INTRODUCTION
DES LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT
Considérée dans les grands spectacles, permanents ou éphémères, qu’elle offre à nos yeux, la nature n’est point belle, mais elle est sublime. Elle n’est point belle, parce qu’elle manque des trois conditions du beau, qui sont l’ordre, la proportion et l’unité. Ni les étoiles dans le firmament, ni les arbres dans les forêts, ni les fleuves dans leur cours, ni l’Océan dans la prison de ses rivages, ni les continents déchirés sur leurs bords et bouleversés, ne présentent une régularité apparente, un ordre visible. Les lois constantes qui président aux phénomènes cosmiques et aux révolutions du ciel ne se manifestent que dans la succession des temps et n’existent que pour les yeux de l’esprit, pour la mémoire historique. L’ordre manque donc dans la nature vue en grand; j’entends un ordre optique, puisqu’il nous est impossible de saisir d’un seul regard, comme nous le ferions dans un tableau, l’alternative des jours et des nuits, le retour des saisons, le mouvement périodique des planètes et le rythme auquel est soumis l’univers.
C’est seulement dans ses petits ouvrages que la nature commence à être belle, parce que là seulement elle met de l’ordre, elle se plaît à la symétrie, elle offre des unités saisissables, des harmonies sensibles. Déjà, dès son premier règne, elle accuse dans la cristallisation une régularité étonnante, une mystérieuse intention de géométrie. Puis, l’ordre apparaît d’une manière
plus générale, plus suivie et plus éclatante quand on observe le règne végétal. La proportion n’y est pas encore, sans doute, la proporlion, c’est-à-dire l’état d’un corps dont tous les membres ont une mesure commune entre eux et avec le tout. On le sait, la grosseur d’un arbre ne pourrait pas se conclure de la dimension de ses branches, comme la taille de l’homme se conclut des mesures de sa main ou de son pied. Mais, du moins, beaucoup de plantes sont régulières dans leurs formes, affectent des arrangements symétriques et sont ornées avec une délicatesse admirable. Vient ensuite le règne animal, où la proporlion se déclare, où la loi des nombres se manifeste, où la symétrie se fait voir avec évidence, où les mouvements mêmes obéissen', dans leur liberté, à une pondération voulue, à un rythme inexorable. Ainsi, à mesure que la création s’élève sur la terre, l'ordre y devient plus compliqué, plus riche, plus frappant, plus merveilleux.
Cependant le mot ordre n’est ici qu’un terme générique pour exprimer ce qui est commun à toutes les choses ornées par la nature. La régularité de ses petits ouvrages et la grâce qu’elle y a mise procèdent de divers principes, d’ailleurs en très petit nombre; et comme ces principes divers sont les éléments inévitables de tout ornement inventé par l’homme, il importe de les connaître avec précision, de les bien distinguer les uns des autres, et de les ramener à l’état irréductible, en évitant avec le plus grand soin de confondre ceux qui sont premiers avec ceux qui ne le sont pas.
C’est du reste une des plus nobles satisfactions de l’esprit que de pouvoir débrouiller ce qui est compliqué outre mesure, abréger ce qui paraissait innombrable, et réduire à quelques points lumineux ce qui était engagé dans un labyrinthe obscur.
De même que les vingt-cinq lettres de l’alphabet ont suffi et suffiront à former les mots nécessaires pour exprimer toutes les pensées humaines, de même il a suffi et il suffira de quelques éléments susceptibles de se combiner entre eux pour créer des ornements dont la variété peut se multiplier à l’infini. Et en effet les motifs sans nombre que les hommes ont inventés jusqu’à ce jour et ceux qu'ils inventeront encore pour orner leurs personnes, leurs demeures ou leurs temples, sont engendrés par l’application de l’un des cinq principes que nous allons énoncer :
LA RÉPÉTITION, T,’ALTERNANCE, LA SYMÉTRIE, LA PROGRESSION, LA CONFUSION.
Telles sont les sources premières auxquelles on peut ramener tous les ornements dont l’idée a été empruntée de la nature, et que l’homme a soumis aux lois de son esprit et à l’empire de sa liberté.
LOIS GÉNÉRALES DE L’ORNEMENT