LI. ~ LA VEINE POÉTIQUE
Abondante et visible dans toute adolescence bien douée, que devient plus tard la veine poétique? Ce que deviennent les mille sources, fraî-
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ches et pures pourtant, nées en même temps, sur le flanc des monts, dans les pâturages trempés de rosée.
L'une, en descendant vers les plaines de la vie, rencontre une région sablonneuse et s'y perd.
Une autre sent le roc qui la portait se dérober tout à coup sous son onde, et tombe dans l'abîme, dispersée en pluie et fouettée par les vents.
Beaucoup, filets d'eau trop minces, s'évaporent, desséchés, sous les ardeurs de midi.
La plupart, moins vivaces encore, après avoir couru, quelque temps, alertes et gaies, gazouillé sous le ciel avec un murmure charmant, et rêvé d'indépendance et de renommée, languissent, dé- Ëdllent et, attirées dans le sillon d'un ruisseau plus puissant, y engloutissent leurs espérances et leur nom.
A peine une ou deux d'entre elles, plus riches ou plus favorisées, réussissent à maintenir leur individualité et leur courant, roulent, grossies à la fois par l'eau de la nue et par l'eau du rocher, par les orages du jour et par le calme des nuits, et, malgré l'avidité des sables et les dangers du précipice, malgré les feux du soleil et le vertige de l'engloutissement , esquivant ou bravant tous les obstacles, transformant les barrages en digues, les difiîcultés en auxiliaires et les périls en victoires^ fortifiées de ce qui affaiblit leurs compagnes, s'aidant de ce qui les arrête, s'alimentant de ce qui les tarit, se creusent ainsi un lit de plus en plus large, se tracent un cours de plus en plus hardi, et, après tant d'épreuves et de bouillonnements
sûres enfin d'elles-mêmes, profondes, irrésistibles, majestueuses, s'avancent, petites sources devenues grand fleuve, à travers les riantes vallées de la gloire, vers l'océan lointain de l'avenir.
Celles-ci sont les vrais poètes, les forts. Celleslà sont les poètes que les sécheresses de la réalité, l'amertume des désillusions, la flamme de l'épreuve, l'éblouissement ou le poids de la célébrité suffisent à tuer, ce sont les faibles.
Chez d'autres enfin, moins glorieusement, mais parfois plus heureusement partagés que les poètes, la veine de poésie, pas assez impétueuse pour se dégager et couler libre, imbibe, pénètre et féconde doucement l'être, comme une source souterraine et cachée qui fait verdoyer tout un vallon. Son influence mystérieuse et secrète filtre et revient partout. Dans ta méditation, ô penseur, dans ton style, ô écrivain, dans ton regard, ô jeune fille, dans ton cœur, ô jeune amant, sous toutes ces formes je te retrouve. Dans nos espérances et dans nos enthousiasmes, dans l'émotion et la mélancolie, c'est encore elle. Partout, à ses enchantements, comme Vénus à son sourire, la poésie a trahi sa présence invisible. Elle a changé de nom et d'aspect ; comme la nymphe antique, son urne a tari, elle n'est plus un ruisseau, elle est métamorphosée en éclat et en parfum, sou onde est devenue fleur. Fleur de l'idéal, gi*âce et consolation de l'âme, toute vie sur laquelle tu as une fois brillé, même dans son obscurité, s'entoure d'une vague auréole, car si tu n'es pas la Poésie créatrice, tu en es ou la fille ou le rêve.
LU. — SYNONYMIES.
Par ci par là maint bonne strophe Ne font encor que l'amateur ; Mais le poète créateur Doit poétiser toute étoffe.
Différant comme frère et sœur, Vie à part bien que limitrophe.
Le penseur n'est point philosophe, Mais le philosophe est penseur.
Lin. — LE STYLE.
La Muse a, fille bienheureuse, Deux marraines, tout bien compté :
La Grâce et la Difficulté.
« — Laquelle est la plus généreuse? > — Cherchez ! toutes les deux leur filleule ont doté.
Et sa pensée a double forme :
Le Complet et le Raccourci.
c — Mais du mignon ou de l'énorme, Du rosier nain ou du grand orme, Lequel vaut mieux?>Cherchez! tous deux ontréussî.