‹ Grammaire de la curiositeChapitre 126 sur 133 · Auguste Demmin, Id · texte numérisé non relu

Auguste Demmin, Id

2, Voyez page 360, note.

l'art intime.

Planche XXV.

ÉTUDE SUR LES STYLES (xVUl' sicclc).

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ET LE GOUT EN FRANCE

couleur, suivant que le fond est noir, rouge ou marron. Après avoir fait sécher à l'étuve, on prêle de nouveau, on passe à la ponce, et l'on étend sur l'objet entier une dernière couche de vernis.

Pour la dorure et les épaisseurs, on procède comme avec la porcelaine et les émaux. Quand ces restaurations sont bien comprises, il est impossible de s'en apercevoir, et l'on peut, par des retouches habiles, sauver de riches objets autrement condamnés à périr.

Les anciennes tapisseries dont les fonds ont été ternis par le temps doivent être repeintes avec des eaux colorées qui rendent au tissu leur éclat primitif.

On ravive les tons vif.-> des chairs et des draperies avec des pinceaux ou des plumes de roseau chargés de couleurs d'aquarelle. On fixe ensuite à la vapeur ce ravivage, qui ne saurait néanmoins tenir longtemps, car une coi leur transformée ou disparue par l'action de l'air et de la lumière ne pjut amais revenir ce qu'elle était ù l'origine. Le pastel est un agent égal ment employé avec succès pour faire revivre les nuances éteintes; 1 -ais il faut avoir soin de préserver de l'humidité les tapisseries et 1 ■ étoffes ainsi restaurées.

Les vieilles broderies en soie ue couleur se nettoient et se ravivent de la même manière que les tapisseries. Mais pour les broderies d'or et d'argent, appelées autrefois f>asscmcnis, on fait reparaître leur fraîcheur en les frottant avec une brosse douce trempée dans l'esprit de vin un peu chaud. Ce liquide dégraisse et avive les parties métalliques, sans porter aucun préjudice à la soie, qui entre dans la composition de ce genre de broderies.

Quant aux dentelles et aux guipures, l'immersion dans l'eau de Javelle, suivie d'un rinçage dans l'eau pure suffit pour faire renaître leur blancheur première.

Un simple lavage, appliqué avec une éponge, est nécessaire pour cums dorés. commencer. Quand le cuir est bien sec, on ravive par une légère couche de vernis les parties peintes et les repoussés d'or et d'argent, qui reprennent ainsi leur fraîcheur de deux ou trois siècles.

Quoique M. Paul Eudel, dans son livre sur le Truquage, dise plai- reliures. samment que, ne pouvant contrefaire les vieilles reliures, « on les retape, on les raccommode comme les vieux souliers », ce n'est ce-

l'ak r LN ri.Mii.

TAPISSICKIF.S ET LTOI KES.

RROUERIES ET DENTELLES.

pendant pas faire acte de faussaire ou de vandalisme que de passer au carmin et à l'encaustique les plats des maroquins usés pour y effacer les traces blanches du temps. Les amateurs peuvent donc rajeunir, sans crainte, leurs vieilles reliques. Il n'y a guère d'ailleurs que les marchands, lorsqu'on leur propose un livre avec une vieille reliure de maroquin rouge, qui se permettent de frictionner légèrement le dessus avec le doigt, après l'avoir mouillé, et de regarder â son extrémité s'il ne s'est pas coloré au frottement. Les affaires sont les affaires !

Autrement, si la restauration des reliures, comme celle des autres objets d'art, devait être interdite pour mieux éviter la contrefaçon, à quoi servirait le talent si vanté des Monllen, des Bernard et des Lefebvre, ces grands artistes parmi les réparateurs connus? Avec ce dernier, « il n'y a plus de maroquins à coiffes brisées, plus de cuirs écornés, plus de plats éraillés, plus de solutions de continuité dans les dorures )).

En résumé, les livres sont comme les tableaux : on peut les nettoyer, les teindre et les encaustiquer soi-même; mais il faut être artiste pour les réparer.

RÉSUMÉ. CONCLUSION. l'aRT DANS I.'lNTIMlTÉ

uiourd'iiui la curiosité entre forcément clans cette part ; j/\ 'le récUication attrayante que chacun se complète en '"' V^^T\ . dehors des études classiques, et dont nul n'a moins ^t' que jamais le droit de se défendre. Depuis le simple millionnaire jusqu'à l'amateur fou d'amour, pour employer la pittoresque expression d'un écrivain contemporain, tout le monde veut jouir en paix du plaisir qu'excitent en nous les productions de l'Art intime, et le goût, le goût « français par excellence », porte non seulement les esprits à l'étude des objets d'art que Ménage, avec quelque raison, appelait des « bijoux savants », mais développe dans la société le sens artistique et la passion des belles choses.

Le goût de l'étude, a-t-on dit, est le commencement de la sagesse; le goût de la collection, dirons-nous à notre tour, est le commencement de la philosophie. Aussi voit-on chaque jour se multiplier les amateurs éclairés, les délicats instinctivement épris des choses du passé, subissant de bonne heure l'attraction irrésistible de l'art, le recherchant dans toutes ses manifestations, dans tous ses caprices, et se plaisant à grouper autour d'eux une foule d'objets charmants, créés par un luxe bien entendu, dont le choix contribue à la distinction, à l'élégance, au bien-être et au charme de la vie.

Mais il y a des degrés dans le goût comme dans le savoir. Si le goût du collectionneui", tout individuel, se restreint à une spécialité modeste, il n'en tire pas moins de satisfaction, puisqu'il parvient souvent à faire de rien, ou presque rien, une réunion choisie en définissant, en agençant dans des conditions auxquelles la méthode et l'art ne sont pas étrangers, des objets curieux et intéres-

l'art intime

sants, que le vulgaire aurait laissé disparaître dans le chaos des choses, jadis belles et utiles, vouées par les variations de la mode à l'abandon et à l'oubli.

L'amateur apprend ainsi, avec Voltaire, qu' « il y a une géométrie cachée dans tous les arts de la main », et avec Charles Blanc, que « partout où l'homme met sa main, il est difficile qu'on ne reconnaisse pas la trace de son esprit ».

En conséquence, du jour où le collectionneur a conçu une idée, il a eu un but, il s'est donné une occupation attrayante, profitable à luimême et à ceux qui l'entourent. L'adoucissement des mœurs de l'homme, quand il est devenu collectionneur, est un fait avéré. De là, l'intérêt tout particulier des relations qui s'établissent entre lui et ses confrères. Car le collectionneur ne vit que pour la collection qu'il a formée à grand frais, avec tant de persévérance et après de si constants efforts ; il est fier de pouvoir en faire remarquer toutes les beautés aux personnes distinguées et intelligentes, capables de l'apprécier et de partager ses goûts et ses plaisirs.

D'un autre côté, il y a la curieuse,

Comme une jeune abeille aux roses engagée, Revenant chaque jour de son butin chargée,

et qui, en général, met autant de discrétion et de mystère à composer sa collection, que le curieux, heureux de faire valoir ses richesses, dont il tire souvent vanité, est empressé et communicatif.

Cet amour de la curiosité, — le fait était à prévoir, — pousse l'amateur à se séparer difficilement de ses chers bibelots, même quand ils ont besoin d'être réparés. Excellent maître en même temps que bon médecin, il sait, en cas d'avaries, entreprendre lui-même ce qu'un praticien a appelé « le travail si délicat, si récréatif et si amusant de la restauration ».

La meilleure des conclusions à tirer c'est que, de toutes les distractions propres à faire oublier les côtés matériels de l'existence, celles que procure l'Art intime offrent les plus réels, les plus précieux avantages. L'Art intime, en efi"et, réconforte notre àme et nous attache au foyer domestique ; il nous crée un milieu dans lequel la pensée travaille, où le rêve se développe, où les heures s'écoulent en paix.

Et puis, n'est-ce pas charmant de voir de temps à autre des chérubins à tête blonde pénétrer en folâtrant dans le cabinet paternel,

ET LE GOUT EN FRANCE

pour demander, naïvement éblouis, quelques objets précieux et rares, qui ont le don d'éveiller leur curiosité enfantine? On connaît les beaux vers que Victor Hugo, le grand collectionneur de la place Royale, adressait jadis A des oiseaux envolés :

Enfants! oh! revenez! Tout à l'heure, imprudent, Je vous ai de ma chambre exilés en grondant, Rauque et tout hérissé de paroles moroses. Et qu'aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses? Quel crime? quel exploit? quel forfait insensé? Quel vase du Japon en mille éclats brisé?

Non, rien de tout cela

Et je suis resté seul, toute joie ayant fui. Seul avec ce pédant qu'on appelle l'Ennui.

Que faire? lire un livre? oh non! dicter des vers? A quoi bon ? Emaux bleus ou blancs, céladons verts. Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe. Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe, Tout m'ennuie et je pense à vous.

J'ai donc eu tort : c'est dit : A\ais c'est assez punir. Mais il faut pardonner, mais il faut revenir. ■Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes. Tenez, crayons, papiers, mes vieux compas sans pointes. Mes laques et mes grès, qu'une vitre défend. Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant. Mes gros Chinois ventrus faits comme des concombres. Mon vieux tableau trouvé sous d'antiques décombres, Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout.

L'Art intime a encore ce mérite, pour l'homme vieillissant et naturellement paresseux, de le sortir des habitudes casanières qui éteindraient tout à fait, avant le temps, dans la solitude, des facultés déjà affaiblies par les années. A cet âge, où le loisir est un droit et l'étude un honneur, l'Art intime entretient tout à la fois le rouage des forces physiques et l'activité de la pensée. 11 n'entraîne pas vers ces dérivatifs ruineux, ces instruments de dissipation sans but, dans l'habitude desquels se perd souvent la dignité de la vieillesse.

Ainsi entouré, dans ce paradis de ses yeux et de ses goûts, de tout ce qu'il comprend et de tout ce qu'il aime, le collectionneur vit heureux, ayant chaque jour une adorable vision de bonheur, mais de ce bonheur pratique que l'on a sous la main. Quel meilleur résultat.

quand la vie active est finie, de goûter à la fois dans le calme, le bien-être et le doux prestige du foyer de famille, les fruits savoureux de la déférence, de la considération, du respect, si bons à recueillir quand l'honnête passé se couronne de cheveux blancs !

Tel est le crépuscule d'une vie modeste, active, studieuse, attachée au devoir, et qui, dans ses plaisirs même, n'a jamais rien voulu que de beau, de noble et d'intéressant pour l'esprit. On honore les hommes pour leurs vertus, mais on les juge par leurs plaisirs.

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