COMBINAISON DE L'ARC ROMAIN AVEC LA PLATE-BANDE ET LES ORDRES GRECS
(Théâtre de Marcellus, à Rome.)
permet de construire en peu de temps de vastes édifices avec de petits matériaux. Ce sont là deux systèmes parfaitement distincts, dont chacun peut et doit se suffire à lui-même. Les Romains, qui étaient des constructeurs excellents et d'habiles ingénieurs, mais de médiocres artistes, imaginèrent, disons-nous, de marier les deux principes. Pour les temples, il est vrai, ils employèrent, au moins à l'extérieur, les colonnes isolées, la plate-bande et les ordres grecs, sans doute parce que le respect des traditions religieuses les empêchait d'appliquer une architecture nouvelle à la demeure des anciens dieux ; mais il n'en fut pas de même pour les autres monuments, tels que théâtres, amphithéâtres, arcs de
triomphe. Sur l'arcade soutenue par ses pieds-droits, ils posèrent une plate-bande composée de plusieurs morceaux, et comme la plate-bande semblait appeler la colonne, ils engagèrent une colonne dans chaque pied-droit, lis employèrent ainsi deux supports de nature différente pour soutenir le môme fardeau. Rien n'était plus contraire au sentiment de l'art que ce mélange adultère, car, en adossant des colonnes aux piedsdroits, on assigne un rôle de pure décoration à ce qui, par essence, est un support. On associe deux choses 'principales pour faire de l'une l'accessoire de l'autre. Que penser, en effet, de cet accouplement des arcades avec les colonnes, sinon que l'une des deux forces est venue suppléer à l'insuffisance de l'autre ? Serait-ce que, la plate-bande s'étant brisée, on aurait construit une arcade après coup pour la soutenir? Serait-ce au contraire que, l'arcade étant trop faible pour porter l'entablement, on l'aurait consolidée par une colonne en guise de contre-fort? Yoilà ce que le spectateur peut se demander. Évidemment, la conception manque d'unité; elle manque aussi de logique. La plate-bande et l'arc sont deux méthodes de construction engendrées par deux principes tout différents : or, un principe ne saurait être le complément d'un autre principe, pas plus qu'une pièce d'or ne peut être l'appoint d'une autre pièce d'or. Les ordres grecs sont trop illustres pour n'être que l'accompagnement d'une architecture qui leur est étrangère.
Ce vice de l'art romain, vivement signalé de nos jours par les artistes éminents qui ont remis en honneur le moyen âge, avait été aperçu au xvuie siècle par Frézier [Dissertation sur les ordres) : « Si les colonnes, dit-il, sont suffisantes pour porter les entablements et une voûte, pourquoi les appuyer contre des pieds-droits d'arcades? Si elles ne sont pas suffisantes, il faut en multiplier le nombre dans la longueur et dans l'épaisseur de l'édifice en les serrant et en les accouplant dans les endroits où il en est besoin. Si enfin ces augmentations de colonnes causent quelques embarras par leur multiplicité, il faut prendre le parti des arcades simples sans y ajouter des colonnes qui deviennent inutiles aussi bien que les architraves et les entablements. Ce mélange ne produit que de vicieux aréostyles, une occasion de dépense superflue et une preuve du peu de jugement de l'architecte. »
Ce qu'on pourrait dire pour défendre, au moins par atténuation, le mode romain, c'est qu'il offre une alternance parfois agréable de droites et de courbes, et que les surfaces convexes des colonnes y forment un contraste avec les surfaces plates du pied-droit. Les restes du théâtre de Marccllus à Rome ne sont pas, au premier abord, dépourvus d'harmonie. Il est vrai que le prestige qui s'attache aux ruines antiques les fait souvent trouver belles. C'est d'ailleurs une puissance de l'habitude que de nous cacher les déviations du goût, et de nous amener insensiblement à tolérer les disgrâces de la forme, quelquefois même à les admirer.
Un autre défaut des arcades romaines, quand elles s'ouvrent dans un entre-colonnement, c'est que la corniche des impostes qui reçoivent la retombée de l'arc se trouve coupée par la colonne engagée, tandis que la colonne est coupée à son tour par la saillie de l'imposte, ce qui présente l'image ridicule d'un corps mou qui a pénétré dans un corps tranchant, et cela pour venir l'appuyer. Au théâtre de Marcellus, la saillie des impostes (aujourd'hui mutilées) excède le demi-diamètre des colonnes : c'est le défaut dans toute sa difformité. Vignole, en donnant pour règle de ne point dépasser le demi-diamètre, a diminué la grossièreté de ce défaut sans le faire disparaître... Que dis-je ! il l'a consacré par sa règle même. Tout entiers à un sentiment d'aveugle respect pour les ruines de Rome, les architectes de la Renaissance, qui ne connaissaient point l'art grec, se plurent à imiter le théâtre de Marcellus. Scamozzi et Sansovino à Venise, Palladio à Vicence, Pierre Lescot à Paris, et bien d'autres encore ajoutèrent l'autorité de leurs noms illustres à ce mode vicieux qui eût offensé l'atticisme d'un Ictinus, d'un Périclès