‹ Gozlan, ChampfleuryChapitre 4 sur 6 · COMTE ARMAND DE POTMARTIN · texte numérisé non relu

COMTE ARMAND DE POTMARTIN

L'auteur de Chien-Caillou poursuit sa vengeance avec le calme satanique de Machiavel.

Un jour, M. Buloz dit à Champfleury :

— Je vous annonce, mon cher, que M. de Pontmartin vous trouve beaucoup de talent.

— Pas possible!... H a changé d'avis?... Eh bien, moi, je persiste dans mon opinion sur ce gentilhomme.

— Ah ! jeunesse injuste! fit Buloz.

Trois mois après éclate le scandale au

sujet de Bélanger *. La Revue des Deux

1 Un autre Zoïle devait reprendre, en seconde main, ces indignes attaques contre le poète national. Nous en parlerons dans la biographie de Louis-JésuM'1.

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Mondes prend une poignée de verges, fouette rudement monsieur le comte, et lui signifie de porter ses articles ailleurs. Changeant alors de langage, Buloz répète à qui veut l'entendre :

— Champfleury a raison, c'est un Potmartin !

Lorsque la critique maltraite un auteur, le procédé le plus simple est de citer au hasard quelques passages des livres qu'elle incrimine, afin de la confondre et de démasquer sa mauvaise foi.

Veuillez d'abord jeter les yeux sur un court fragment tiré des Quatuors, nouvelle délicieuse dont la Revue de Paris a eu la primeur.

« Rien n'est plus imposant que de voir quatre musiciens assis devant leurs pupitres.

« Ce sont quatre ouvriers qui exécutent un travail plein d'intérêt. Ils ont le contentement et

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l'orgueil naïf des charpentiers qui montrent le chef-d'œuvre.

« On cause encore à petit bruit dans la salle que l'introduction envoie ses premiers accords : cela sert de débrouillement aux idées du compositeur, cela échauffe les musiciens. La grande clarté n'est pas encore nécessaire; il ne faut pas effrayer les yeux avec le soleil de midi. Déjà la foule écoute.

« Les quatre instruments sont en plein quatuor; ils trottent pour ne pas se fatiguer d'abord. 11 me semble que quatre voyageurs se sont rencontrés à l'auberge, le soir à souper; ils se lèvenl de bon matin, boivent un petit coup en marchant gaiement dans la plaine.

« Le ciel est bleu, et il souille un vent frais.

« La conversation s'anime; le violon raconte quelque bonne plaisanterie à son ami le second violon; l'alto l'a entendu et la redit au violoncelle, qui, en brave bourgeois, se la répète avec gravité pour la retenir et en faire jouir sa famille.

« Par moment, les quatre voyageurs parlent ensemble; mais les deux violons, plus alertes, marchent en avant, se font des confidences, et laissent par derrière l'alto et la basse, qui ne restent pas sans bavarder.

« De temps en temps on se repose pour mieux marcher. Ne croyez pas que la conversation va tomber. Une exclamation part d'un côté : c'est

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l'alto; une interrogation part de l'autre : c'est le violon- Et une aimable folie règne parmi les quatre compagnons, qui se disent les choses les plus gaies du monde.

« Mais le rire qui dure trop devient malséant.

a Le violon fait trêve à ses plaisanteries en racontant une histoire un peu mélancolique. L'honnête alto comprend bien l'histoire, car il en a été témoin, et il ajoute même bien des détails que ne connaissait pas le violon.

«Il faut voir les sympathies du violoncelle pour ce récit; il pousse des exclamations qui ne sont pas variées, mais qui sont belles, parce qu'elles sont sincères. « Ah! mon Dieu! répète-t-il atout « instant, ah! mon Dieu! »

« L'histoire mélancolique est si bien racontée, que tous les quatre gémissent sur cet événement si touchant. Tout d'un coup on aperçoit un village dans le lointain; on oublie tout, les gais propos, la mélancolie, la fatigue du chemin, pour se donner une poignée de main.

« La route est finie, les quatre amis se séparent. »

Est-il possible, nous le demandons, de trouver un style descriptif plus original, plus délicat et ..plus simple?

Si nous voulons maintenant lire quelques

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pages d'une sensibilité profonde, il nous suffira d'ouvrir Grandeur et décadence d'une serinette, et la nouvelle qui a pour titre Carnevale1. Ou nous avons le malheur d'être organisé différemment que les autres hommes, ou chacun sentira comme nous son œil devenir humide en écoutant la prière de la petite fille du vieil organiste Freischmann. L'enfant joint les mains à ,^on réveil, et s'adresse à sa mère; qui n'est plus :

« Maman Grete, j'ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Grete, puisque vous êtes dans le ciel en compagnie des anges, faites que papa soit toujours heureux. Adieu, maman Grete. »

Suivons à présent au cimetière le pauvre fou Carnevale. Il dépose sur la tombe de sa femme morte la lettre que voici :

1 Contes vieux et nouveaux.

OH AMP FLEUR Y.

« Amie,

« Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant que je vous aime. Est-ce que les distractions de l'autre pays vous font m'oublier? Ce serait bien mal, bien mal. Voilà déjà cinq jours, cinq longs jours, que j'attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m'assoupis un peu, c'est pour rêver de vous.

« Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé volrc adresse? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits... Ou bien plutôt ne me les redemandez pas, laissez-les-moi, de grâce. Je les ai mis sur des chaises, et il me semble que vous êtes là, dans une pièce à côté, et que vous allez entrer pour vous habiller. Et puis ces vêtements qui vous ont touchée embaument ma petite chambre; alors je suis heureux en entrant.

« Je voudrais avoir votre portrait, mais bien l'ait, bien ressemblant, qui puisse rivaliser avec l'autre, car j'en ai un autre; il est dans mes yeux, et celui-là ne s'altérera pas. Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois sans cesse... Ah! mon amie, qu'il est habile, le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait!

« Adieu, amie; répondez-moi demain, aujourd'hui si vous pouvez. Si vous êtes Irop occupée, je ne vous demande pas une page ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi que tu m'aimes toujours.

« Caknevale. >>

CHAMTFLEUR Y. 95 Mais assez sur le chapitre de F éloge. Tout eu professant beaucoup d'estime pour les qualités littéraires de Tex-amoureux de mademoiselle Mariette, nous avons le regret de signaler en lui deux vices abominables.

Le premier consiste à glisser dans toutes les Revues où la surveillance n'est point assez active des articles pleins d'enthousiasme sur les tableaux saugrenus de M. Courbet. Le second, moins dangereux, mais aussi répréhensible, si l'on consulte les maximes du goût, porte notre héros à entasser chez lui, sur un dressoir de campagne, des vases et des cuvettes rustiques, des plats et des saladiers à coq, tout ce qui tient, en un mot, à Fart sauvage de la poterie.

Au milieu de cette vaisselle, on remar-

m CH AMP F LEUR Y. A

que un pot gigantesque, d'une capacité de trois litres au moins, et portant cette inscription sur son ventre énorme :

« Le demy-septier de frère Louis Germain, )>

Par une perversité qui n'a point d'exemple, Cbampfleury a fait tout exprès fabriquer ce pot géant. Il rit d'avance de toutes les sottises que messieurs les académiciens pourront débiter là-dessus quelque jour.

— Bien certainement, dit notre perfide archéologue, ils écriront « que Rabelais a connu le joyeux moine qui prenait ce petit tonneau pour un demy-septier. »

Cbampfleury remue ciel et terre depuis dix-huit mois, afin d'établir une manufacture de faïence peinte, dont il ambitionne la direction .

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