‹ Grammaire comparée de la langue françaiseChapitre 71 sur 409 · DE LA PRONONCIATION · texte numérisé non relu

DE LA PRONONCIATION

€ D est an autre point par où notre prononciation tend à se séparer de celle de nos pères et de nos aïeux, je veux dire des gens du XVIII* et du XVIP siècle : c'est la liaison des consonnes. Autrefois on liait beaucoup moins ; il n'est personne qui ne se rappelle avoir entendu les vieillards prononcer non les Età'Z' Unis, mais les Età- Unis, A cette tendance je n'ai rien à objecter, sinon qu'il faut la restreindre conformément au principe de la tradition, qui, dans le parler ordinaire, n'étend pas la liaison au delà d'un certain nombre de cas déterminés par l'usage, et qui, dans la déclamation, supprime les liaisons dans tous les cas où elles seraient dures ou désagréables. H faut se conformer à ce dire de l'abbé d'Olivet : « La conversation des honnêtes gens est pleine d'hiatus volontaires qui sont tellement autorisés par l'usage, que, si l'on parlait autrement, cela serait d'un pédant ou d'un provincial. t>

€ Dans la même vue on notera que, dans un mot en liaison, si deux consonnes le terminent, une seule, la première, doit être prononcée. Ainsi, dans ce vers de Malherbe : La mort a des rigueurs à nulle atUre pareilles, plusieurs disent : la mor-t-a... mais cela est mauvais, il faut dire : la inor a. Au pluriel la chose est controversée ; il n'est pas douteux que la règle ne doive s'y étendre : les tnor et les blessés; mais l'usage de faire sonner le s comme un z gagne beaucoup : les mor-z et les blessés; c'est un fait, et il faut le constater j> C).

En résumé, selon Littrê, le mal vient de la tendance générale qu'on a, de nos jours, à conformer la prononciation à l'écriture; car, dit-il, dans une langue comme la nôtre^ dont l'orthographe est généralement étymologique, il ne peut rien y avoir de plus défectueux et de plus corrupteur qu'une pareille tendance.

2. On peut, en élargissant la question, poser comme principe général, que toute prononciation qui viole une des lois phonétiques de notre langue est vicieuse et devrait être condamnée, fùt-elle approuvée par les autorités les plus respectables.

a) Il est une loi bien établie en firançais, c'est qu'il ne peut pas y avoir de voyelle longue en dehors de la syllabe accentuée, n n'est donc pas permis de prononcer les mots en ation comme si le a était long. Par la même raison on proscrira la prononciation 6 de au partout où cette monopbtongue est atone, par ex. dans aatelj auberge^ etc. (§ 19).

(1) Litli-é. Dict. de la Urngue fr., préface, p. xii et s.

lo:. ^ DE LA PROXONCIATIOX §43

h) Une autre loi phonétique propre à notre langfue n'admet deux consonnes de suit^ que lorsipie la seconde est un r on / précédf' d'une nuiette, ou que la première est une des liquides /•, /, y/, m, terminant la syllabe (§ IG). Les mots savants échappent à cette loi; ainsi on prononce exclure en faisant sonner les quatre consonnes consécutives cacl, ce qui est une énormité en français (\). (''est aussi évidemment en distinguant les mots savants des mots populaires que l'Académie et tous les dictionnaires, y comi)ris celui de Litti'é, ont fait deux catégories de consonnes doubles, selon qu'elles ne font entendre qu'un son, comme dans apprf/?r, fiamxaey aller ^ ou qu'elles se prononcent l'une et l'autre, comme dans a'pféfemr^ imxxntadé^ iHnufre; ces dernières ne se présentent que dans des mots de fomiation savante. Mais comment prouonce-t-on la double consonne en pareil cas ? c'est ce qu'on ne dit pas, et pourtant il est bien certain qu'on ne peut émettre deux fois de suite le même son-consonne, par exemple// dans Illustre^ sans séparer les deux articulations par une vojelle, si faible qu'elle soit, comme le e muet dans le lustre (*).

v) Enfin il est de règle que les consonnes finales sont muettes, sauf dans la liaison des mots (§ 16). Or l'usage a déjà consacré de nombreuses exceptions à cette règle. Ainsi aujourd'hui le f est toujours sonore à la fin des mots, le / presque toujoiu-s et le r dans un très grand nombre de cas (v. § 56). Ces exceptions sont regrettables, parce qu'elles sont contraires au génie de la langue ; mais il j^ a une tendance générale à en augmenter le nombre, et beaucoup de personnes font entendre contre toute raison la finale de mœurn, but, rep, bourg et de bien d'autres mots encore.

3. L'Académie nous donne l'orthographe de chaque mot usuel, mais elle ne nous en indique la prononciation qu'exceptionnellement. <ï L'Académie, disait déjà la i)réface de la première édition du dictionnaire (1694), serait entrée dans un détail très long et très inutile, si elle avait voulu s'engager, en

(1) CHp<.'ndant Malviii-Caz.il liii-iin^ine. amiuol on peut i*eprocl)or tnul pailiciilièivnient la teiidanco de confurme^ la piTtiionciatiuri à rêchtiii'o, est oblii;H de reconnaît l'eu propusde la lettre ;r que : « Dans la convei*sntion et la lecture familièi'e. l'usage change en /< la double ai1icuIulionrt(, lors<iu'eIle est suivie d'une ou de plusieui-s consonnes, et l'on dit fiRCiiHer, etc. » (Malvin-Cazal, Prononciutiwi de ta l.jnguc frunrtiisn au XIX' «i<>cle, IKWi. p. 470h

('2) On lit dans le Couru nupérieur de //nminmh'efp. 38) de B. Jullien. le coUaboi-ateiir de Littiv : « Dans les mots où le doublement de la consonne doit «^ti-e entendu, un |HMit direiiue lapivmière consonne ne se prononce pas du tout: la seconde seule est prononcée: la {ii'emi(>re est remplacée par un petit retai*â ou silence avant Texploslon de la seconde, u Kt Jullien cite ronnne exemple le mot Jmmen4te, ipi'il Tait prononcer ainsi : t.. .>>ierfM>. Singulière prononciation que celle qui cou]>e ainsi un mot en deux, qui n'ont pas plus dtf sens l'un que l'autre ! Ne vaudrait-il pas mieux |Hjser une fois pour t4Mites la i-êgle que l'on nejironuiice pas les doubles consonnes, sauf rr et «7.7 quand iU sont suivis de /ou d»'f»(v. §&»)■?

§48 DE LA PROyONCIATION l'H

feveur des étrangers, à donner des règles de la prononciation, d Sur quoi un gi-ammairien de l'époque, De la Touche, faisait remarquer très justement : « Comme rien ne pai'aît plus nécessaire que de fixer la prononciation dans les mots où elle peut être douteuse, on s'était persuadé que MM. de l'Académie le feraient avec toute l'exactitude possible, et qu'ils la détermineraient d'une manière à ne laisser plus aucune difficulté considérable. Mais on a été fort surpris de voir qu'ils ont négligé un article si important, sans quoi leur dictionnaire ne peut être que défectueux. Il ne s'agissait pas, comme ils le prétendent, de donner des règles aux étrangers seulement. La plupart des Français en ont autant besoin qu'eux dans une inflnit>é de mots, et nos savants académiciens sont une bonne preuve que les plus habiles mêmes ne s'accordent pas toujoiu's en ce pointlà. Il est vrai qu'ils ont donné quelques règles sur certaines lettres; mais c'est si peu de chose qu'on n'en est guère plus éclairé, et l'on demem-e généralement dans le même embaiTas où l'on était auparavant d.

La fin de non-recevoir opposée par l'Académie en 16î)4 est encore reproduite en ces termes dans la préface de la septième édition de son dictionnaire (1878) : « On n'apprend pas la prononciation dans un dictionnaire ; on ne l'y apprendrait que mal, quelque peine qu'on se donnât pour la représenter aux yeux. Les signes propres manquent ordinairement pour l'exprimer, et les signes qu'on inventerait pour les remplacer seraient le plus souvent trompeurs. La bonne prononciation, c'est dans la compagnie des gens bien élevés, des honnêtes gens, comme on disait autrefois, qu'il faut s'y façonner et s'en faire une habitude. Quant aux étrangers, ils ne l'apprendront qu'en parlant la langufe dont ils veulent se rendre l'usage familier avec ceux qui la parlent de naissance et qui la parlent bien d.

Cette expression les homiêtes gejis dont se sert l'Académie, un célèbre grammairien du dernier siècle, Dumarsais, l'avait employée en définissant le bon usage « la manière ordinaire de parler des honnêtes gens de la nation, j'entends les personnes que la condition, la fortune ou le mérite élèvent au-dessus du vulgaire, et qui ont l'esprit cultivé par la lecture, par la réflexion et par le commerce avec d'autres personnes qui ont ces mêmes avantages, d C'est dans le même sens que Féline, auteur d'un Dictionnaire de la prononciation delà langue fra^içaise (1851), disait : « Ce qui m'a déterminé, c'est l'usage le plus général, celui de la bonne compagnie qui devait prévaloir. i> Mais, fait remarquer M. Charles Thurot, que faut-il entendre par la bonne compagfiie? Ce mot avait un sens précis du temps du premier

90 LES LETTBES ALLEMANDES § 39

résolution du b en u : parabola paraule* parole, tahda taule* tôle.

— bm, bj, bs, bv syncopent le b : auripi^entum orpiment, submiUei'e soumettre, rabies raljes rage (§ 28), lumbea longe, subjedus sujet, obsidaticum ostage* otage, obscurus oscur* (auj. obscur), subvmire souvenir.

— bc, bt perdent le b : cucurb(t)ca pour cimirbita (par assimilation au suffixe ica) coourge* courge, berb(i)carim* berger, dub{i)tare douter, cub(i)tus coûte* coude, »ub(t)t<tnus soudain, stdMis soutil* (it. sottile, esp. sutU, pg. pr. sotH,, romand sutil^ habile), auj. stibfil^ botnb(i)tare bondir, pre^b(y)terium prestre* prêtre. Gab{a)ta a Aoxm^ jatte et joue, ce dernier par la vocalisation de b en w.

Section III. — LES LETTRES ALLEMANDES

On a vu qu'à côté du latin populaire qui constitue le fond de notre langue, le français a admis, lors de sa formation, un nombre considérable de mots allemands introduits par les barbares dans la langue gallo-romaine (§ 7). a Cette admission de mots allemands commença, sans aucun doute, peu de temps après les invasions des Germains, et ne prit fin que quand leur langue périt. On reconnaît, en effet, deux classes chronologiquement distinctes de ces mots empruntés : les uns trahissent, même après leur assimilation, une forme archaïque et se rapprochent du gothique ; les autres une forme postérieure. Les marques distinctives des premiers sont les voj^elles a et /, la diphtongue «/, et les consonnes p, t etd, k la place des voyelles e et ë (fermé et ouvert), de la diphtongue ei et des consonnes b^ z et ^, qui ont été introduites postérieurement et qui caractérisent les mots de la seconde classe. Or la substitution des consonnes (lautversdiiebung) propre au haut allemand, et qui forme un trait spécifique de ce dialecte, est un fait philologique qui a dû se produii-e vers le VP siècle : il en résulte que les mots germaniques de la seconde classe n'ont pénétré dans les langues romanes qu'après cette époque et que, pour la France même, où le bas allemand se maintint longtemps encore contre le haut allemand, ils ne doivent remonter qu'aux siècles postérieurs. Il en résulte en outre que les mots de la première classe, surtout quand aux consonnes primitives ils joignent un système de voyelles un peu archaïque, doivent s'être introduits au V® siècle, ou au commencement du VP, prin-

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