COLONNE PERSANE
SUPPORT IN Dl EN.
L'animal est substitué de la sorte aux membres de l'architecture ; il n'y est pas introduit pour décorer seulement, mais pour remplir une fonction évidente de servitude. Ce n'est pas tout: la figure humaine est évoquée à son tour, et, dans ce cosmos artificiel, elle joue aussi un rôle subordonné à la conception du monument. Cependant, à mesure quela création s'élève, l'architecte l'imite avec plus de soin et de respect. Plus les formes sont nobles et belles, plus fidèlement il les reproduit, mais toujours en les renfermant dans un cadre inévitable, et en les soumettant à l'inexorable fatalité de son dessin. Quelquefois même des êtres humains feront l'office de piliers et deviendront des formes de construction. Tantôt, comme dans le temple d'Agrigente, des hommes robustes prendront la place des colonnes et, sur leurs épaules, ils porteront, esclaves gémissants, le fardeau de la toiture. Tantôt, comme dans le Pandroséion d'Athènes, des jeunes filles seront les supports d'une poutre de marbre, et, sur le coussinet où elles avaient porté l'eau de la fontaine, elles soutiendront, captives et pétrifiées, un édifice délicat et léger comme elles, le temple d'une vierge'...
1 Voir les Cariatides du Pandroséion d'Athènes, au second livre.
Ah ! ce furent des artistes privilégiés que ces Grecs d'Athènes! Il leur fut donné d'être les interprètes de la nature et non ses copistes, de pénétrer profondément ses mystères et de ne point s'asservir à elle, surtout dans cette œuvre d'art par excellence où il faut que le phénomène réel se métamorphose pour s'élever à la puissance architectonique, c'est-à-dire à l'immobilité des choses éternelles.
Il est donc vrai que les formes que l'architecture emploie sont puisées à des sources différentes. Au commencement, c'est le constructeur qui les commande ; ensuite l'architecte les modifie pour y ajouter une muette éloquence; le poète enfin vient en achever l'expression et la nuancer en évoquant toutes les puissances delà nature. Lorsqu'un bâtiment n'a que les formes absolument voulues par les nécessités de la construction, il n'est encore qu'un ouvrage d'industrie ; quand il reçoit les formes expressives, il est une œuvre d'art, et quand il se trouve complété parles formes imitatives, il revêt toutes les richesses de l'architecture. Il est sensible toutefois que les formes du troisième genre appartiennent plutôt à l'artdusculpteur, et que, rigoureusement, l'architecture peut produire de beaux effets et même frapper de grands coups sur l'imagination sans le secours des parties décoratives et des images substituées. Que dis-je ! elle est alors d'une beauté sévère et d'une grandeur qui parfois monte au sublime.
Ces observations étaient indispensables pour préparer le lecteur à l'intelligence des propositions qui vont suivre. I] devra s'intéresser maintenant à des formes qui, sans avoir rien d'arbitraire, se prêtent néanmoins à la liberté de l'art. Il pourra saisir et apprécier jusqu'aux plus fines nuances qui distinguent les diverses architectures, et celles qui ont pour principe générateur une variété de l'arc, et celles qui rentrent dans le système antérieur de la plate-bande.
l'architecture monumentale en plate-bande exprime les idées de calme, de fatalité et de durée.
Les belles observations faites par Humbert de Superville sur l'horizontalité etl'obliquité des lignes du visage humain trouvent ici encore une éclatante application à l'architecture. Lorsque les organes doubles sont rangés sur une ligne parallèle à l'horizon (en supposant l'homme debout), la face humaine exprime le repos de l'âme, l'équilibre des facultés morales, le sommeil des passions. Sans même qu'il soit besoin de donner une forme à ces lignes abstraites, elles ont déjà une physionomie si claire, si frappante, qu'il est impossible de s'y méprendre au premier coup d'œil. Et pour s'assurer
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que la signification esthétique de ces lignes tient bien à leur parfaite horizontalité, il suffit de leur imprimer une direction oblique, s'élevant audessus ou tombant au-dessous de l'horizontale. On est tout de suite convaincu de la valeur qui s'attache môme à une indication aussi élémentaire des organes.; on est frappé de l'éloquence d'un signe aussi vague.
Dans les divers règnes de la nature, l'horizontalité des lignes dominantes produit des impressions analogues; elle imprime un caractère d'éternité aux grands spectacles du monde. Tantôt elle marque la tranquillité et le silence de la mer ; tantôt, dans les lignes de rochers qui bordent l'Océan, elle nous donne l'idée d'une création lente, non interrompue durant des siècles, et, quand les vagues se soulèvent, elle nous fait retrouver dans la stratification des falaises le sentiment d'une paix éternelle. Cela est si vrai que, si les assises du rocher sont inclinées, aussitôt notre pensée se reporte aux catastrophes qui ont jadis bouleversé le globe et soulevé le granit de ses entrailles. Tantôt, dans quelques grands arbres, comme le cèdre par exemple, l'horizontalité des branches nous indique l'énergie qui résiste aux tempêtes et une sorte de tranquillité végétale unie à la majesté de la force, et qui devient saisissante quand on la compare à l'aspect mélancolique du sapin dont les branches s'inclinent, ou au caractère tendre de cet arbre échevelé que la poésie populaire appelle le saule pleureur.
Il ne faut donc pas s'étonner que les monuments primitifs de l'architecture en plate-bande, terminés par des lignes horizontales, aient une expression si grave, si décisive. Ce système d'architecture fut pratiqué dans de vastes dimensions dès les premiers âges, car il est remarquable qu'à l'origine des sociétés c'est toujours le grand qui domine ; partout les peuples débutent par le colossal... Mais une couverture en plate-bande exigeaitalors des pierres énormes allant d'un support à l'autre, et ces pierres ne pouvaient être transportées, soulevées qu'à force de bras par un peuple esclave, soumis au prince ou aux prêtres, et d'une patience inaltérable. De là le sentiment qui se lie à ces œuvres gigantesques dont la stabilité éternelle a quelque chose de fatal comme le despotisme qui les commanda. Dans les monuments égyptiens surtout, l'uniformité écrasante d'une ligne plane se dessinant, se prolongeant sur un ciel dont l'azur est toujours le même, procure l'impression d'un calme solennel et fait naître l'idée d'un immense niveau qui pèse sur tout un peuple résigné. Cependant, par un contraste frappant, mais naturel, s'élèvent, de distance en distance, des pyramides, monuments symboliques d'une signification obscure. Que des Pharaons y aient caché le tombeau de leurs pères et y aient marqué la place de leur propre sépulture, le monument n'en reste pas moins énigmatique ; il présente une base carrée et des surfaces triangulaires, c'est-à-dire des nombres qui, regardés comme les emblèmes de la Divinité et de la création, appartiennent à une science transcendante.
non révélée k la foule. Cette forme pyramidale est déterminée par la plus simple des figures rectilignes, le triangle, qui, lorsqu'il est assis sur l'horizon et qu'il présente deux côtés égaux et par suite trois angles aigus, exprime la convergence de deux points de la terre vers un point unique du ciel.
Avec ces deux éléments, le parallélogramme et le triangle, la terrasse et la pyramide, la haute antiquité a manifesté partout ses pensées et son génie : dans l'Inde, en élevant des pagodes et en creusant des souterrains à plafonds ; à Babylone, en bâtissant la tour de Bélus, qui était une pyramide à gradins, et ces immenses plates-formes étagées qui formaient aussi le trait dominant de l'architecture assyrienne ; à Persépolis, en superposant encore ces terrasses auxquelles on montait par des escaliers imposants et interminables. Enfin la plate-bande et la pyramide sont les caractères essentiels de toutes les architectures primitives, en Afrique comme en Asie, au Mexique aussi bien qu'en Orient, et, de ces deux formes dominantes, la première exprime, encore une fois, le calme terrestre et la durée, de même que la seconde figure une aspiration à l'infini... Mais il est un autre genre de monuments créé par l'architecture : ce sont les énormes statues que les Egyptiens ont assises au milieu des solitudes ou qui siègent adossées aux murailles du temple, immobiles et rigides comme des images pétrifiées de la mort. Ces colosses ont surtout leur expression par les angles droits qu'ils dessinent sur le ciel. Il suffit de l'accent répété des verticales et des horizontales pour faire passer la figure humaine à l'état d'architecture.