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fC 370 GOUVERNEUR MORRIS
être utiles, je n'hésiterais pas à les rendre ; mais j*espère que ces circonstances ne se présenteront point * . »
Il n'en resta pas moins profondément honoré, estimé et consulté par les hommes politiques. On a vu comment fut demandé son avis sur l'acquisition de la Louisiane^. L'autorité qui lui était reconnue, le respect dont il était entouré se marquaient en particulier en ce qu'il était, comme l'orateur en titre, qui prononçait l'oraison funèbre des héros de la Révolution américaine, à mesure qu'un à un ils descendaient au tombeau, depuis son retour au pays. Comme il avait prononcé celle de Washington le 3 décembre 1800®, il prononce le i4 juillet i8o4 celle de Hamilton, misérablement tué en duel *, et le 3o mai 1802 celle de Georges Clinton^.
Dès lors, sa vie devait se passer tranquille dans son cher Morrisania, sauf les voyages assez fréquents qu'il faisait à New- York et dans diverses parties des États-Unis. C'était la rie du sage et, semble-t-il, dans un admirable milieu. Luimême l'a décrit plusieurs fois dans ses lettres. « Je suis, écrivait-il, à la princesse de Tour et Taxis, entouré de maçons et de charpentiers, dont depuis deux ans je suis l'esclave. J'espère en être bientôt quitte, et je jouis en attendant de la plus belle saison que j'aie vue de ma vie. Vous en jugerez par la circonstance que nous avons cueilli hier (39 octobre 1 801) des V, petits pois en plein vent. Ma maisonnette s'élève sur les bords
d'un bras de mer, six fois plus grand que votre fleuve, où il passe tous les jours quelques douzaines de vaisseaux de toute grandeur. Cette vue anime beaucoup un paysage d'ailleurs riant. Enfin, pour tout dire en un mot, c'est le sol natal ^. » Le i3 avril i8o3 il écrit à John Dickenson : « Absorbé dans mes occupations rurales, j'oublie, aussi vite que je le puis, qu'il y a dans le monde rien de pareil à la politique — pins d'une semaine s'est écoulée sans que j'aie entendu parler de la ville ou lu un journal. Menant ainsi la vie d'un ernciite, il m'est impossible de rien écrire qui vaille la peine d'être lu à vous qui vivez dans le monde. Etant de plus célibataire, je»
I. T. II, p. 43C. — 2. Ci-dessus, p. 353. — 3. T. II, p. 38o. fi. T. II. p. /i57. — 5. T. II, p. bU. — '• '"' n, p. ',,3.
n*ai point d'événeroents de famille, mais chaque jour est comme chaque hier, avec la probabilité que demain sera comme aujourd'hui. Ce cours égal de la vie ne me déplaît pas à moi qui ai peiné par les tourmentes du monde : pour beaucoup d'autres, il serait insipide. Si, parmi les incidents auxquels est soumise la vie, il s'en taouvait un qui vous poussât à voyager dans le Nord, ayez la bonté de venir partager les ressources de mon cottage. Il offre un air salubro, une eau pure, une nourriture sans apprêt, de simples manières et une franche hospitalité*. » Dans cette solitude Morris rêvait sans doute à ses aventures passées ; il écrivait parfois à ses anciens amis et à ses anciennes amies, MM.Necker, de Vorouzoff, Leray et Mmes de Staël, de Damas, de Foucault, la comtessede Ilobenthàl, la princesse de la Tour et Taxis. 11 eut aussi l'occasion d'écrire à La Fayette et à Mme de La Fayette, mais pour une affaire désagréable. Il s'agissait d'un prêt important qu'il avait jadis fait à cette dernière et les débiteurs, pour diverses raisons, voulaient réduire la somme à rembourser ^.
J'ai dit que les amis de Morris, outre sa rentrée dans la vie politique, lui demandaient encore autre chose. 11 s'agissait de le marier, l'état de célibataire ne paraissant convenir ni à son bonheur ni à sa respectabilité. Dès le mois de mai 1799 il est l'objet de gracieuses prévenances : « Le général Dickinson, chez qui je dîne, paraît désireux de savoir si j'ai l'intention de me marier. On me dit que la famille de Miss Dickinson désire que je l'épouse. On parle d'elle comme d'une très belle jeune femme, et je réponds, en termes généraux, qu'une telle chose n'est pas impossible^. » Il devait résister à bien d'autres provocations.
En mai i8o3 c'est son ami Robert Morris qui veut le marier avec une belle jan/cee (Morris lui-môme nous apprend qu'alors on appelait ainsi les habitants de la Nouvelle Angloterre) : « Je vais partir bientôt pour mon tour dans l'Est et si je rencontre cette Yankee charmeuse dont vous me parlez, j'essaierai d'opposer le pouvoir de la raison aux fascinations
I. T. II, p. 'i35. — 2. T. II. p. 'm etsuiv. — 3. T. II, p. 378.
de Tenchanteresse. J*ai, vous le savez, dans mon salon une tapisserie qui représente Télémaque, défendu contre les. charmes de Gircé par Taide amicale du vieux Mentor. En vérité, mon ami, le mariage, particulièrement à mon âge, devrait être un affaire de prudence plus que de passion. Le bon sens et le bon naturel ont plus d'importance que Tesprit, la beauté, et les agréments. Chacun dit ici que je dois me marier et ils paraissent décidés à ce que cela se fasse, que je le veuille ou non*. »
Cela se fit en eifet, mais comme il le voulut. Le jour de Noël 1809 il avait à Morrisania un dîner de famille. Il présenta aux parents assemblés, moins nombreux qu'il n'espérait par suite du mauvais temps, la femme qu'il avait choisie. Miss Anne Cary Randolph : « Je me marie ce jour-là, porte le Journal, avec Anne Gary Randolph, à la grande surprise de mes invités*^. » C'était la fille d'un de ses anciens amis, qu'il avait connue, belle jeune fille, en Virginie avant de partir pour l'Europe. Dans l'intervalle, le père, devenu veuf, s'était remarié, et le drame si fréquent avait eu lieu ; la fille avait dû quitter la maison paternelle, l'abandonnant à sa marâtre. Miss Randolph était tombée dans la misère, gagnant péniblement sa vie en donnant des leçons. C'est alors que Morris vint h elle.
Tous ses parents ne furent point satisfaits de sa détermination ; et il répondait par une paternelle semonce à une nièce de Philadelphie qui lui avait reproché d'avoir agi sans consulter aucun d'eux : « Quant à cette grande question de savoir si la liberté du célibataire est plus vertueuse que le servage de l'homme marié, la décision doit en être laissée à vous et à votre ami Caton ; elle est au-dessus de ma compétence. Si j'avais épousé une femme riche de soixante-dix ans, le monde pourrait trouver cela plus sage que d'en prendre une qui a moitié de cet âge et pas un sou, et si le monde devait vivre avec ma femme, j'aurais certainement consulté son goût ; mais, comme ce n'est pas le cas, j'ai pensé que je pouvais, sans offenser les autres, m'accommoder moi-même et