RAPPORT DE L ARCHITECTURE A LA FACE HUMAINE
lement la charpente sans porter le toit, comme si l'on avait d'abord commencé par faire autour des tentes une enceinte de maçonnerie pour renfermer le bétail, et tel a dû être en réalité le premier pas de la vie pastorale et ambulante vers la vie sédentaire. »
La tente est donc le type del'architecture chinoise. La maison, le palais, les tours, les pagodes, tout a l'apparence d'un pavillon porté sur des pieux. Le toit aux pointes recourbées en l'air figure une peau qui serait étendue sur des cordes et accrochée aux extrémités du pieu. La tente du pasteur semble avoir pris racine dans un pays agricole, et s'être immo-
bilisée en se transformant en bois de fer, en brique, en faïence, en porcelaine. Mais d'autres causes sont venues se joindre peut-être à 'cette réminiscence obstinée des origines, et concourir à déterminer un seul et môme caractère dans l'architecture delà Chine. Une de ces causes n'estelle pas la conformation physique de la face humaine dans la race chinoise, chez laquelle l'obliquité des organes doubles est si sensible et présente une si frappante analogie avec la physionomie riante de leurs constructions, aussi bien qu'avec leurs coill'ureset leurs chaussures, suivant la curieuse observation faite par ïïumbert de Superville, dans les Signes inconditionnels de l'art?
En ce qui touche les matériaux employés par les Chinois, nul doute que ces matériaux n'aient inllué sur l'aspect de légèreté et de gaieté qui distingue leurs édifices. Bâties généralement en bois et en bambous, les constructions publiques ou privées de la Chine ne peuvent se conserver qu'à la condition d'être peintes : sous les mille couleurs dont elles sont diaprées, sous le vernis qui les fait reluire, elles ressemblent à de jolis meubles de grande dimension, percés à jour, ou plutôt à des cages dont les barreaux seraient les colonnes et les solives de la charpente. Quant à leurs tours de porcelaine, elles ont, quoique plus solides qu'on ne penserait, un caractère évident de fragilité, de sorte qu'on les prendrait pour d'immenses jouets d'enfants. L'architecture môme de ce pays étrange semble sourire comme la figure de ses habitants; au lieu d'offrir l'apparence de la solidité, elle n'en offre que l'ironie.
Comme l'architecture de l'Inde, celle de l'Egypte a eu pour point de départ, selon toute apparence, l'excavation dans le roc. Là aussi, l'amoncellement extérieur des matériaux a pu conduire à l'idée de la pyramide, et cette forme, qui est par excellence la forme de la solidité, convenait d'autant mieux au génie particulier des Egyptiens qu'ils bâtissaient toujours avec la croyance à l'immortalité et dans l'espoir d'assurer à leurs constructions leur durée éternelle. Mais, à part ces monuments qui furent des tombeaux sans doute, et dont la signification était symbolique, comme celle des obélisques, tous les édifices de l'Egypte sont terminés enterrasses, et de grandes lignes horizontales y accusent le développement de la dimension en largeur. Cette disposition est expliquée par la nature d'un climat sous lequel la pluie est presque inconnue. D'autre part, une architecture aussi massive, aussi colossale, n'était possible que dans un pays où abondent les montagnes de calcaire, les roches de grès et de granit. Voilà donc une grande variété d'aspect qui déjà résulte de la température et qui tient à la qualité des matériaux disponibles. Cependant les idées, la religion, la physionomie morale des Egyptiens, durent subir à leur tour l'influence du caractère physique de l'Egypte. Ce ciel d'un azur invariable, ce Nil imposant et monotone dont les inondations mômes étaient régulières et prévues, l'inaltérable
sérénité de l'air, un éternel soleil, un paysage toujours accablé de lumière et le voisinage d'un désert sans fin, tout cela devait à la longue faire un peuple calme, grave et résigné, qui aurait un art monotone comme sa patrie, qui élèverait patiemment des colosses, et qui pourrait manifester dans son architecture l'inébranlable solidité de l'assiette horizontale.
C'est surtout, il est vrai, dans la couverture des édifices que l'influence du climat se fait sentir; mais cette partie est très importante pour l'art, puisqu'elle se détache sur le ciel et frappe les regards du plus loin qu'ils peuvent apercevoir le monument. Dans l'Afrique septentrionale, depuis l'Egypte jusqu'au Maroc, en Orient et dans le midi de l'Italie, les édifices sont surmontés de plates-formes, et le caractère de l'architecture en est profondément modifié, car la ligne horizontale qui les termine exprime, encore une fois, le calme, la paix, le repos, parce qu'elle annonce la pureté du ciel et rappelle la tranquillité de la mer.
De tout temps, il en fut de même dans ces contrées, ainsi qu'en témoignent la Bible et les écrivains antiques. « Quand tu bâtiras une maison neuve, dit le Déutéronome, tu feras des défenses autour de ton toit, afin que tu ne rendes pas ta maison coupable de sang si quelqu'un tombait de là. » On peut ajouter à cette preuve le passage de Y Odyssée où Homère raconte la mort d'Elpenor, un des compagnons d'Ulysse. Étant allé dormir sur la terrasse du palais de Circé, Elpenor oublia en se réveillant que la terrasse n'avait point de parapet, et s'étant dirigé, à moitié endormi encore, du côté opposé à l'escalier, il se précipita sur le pavé et se tua.
En Grèce, la température ne permet plus les terrasses: elle exige un comble. Aussi, malgré la provenance égyptienne de leurs arts plastiques, les Grecs durent ajouter à leurs temples et à leurs demeures une couver-
ture dont la pente fît écouler l'eau de pluie. Toutefois cette couverture à deux rampants qui terminait l'édifice par une forme pyramidale n'avait encore rien d'aigu; elle dessinait un angle très ouvert et formait à l'architecture un couronnement adouci et gracieux. Mais à mesure que l'art de bâtir s'étendait vers le nord, la toiture dut affecter un inclinaison plus rapide. Il est en effet reconnu que si la pluie est moins fréquente dans les
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pays chauds, elle y est aussi plus serrée et plus violente. Il faut alors moins de pente à l'écoulement des eaux, parce que leur abondance même les entraîne, et que la chaleur du climat .sèche le comble presque aussitôt que la pluie a cessé. Dans les pays tempérés, au contraire, où il pleut plus souvent et moins fort, les toitures sèchent plus lnetement : il y faut une pente plus raide. Enfin cette pente doit se prononcer encore davantage dans les pays froids, où la pluie et la neige détruiraient les combles en y séjournant... Et maintenant, quelle diversité d'aspect entre les bâtiments à plates-formes et nos édifices au faîte plus ou moins aigu ! Les uns reposent, les autres s'élancent : de là des expressions toutes différentes ; de là des idées de calme ou de mouvement, de sérénité ou d'inquiétude, d'aspiration hardie ou de paix.
Les matériaux. Les matériaux que l'architecture met en œuvre sont de deux espèces, naturels et artificiels.
Les matériaux naturels, ceux dont les molécules ont une cohésion formée par la nature, sont la pierre, le bois, le fer, le plomb, le zinc, l'ardoise. Sous le nom générique de pierre, qui indique une matière commune, on comprend des substances précieuses, telles que les granités, les porphyres, les basaltes et les innombrables variétés de marbre. Le marbre, en effet, n'est qu'une pierre calcaire, mais d'un grain assez fin et assez compact pour recevoir le poli, comme l'exprime l'étymologie grecque du mot, qui est |j.apixa(psw, reluire.
Les matériaux artificiels sont la brique, le béton, le pisé, le bitume, la faïence, la porcelaine. Ils sont ou homogènes, c'est-à-dire formés d'une matière unique, ou hétérogènes, c'est-à-dire composés de substances diverses, mais associées et rendues cohérentes par le génie de l'homme. Pour combiner les éléments naturels et en créer des matériaux factices, l'architecte a employé l'action de l'air, de l'eau et du feu, et dans sa collaboration avec la nature, chose admirable, ce sont trois agents destructeurs qui lui ont servi à fabriquer des éléments de construction.
En faisant sécher à l'air libre des carreaux d'argile, il s'est procuré des briques crues, comme celles que les voyageurs Rich et Ker Porter ont trouvées par morceaux dans les ruines de Babylone, et des adobes, qui sont des matériaux du même genre au Mexique et au Pérou. Le procédé de dessiccation à l'air lui a permis également d'élever ces murs de terre battue, encaissés et moulés entre deux planches, que l'on nomme aujourd'hui pisé, et qui excitèrent, il y a deux mille ans, l'admiration des Romains: « Mais quoi ! dit Pline le Naturaliste, ne voit-on pas en Afrique et en Espagne des murailles de terre appelées murailles de forme {parietes formaceos) parce qu'on les jette en moule plutôt qu'on ne les construit, et ces murailles ne durent-elles pas des siècles, en résistant aux pluies,
aux vents et au feu, plus fermes que des murs de moellons? L'Espagne voit encore aujourd'hui avec étonnement les guérites et les tours de terre qu'Annibal fit construire sur le sommet des montagnes. »
En mêlant, en noyant dans un mortier de chaux et de sable de menus éclats de pierre et de cailloux qui ne dépassent pas en volume la grosseur d'un œuf, l'industrie humaine se crée de très grandes pierres artificielles qui durcissent à l'air et encore mieux au fond de l'eau : elle forme ainsi des blocs énormes, pouvant cuber jusqu'à cinquante mètres, car il en est entré de cette grandeur dans la construction du môle d'Alger. Ces matériaux, appelés bétons, permettent à l'ingénieur de rivaliser avec la nature, et d'employer à la surface du sol des monolithes plus effrayants que ceux de l'Egypte. Nous avons vu naguère à Paris le pont de l'Archevêché reconstruit en béton, c'est-à-dire coulé d'un seul jet, moulé en un seul bloc, sur lequel on a simulé des pierres de taille sans doute pour satisfaire les regards et les rassurer1.
Par l'action du feu, l'homme transforme l'argile, et produit à l'usage de l'architecture des tuiles et des briques cuites, après leur avoir imprimé la forme qu'il juge la plus convenable à ses desseins. En faisant liquéfier par la chaleur un mélange d'asphalte et de sable qui durcit au contact de l'air et de la lumière, il compose un bitume propre au pavement ou à la couverture des édifices et des terrasses, et qui a été connu en Orient de toute antiquité. C'est aussi en traitant par le feu la terre et les matières vitritiables, qu'il fabrique au profit de l'architecte des briques et des tuiles vernissées ou émaillées, des carreaux de faïence, et ces belles dalles de porcelaine dont les Chinois ont construit ou du moins revêtu leurs tours.
Il est enfin un autre genre de matériaux qui fut souvent mis en œuvre parles Romains : ce sont les ciments. Non contents de s'en servir pour liaisonner les pierres et les briques de leurs édifices, les Romains ont fait du ciment un élément de construction. Us l'ont combiné parfois avec la brique en quantités égales, ainsi que nous le voyons à Paris dans les restes imposants des Thermes de Julien. Les couches de ciment alternant avec les briques dans la même mesure d'épaisseur, la liaison devient à son tour un principe de résistance, de sorte que, par la force de cette cohésion décuplée, le monument finit par être d'une seule pierre.
Il est presque inutile de dire que la variété des matériaux naturels ou artificiels dont l'architecture dispose influe sur la variété d'aspect
1 Tous les habitants de Paris et tous les voyageurs qui y sont venus connaissen\ la grande arche construite en béton par les frères Coignet, à Saint-Denis, et formata un pont d'une seule pierre.
qu'offrent les monuments chez les divers peuples. Pour nous qui étudions ici l'architecture, non comme une science, mais comme un art, c'est-à-dire dans les sentiments qu'elle fait naître et dans le beau qu'elle exprime, nous n'avons guère à nous occuper que du côté apparent des matériaux. C'est pourquoi le plâtre, le mortier, le ciment, ne sontpoint de notre ressort, si ce n'est dans les parties extérieures de leur emploi. Il en est de même des pierres et des briques. Nous avons à les considérer par cette surface visible qu'on appelle le parement, et non par cette surface, toujours cachée aux regards, qu'on appelle le lit.
Les pierres se forment dans la carrière par couches, et l'expérience a démontré qu'elles ont plus de consistance dans cette situation naturelle que dans toute autre. On peut se représenter la pierre comme un livre, qui, posé à plat, supporterait de grands fardeaux, tandis que, posé sur la tranche, il céderait au moindre poids qui en écarterait les feuillets. Employer une pierre en délit, c'est la placer dans un autre sens que celui qu'elle avait dans sa formation; en d'autres ternies, c'est faire un parement de ce qui doit être un lit. Les colonnes de la façade de Versailles, du côté des jardins, et celles de la cour du Louvre présentent cette anomalie. Il est vrai que ces colonnes ne portent rien et sont appliquées à l'édifice comme une pure décoration; mais cela même -nous le verrons plus tard — est une première faute qui ne saurait justifier la seconde. Cette faute, elle a été commise plus d'une fois dans nos constructions du moyen âge ; mais du moins elle avait alors pour excuse la nécessité. « Ne pouvant, dit M. Viollet-le-Duc, ni transporter ni surtout élever à une certaine hauteur des blocs de pierre d'un fort volume, les constructeurs romans se contentèrent de l'apparence; ils dressèrent des parements formés de placages de pierres posées en délit le plus souvent et d'une faible épaisseur. » Ainsi, en puisant dans les entrailles de la terre les matériaux dont il se servira, l'architecte y trouve le principe de leur création et le secret de leur solidité. Il n'a donc plus qu'à suivre dans son ouvrage les lois que la nature a observées dans le sien, lorsqu'elle a formé lentement et par couches successives des concrétions qui ont pris, en naissant au sein des carrières, une assiette inébranlable.
Dans tous les monuments de l'architecture, avons-nous dit, lasolidité doit être apparente autant que réelle, et faire ainsi partie de la beauté. Il ne suffit pas à l'architecte de persuader l'esprit, il lui faut convaincre les yeux. Mais il y a deux genres de solidité, la pesanteur et la cohésion. La solidité par la pesanteur s'appelle stabilité. Quand les matériaux sont énormes, ils sont stables dans leur poids, mole sua; il est alors inutile de les cimenter. Lorsqu'ils ont construit ces murs cyclopéens qui sont une superposition de rochers, les Pélasges n'ont usé d'aucun ciment. Telle pierre qui cube vingt-quatre mètres et qui pèse dix milliers peut être considérée à elle seule comme une masse de maçonnerie adhérente au
sol avec une force égale à son poids... Cependant la construction cyclopéenne cesserait elle-même d'être solide si elle s'élevait outre mesure, à moins d'avoir l'épaisseur d'une montagne. Il faut donc, pour le mur qui doit se développer considérablement en élévation, réunir les deux genres de solidité, cohésion et pesanteur. C'est ici que les différents peuples, tout en accusant la diversité de leur génie par le côté extérieur de leur architecture, ont dû obéir, dans le fait de construire, à certaines règles communes et à peu près invariables.
Il est de principe général que tous les joints d'un mur doivent être verticaux et tous les lits horizontaux, et que les joints d'une assise ne doivent jamais rencontrer les joints de l'assise inférieure ou supérieure,
OPCB ISODOM1 M.
mais doivent correspondre, s'il se peut, au point-milieu de la pierre qui est immédiatement au-dessus ou au-dessous. En disposant ainsi les pierres, l'architecte assure et rend évidente la solidité de sa construction, car sideux pierres viennent à se disjoindre dans une assise, cette disjonction ne peut se prolonger dans l'assise iuférieure. Lorsque toutes les assises sont de hauteur égale et que toutes les pierres ont les mêmes dimensions, on en forme cet appareil simple et parfait qui se remarque dans la plupart des constructions antiques de la Grèce, notamment au temple d'Érechthée, au temple de la Victoire Aptère, auParthénon; c'est celui que Vitruve a nommé opus isodomum (du grec bôSç^ov) ; les pierres y sont reliées ordinairement par des crampons de bois ou de bron2e.
Mais, avec des pierres de même forme et de dimensions égales, on peut dresser un autre appareil. Si, par exemple, la longueur de chaque pierre est double ou triple de sa largeur, on les présente alternativement par leur face longue et par leur face étroite. Les premières, celles qui offrent à l'extérieur leur surface longue, sont les carreaux ; les secondes, celles dont la longueur est engagée dans la muraille, sont les boutisses; mais si la boutisse fait parement sur les deux faces du mur, elle prend le nom de parpaing. Dams le cas présent, il faut deux ou trois carreaux pour ègaier
l'épaisseur du mur, tandis qu'un seul parpaing mesure cette épaisseur. Quelquefois toute une assise est composée de pierres vues en longueur, tandis que l'assise qui précède et celle qui suit offrent un rang de pierres