‹ Grammaire des arts du dessin: architecture, sculpture, peintureChapitre 160 sur 175 · UN DESSIN DONT ON PEUT TIRER DES EMPREINTES · texte numérisé non relu

UN DESSIN DONT ON PEUT TIRER DES EMPREINTES

Graver, c'est dessiner par incision dans un corps dur, pierre, bois ou métal. Comme nous l'avons dit au chapitre consacré à la glyptique, ce genre de dessin est de toute ancienneté, puisqu'on en trouve tant d'exemples dans les hiéroglyphes égyptiens, sans parler des cachets que les citoyens de Babylone portaient avec eux, et de l'anneau d'Ulysse sur lequel était gravé un dauphin. Il suffit, au surplus, de jeter les yeux sur une monnaie antique pour y voir un type en relief produit par une gravure en creux, et une aire en creux produite par une gravure en relief. Ce n'est donc pas l'art de graver qui est une invention moderne; c'est uniquement l'art de tirer des impressions sur papier d'une gravure en bois ou en métal. En d'autres termes, c'est le mariage de la gravure avec presse.

Comme il y a deux genres de gravure bien distincts, la gravure en relief et la gravure en creux, il y a aussi deux sortes d'impressions. La gravure en relief, qui se fait ordinairement sur bois, et qu'on appelle pour cette raison xylographique, est un dessin dans lequel les clairs sont creusés profondément, tandis que les ombres et les contours sont ménagés en saillie. Pour imprimer une gravure en boi3, on passe sur la superficie un rouleau d'encre qui noircit seulement les parties saillantes du bois, et l'on obtient une empreinte sur papier, une épreuve, en pressantforlement la feuille contre la surface encrée. Avant l'invention de la presse à imprimer, cette pression s'exerçait au moyen d'une brosse ou d'un frotton, comme elle se pratiquait naguère encore pour les papiers de tenture, et

c'est ainsi qu'ont été obtenues les épreuves du Saint-Christophe de 1423, qui est sinon la plus ancienne gravure en bois, du moins une des plus anciennes parmi celles dont la date n'est pas contestée.

La gravure en creux, qui se fait ordinairement sur cuivre ou sur acier, consiste à laisser intactes les parties claires du dessin et à ne fouiller dans la plaque de métal que les contours et les parties ombrées. Pour imprimer une telle gravure, on commence par encrer toute la surface de la planche ; puis on l'essuie avec un tampon de linge ou avec la paume de la main, de manière qu'il ne reste d'encre que dans les tailles, c'est-à-dire dans les sillons creusés par l'artiste. En appliquant alors sur la planche un papier humide que l'on soumet à une très forte pression, entre deux cylindres revêtus de laine, on fait pénétrer la souplesse du papier au fond des tailles, où il va chercher le noir.

On donne le nom générique d'estampes aux images obtenues sur le papier par voie d'impression. Bien que toute estampe soit une épreuve et toute épreuve une estampe, le mot épreuve se prend dans une acception plus restreinte. Il signifie essai, quand le graveur, pour éprouver son travail, en tire une empreinte, et il s'emploie dans un sens relatif, quand on parle d'une estampe comparée à une autre estampe, tirée du môme cuivre. On dit, par exemple : « Mon épreuve est meilleure que la vôtre. » Une épreuve est brillante ou boueuse suivant que la planche a été bien ou mal essuyée : elle est grise, elle est pâle, quand la pression a été insuffisante, ou que la planche, usée à la surface, commence à perdre la plénitude et la franchise de ses noirs. En un mot, l'épreuve est à l'estampe ce que l'exemplaire est au livre.

S'il est vrai qu'il n'existe en Europe aucune épreuve d'une gravure en bois antérieure au Saint-Christophe ; s'il est vrai que la Vierge entourée de saintes, que possède la Bibliothèque de Bruxelles, et qui est datée de 1418, ait subi quelque altération dans son millésime, la première estampe xylographique a précédé de quelque trente ans la première estampe tirée d'une gravure en creux sur métal par un orfèvre florentin, Maso Finiguerra.

Coïncidence merveilleuse ! la gravure, qui est l'imprimerie des beaux-arts, fut découverte au moment où l'on inventait l'imprimerie, qui est la gravure des belles-lettres. Le moyen de populariser les œuvres de l'artiste naquit dans le même temps que le moyen de propager les pensées du poète ou du philosophe. Oui, en l'année 1452, à peu près à l'époque où Gutenberg et Faust imprimaient à Mayence leur première Bible latine, dite à quarante-deux lignes, le Florentin Maso Finiguerra créa les premières estampes dignes de ce nom, en prenant des empreintes sur une patène d'argent qu'il avait gravée pour l'église

de Saint-Jean-Baptiste, à Florence. Comment il fut amené à sa découverte et en quoi elle consistait, c'est ce qu'il importe d'expliquer. Comme tous les orfèvres de son temps, Finiguerra ornait de dessins gravés en creux ses ouvrages d'orfèvrerie, tels que poignées d'épée, coffrets, coupes, calices, reliquaires, patènes. Ces ornements délicats exécutés en petit — les plus grands ont, par exception, 10 centimètres — s'appellent en Italie nielli et en France nielles. Ce nom vient du latin

Page 1