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LES MARBRES ET TERRES CUITES

ET LE GOUT EN FRANCE

regardant à Dusseldorf la statue de l'Electeur, jadis fondue avec les couverts des bourgeois de la ville, calculait combien de cuillers d'argent avaient pu être jetées là-dedans, et combien de tourtes aux pommes on aurait pu se procurer pour le prix de toutes ces cuillers, le ragazzo de M. Moulin compte sans doute tout ce qu'il peut tenir de tranches de pastèque et d'écuelles de macaroni dans ce morceau de vieux bronze rouillé. Rien de svelte et de juvénile comme cette figure dansante, suspendue sur la pointe du pied. Son mouvement rythmique réveille dans la mémoire , par je ne sais quelle analogie de gaieté, les mélodies du Barbier de Sévi lie ».

Voilà, sans nul doute, un sujet nouveau ; et, trouver en sculpture un sujet qui soit à la fois spirituel et plastique, n'est point chose facile. Cependant M. Moulin est coutumier du fait. Le Secret d'en- haut, par le même artiste, n'est pas moins ingénieux comme pensée ; si ce .Mercure ne représente pas le grave Mercure hellénique, tel que le ]\lercure de .M. Ludovic Durand, c'est du moins le joyeux .Mercure ^

gréco-romain que nous rencon- l 't;- ''■ Un Secret den-h.iut. par m. .Moulin.

trons , ironique et irrévérencieux, dans les dialogues de Lucien et les épigrammes de l'anthologie. La réduction en marbre du Secret d'en-liaul peut donc être regardée comme un des morceaux les plus agréables de l'art contemporain. Non seulement la conception de l'œuvre est originale, mais on y retrouve avec plaisir cette facile harmonie, des lignes et cette souplesse élégante des mouvements par lesquels cette remarquable figure surprend et enchante tous les regards.

Apres les marbres, qui sont l'expression aristocratique de l'art, viennent les terres cuites, dont le sentiment est plus intime.

Les anciens nous ont laissé des modèles ravissants en ce genre, tels que les petites statuettes dites de la Cyrénaïque, dont la plupart

l'art inti.ml;. 3

l'art intime

portent encore des traces de couleur. Dans la riche collection du Louvre, toute une muette population de terres cuites où dominent en général la gaieté et le rire, nous fait connaître, suivant l'opinion de Rayet, la vie familière, les costumes et les attitudes d'une civilisation qui florissait quatre cents ans avant notre ère. De plus, elle nous montre le rôle important que les figurines en terre cuite trouvées à Tarse, en Cilicie, et à Tanagra, en Béotie, jouaient dans l'art intime de la Grèce et de l'Asie-Mineure. Comment rester indifférent devant la grâce et la délicatesse de ces divinités mignonnes, protectrices du foyer antique, que l'on posait dans l'intérieur des maisons pour charmer au passage l'œil distrait ou fatigué ! Un mouvement a conquis les artistes qui modelaient ces figurines, dit M. Philippe Burty : c'est celui de la danseuse qui s'élance, le buste légèrement renversé, les jambes en avant et faisant siffler les plis de sa robe ; ou bien encore celui de la femme qui sort du bain et s'enveloppe frileusement d!une longue et fine couverture de laine.

« Telle de ces figures, avec son modelé fin, sa douce coloration, ajoute Albert Jacquemart , est aussi précieuse qu'une antique de marbre ou de bronze, aussi vivante que tout ce qu'anime le prestige de l'art ; quand, sous ces draperies rose ou bleu pâle, on suit les contours du sein d'Aphrodite, il semble le voir palpiter ; la tète inclinée dans une pénombre mystérieuse paraît s'animer d'un sourire divin ; on s'attend à voir remuer les membres au galbe simple et suave que la coloration de la terre rend semblables à une chair pleine, dorée par les rayons d'un soleil méridional. Puissance de l'art qui saisit vivement le dilettante et doit le rendre jaloux de posséder quelqu'un de ces merveilleux chefs-d'œuvre ! C'est de Tanagra même que proviennent ces figurines qui tirent leur principal caractère de la perfection artistique. Ces statuettes, irréprochables de proportion , ont une extrême élégance de mouvement et d'ajustement ; l'exécution est très poussée ; les têtes sont retouchées et les cheveux fouillés avec un soin particulier, en sorte que des figures sorties d'un même moule prennent, sous la main de l'artiste, une individualité évidente. Aucune n'est la redite de l'autre. On juge d'ailleurs de la confiance des modeleurs dans leur science par la tendance qu'ils ont à montrer les formes du corps sous les draperies, ou mieux encore, à découvrir les bras et parfois la poitrine. La coloration est douce ; sur les chairs pâles, se détache la tunique blanche ;

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et les autres draperies, lorsqu'elles existent, sont d'un rose pâle ou d'un violet clair » '.

La Renaissance italienne se passionna à son tout" pour la sculpture en terre cuite. A côté des marbres inimitables des maîtres de cette époque, se placent les merveilleux bustes d'homme, dans le genre des terres cuites italiennes de MM. Dreyfus et Charles Davillier, ou bien encore l'adorable statuette de jeune femme florentine, exposée au Trocadéro, en 1878, par M. Charles André. «Elle est debout, les hanches emprisonnées dans une robe de damas broché qui porte des traces de dorure ; elle chante à pleine voix la musique dont clic tient la partition dans les mains. C'est l'œuvre d'un artiste de génie dont on ignore le nom et l'école, et c'est très probablement le portrait de quelque princesse de cette cour des ducs d'Urbin, si polie et si galante, si lettrée et si artiste» ^.

C'est au xviu" siècle que la terre obéissante, cédant à la spontanéité de l'inspiration et conservant les hardiesses du pouce et de l'ébauchoir, devint la matière préférée des sculpteurs, particulièrement des portraitistes.

Qui ne se rappelle les admirables bustes de tMarïe Joseph de Saxe, par Lemoyne, de Louis XIV, par lîouchardon, de M""" Du Barry, par Pajou, de Molière, de Washington, de Franklin, de Diderot, de Joseph Chcnicr et de Mirabeau, par Moudon, merveilleux ouvrages réunis pour la première fois à l'ivxposition rétrospective organisée, en i86ç, dans le Palais des Champs-Elysées, par les soins de l'Union Centrale? (citons encore la superbe maquette, du buste de Piron, par Caffieri. « Un fier travail et un grossissement de la glaise à rudes coups d'ébauchoir, que cette maquette, écrit son enthousiaste possesseur, où en dépit d'une perruque à l'état de copeaux et d'un menton qui n'est encore qu'une boulette de sculpteur, il y a une vie si spirituelle sous la broussai.Ue des sourcils du Bourguignon, et presque des paroles dans la bouche entr'ouverte par une découpure si parlante ».

Iloudon, Calfieri et Ealconet, avaient mis en faveur la sculpture en terre cuite, dans laquelle on retrouvait, mieux que dans le plâtre et le marbre, le travail direct du maître et l'empreinte originale de ses inspirations.

La couleur même de la terre cuite avait plus de douceur et d'har-

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