-
1. T. 11. p. 85. En français dans le Uik'. — a. T. II, p. i lO.
blissement solide d'une pareille autorité. L'homme, animal raisonnant mais non pas raisonnable, ne s'instruit que par l'expérience et ne se corrige que par le malheur. Il faut donc que le cercle soit complet afin de démontrer à chaque novateur l'ineptie de son système^. » Un peu plus tard, après Fructidor, il écrit au baron de Groeslaer à Vienne : « Je nv vous parle pas de la dernière révolution parisienne, puisqu'il leur en faudra encore et encore, jusqu'à ce qu'ils retombent sous le gouvernement d'un seul. C'est leur dernier espoir, c'est leur unique azazel ; après de longs transports c'est un sommeil tranquille ^. »
Le milieu que fournissait la France du Directoire était d'ailleurs suggestif, et d'autres pouvaient faire à peu près les mêmes prédictions que Morris. C'est ce que nous trouvons dans la correspondance reprise de Morellet avec lord Ashburnc à la date du ï3 février 1796 : « Les gens raisonnables prévoient comme très prochaine une anarchie horrible et tous les maux qu'elle entraîne, soit que la guerre continue, soit que la paix se fasse. Dans tous les cas le peuple ne pourra plus être contenu que par le despotisme militaire, qui achèvera à sa manière la ruine de notre pays. Quant à l'intervention des étrangers et ses effets, je n'ai aucune idée sur cela, faute de connaître les intentions réelles des puissances coalisées. Ce que je crois seulement, c'est qu'elles seules pourront rétablir chez nous, tôt ou tard, une forme de gouvernement qui ait quelque consistance et nous donner, sinon le bonheur et la richesse, qui ont fui pour longtemps notre malheureux pays, au moins quelque sûreté individuelle et quelque repos '^. »
Morris a donc prédit, pas à pas l'approche du Consulat et de l'Empire. Mais, chose curieuse, il n'a point reconnu parmi les contemporains celui qui devait être l'Empereur : suivant les illusions de l'opinion populaire, c'est Barras, nous l'avons vu, qu'il paraît considérer comme pouvant atteindre au pouvoir suprême : Bonaparte l'ami de Barras serait seulement