‹ Grains de mil: poesies et penseesChapitre 75 sur 128 · LXI. — UNE IMPRESSION SUR HORACE · texte numérisé non relu

LXI. — UNE IMPRESSION SUR HORACE

Relu une bonne partie des OEuvres lyriqiies d'Horace. Une série d'odes ravissantes de grâce (à Taliarque,k Virgile, à Vénus, à la Fontaine de Blandusie, à Chloé) ou pleines de douce et voluptueuse mélancolie (à Postumus, à Sexîm, à Torquatus), en me berçant de leurs rhythmes divins, étaient bien propres à me séduire. Pourtant l'impression générale est plutôt un désappointement. Horace (le lyrique) m'apparaît comme le poète littérateur, l'homme au goût délicat , ingénieux orfèvre de langage , ayant bien l'esprit de son état avec d'heureuses réminiscences républicaines qui sont même senties, mais, par goût et nature, plutôt un épicurien , malin et sceptique, et par position un courtisan aimable et adroit. On sent trop chez lui la dextérité, l'art, l'habile homme. Tout y est exquis et étonnant, mais il n'y a pas de franche inspiration , de sentiment chaud et vrai, de verve ni d'enthousiasme. En d'autres termes , Horace a de l'esprit non du génie, de la sagacité et non du

caractère. 11 fourbit admirablement la sentence, il burine en perfection le détail et le vers , maïs il n'invente guère que la forme. Prodigieux dans la miniature, d'un talent merveilleusement preste et délié, sa poésie reste néanmoins une grâce et ne devient pas une puissance. Elle a quelque chose de factice ; on y sent la création d'emprunt, le fini des œuvres de seconde main. J'aime mieux Béranger, avec lequel il offre des rapports, mais qui a plus de CiBur que lui. Voilà bien le mot : Horace manque un peu de cœur. Or la sensibilité est la première qualité du poète. L'imagination , le style, l'art, ne viennent qu'après.

Avec toutes leurs beautés, les poètes anciens ne peuvent décidément pas nous suffire. 11 leur manque un sens, le sens des modernes, le sens spirituel, le sens de l'infini. Leurs horizons nous étouffent, leur morale nous est trop mesquine ; ils n'ont rien à dire à nos besoins les plus pressants, les plus sérieux, les plus poétiques. Leur homme rCest plus le nuire. On reconnaît que le monde a changé, qu'un rideau a été tiré. Leur homme n'est pas devenu /aux, mais il est incomplet^ il n'est qu'une partie de l'homme de nos jours. 11 se retrouve tout entier en nous, mais non pas nous tout entiers en lui. En un mot, l'homme moderne et sa poésie renferment l'homme et la poésie antiques et les débordent. D'eux à nous, il y a eu métamorphose ascendante.

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