DÉVIDAGE MÉCANIQUE DE LA SOIE
M. Henry Bertrand, Lyon.
rappelle que de loin la manière toute primitive dont l'enfant aide, sur ses mains tendues, au dévidage de l'écheveau de sa grand'mère.
Bobines de trames ou de fils de chaîne sont étiquetées, pesées, comptées, répertoriées soigneusement.
On se servira des premières pour garnir, le moment venu, de plus petites bobines, cannettes ou tuyaux, assez étroites pour être placées à l'intérieur de la navette, instrument mobile qui portera la trame au travers de la chaîne.
Quant à celle-ci, il faut encore l'ourdir. Ourdir est un mot qu'on rencontre à chaque instant dans le langage littéraire employé, d'une manière dont l'usage a consacré l'inexactitude.
Quand Figaro s'écrie « Ah ! ma trame est bien ourdie ! », il commet, en vérité, un contresens, puisque, de fait, une trame n est jamais ourdie; ce n'est que dans les romans à sensation ec péripéties que l'on ourdit des trames odieuses, tout comme de noirs complots. C'est un exemple de curieuse déviation de sens que donne parfois le langage à des abstractions ou similitudes empruntées à des réalités objectives.
Au contraire, tramer, dans le sens de machiner, est resté une image exacte et parlante, tout comme : avoir une teinture de telle ou telle connaissance.
C'est, en réalité, la chaîne seule que l'on ourdit, car ourdir c'est justement composer l'ensemble des fils de chaîne en nombre voulu comme de longueur pareille, avec une tension égale et régulière. La longueur est celle choisie pour la pièce ou les pièces successives à tisser, en tenant compte de la perte ou déchet inévitable au commencement et à la fin du travail, et encore du retrait, ou, comme l'on dit, de Vembuvage que subissent ces fils de chaîne au tissage.
On comprend mieux ce dernier point par un exemple. Une ficelle, type du fil de chaîne, passant dessus et dessous les doigts de la main figurant les fils de la trame, représente, très grossi, le chemin sinueux des fils de chaîne dans le tissu même ; par suite on imagine le raccourcissement de ces fils, qui, en fait, et selon le mode de croisement adopté, n'est jamais négligeable et atteint, pour certaines étoffes, une valeur très considérable.
On n'ourdit plus guère à la main, mais si l'accessoire séculaire et obligé du tissage est devenu un organe mécanique, partant plus précis peut-être, surtout plus expéditif, le principe est resté le même : il consiste toujours à prendre un certain nombre de bobines chargées de la soie convenable, le plus grand nombre possible évidemment, à les disposer sur des sortes d'étagères ad hoc ou cantres, qui les supportent en permettant le déroulement des fils ; puis, à réunir toutes les extrémités de ces fils à un grand tambour de circonférence connue, à le faire tourner jusqu'à ce que l'on ait loo, 200, 300 mètres ou plus de fils de soie enroulés; enfin, à recommencer l'opération en enroulant, de même et à côté de la première longueur mise sur le tambour, une nouvelle longueur identique du même nombre de fils sur lequel on opère; ceci autant de fois que nécessaire pour obtenir au total le nombre de fils de chaîne de la pièce et que l'on a calculé à l'avance. C'est de l'arithmétique et du soin. Un Taffetas, par exemple, dit fond de jupe, bonne qualité, en 52 centimètres, comporte, sans les lisières, environ 2.000 à 3. 000 fils de chaîne, tandis qu'un beau satin Météor, pour la largeur de iio centimètres, en contient de 9.000 à 12.000!
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Mais l'ourdissage est encore une chose plus délicate et compliquée, quand il faut le faire, par exemple, à fils doubles, triples, etc., c'est-à-dire procéder comme si ces fils, provenant de deux, trois bobines ou plus, disposés par groupes, n'en faisaient qu'un, deux fois, trois fois, plus fort, ceci pour les besoins de l'étoffe que l'on veut tisser; ou bien encore quand il s'agit d'ourdir des chaînes pour des soieries à bandes de couleurs ou de contextures différentes, ou pour celles comprenant des dégradations de nuances, des ombrés, des mélanges de matières, etc.
Passons sur ces minuties et mentionnons que, la chaîne une fois ourdie, une opération intervient encore, celle du pliage, qui, professionnellement exécutée, dispose enfin cette chaîne bien enroulée sur le rouleau du métier destiné à la recevoir, telle qu'elle doit être pour la bonne exécution du tissage ultérieur.
LE METIER
Si l'on se borne à l'envisager de façon élémentaire, le métier à tisser est un instrument de travail dont l'antique simplicité va de pair avec l'invention qui remonte aux temps les plus reculés. En principe, ses organes essentiels se réduisent à quelques-uns, quand on les débarrasse des mille et un détails dont l'ingéniosité humaine les a successivement perfectionnés et qu'on cherche à en établir la description schématique.
C'est tout d'abord un bâti rectangulaire', formé de pièces de bois verticalement et horizontalement assemblées pour rendre le tout suffisamment rigide. Deux cylindres ou gros rouleaux de bois y sont placés et disposés symétriquement, en face l'un de l'autre et à peu près à la même hauteur au-dessiis du sol, soit à peu près celle d'appui de la main ; ils reçoivent les fils de la chaîne qui, enroulés d'abord complètement sur l'un des deux rouleaux, passent à l'autre en formant une nappe horizontale qu'on a le soin de maintenir convenablement tendue, tirante, comme on dit en langage de canut, par des dispositifs appropriés.
Toute la question est maintenant de faire mouvoir ces fils, de les écarter les uns des autres de façon à laisser entre eux, à un point donné de leur longueur, un espace qui permette d'3' passer le fil de trame. Celui-ci, lorsque les fils de chaîne auront repris leur place primitive, se trouvera ainsi inséré dans cette chaîne, lié par elle, et formera le tissu.
Le croisement doit évidemment avoir lieu dans un certain ordre et dans une certaine proportion. Prenons le cas le plus simple, celui du Taffetas. Dans le Taffetas, les fils se croisent, comme dans la toile ou le calicot le plus quelconque, par moitié, c'est-à-dire fil à fil et inversement; en précisant, pour un premier fil ou coup de trame à passer, les fils impairs, numérotés I, 3, 5, 7, etc., de la chaîne lèvent, tandis que les fils pairs 2, 4, 6, 8, etc. restent au-dessous ou en fond. Au contraire, pour passer un deuxième coup de trame consécutif et lier le premier, ce sont ces fils pairs qui lèvent et les fils impairs qui restent en fond.
De ce Taffetas, ou mode de croisement élémentaire et universellement connu, dérivent à peu près tous les autres, ceux qui donnent les étoffes unies sans dessins et que l'on désigne sous le nom général à.' Armures, terme assez comparable à celui de points, usité pour la broderie et la dentelle.
Or, pour obtenir commodément la manœuvre nécessaire au travail de la levée des fils en croisement donné, on se sert d'organes du métier que l'on nomme lisses dans la région lyonnaise.
Qu'on imagine des lamettes de bois dont, pour l'exemple du Taffetas, deux peuvent suffire à la rigueur ; disposées horizontalement au-dessus et audessous de la nappe des fils de chaîne et à une distance chacune d'environ
* Voir la figure, page 8.
LE METIER
30 centimètres de celle-ci, elles sont reliées deux à deux par une série de fils verticaux, en coton le plus généralement, qui forment des inailles ou boucles au milieu environ de la distance qui sépare les deux lamettes de bois. Si l'on s'arrange pour faire passer successivement à l'avance tous les fils impairs de la chaîne de notre Taffetas dans les boucles de l'une des deux lisses et, au contraire, tous les fils pairs dans les boucles de la seconde, on a le moyen, en élevant l'une puis l'autre par des cordelettes et le dispositif ad hoc qui les tient suspendues à leur place sur le métier, tout en permettant ce déplacement en hauteur, d'obtenir le croisement cherché.
Ces mouvements sont commandés à l'aide de poulies de renvoi, de leviers ou marches mus au pied dans le simple métier à bras, ou enfin de systèmes plus compliqués, dits mécaniques d'armures, dont le fonctionnement est provoqué et réglé comme il convient par le mouvement même d'impulsion donné au métier.
Deux lisses suffisent pour le Taffetas, mais c'est le cas ultra-simple ; à cause du nombre de fils de chaîne en jeu, il en faut au moins quatre et, d'après la nature et la complication des autres armures et les qualités d'étoffes que l'on veut
obtenir, des nombres tels que 6, 8, 10, 12, 16 sont nécessaires, jusqu'à même 24 et 32 en certains cas. Leur ensemble se nomme remisse, et l'opération qu'on comprend facilement ne pouvoir être confiée qu'à des spécialistes, pour ajuster les fils de la chaîne dans ces lisses, se dénomme le remettage.
En possession du moyen de préparer et de ménager à travers les fils de chaîne le passage de la trame, reste à voir comment s'opère celui-ci. Ici intervient l'instrument peut-être le plus connu entre tous ceux du tisserand et comme son emblème, la navette, morceau de bois allongé terminé en pointe à ses deux extrémités et portant en son centre un évidement où vient se loger la cannette, sorte de bobine spéciale chargée du fil de trame qui se déroule ou se défile ainsi au fur et à mesure. Pour donner à la navette