DU DESSIX ET DE LA COULEUR
Le dessin est le sexe masculin de l'art; la couleur en est le sexe féminin.
Des trois grands arts qui font l'objet de ce livre, l'architecture, la sculpture et la peinture, il n'y en a qu'un seul à qui la couleur soit nécessaire; mais le dessin est tellement essentiel à chacun de ces trois arts, qu'on les appelle proprement les arts du dessin.
En architecture, le dessin, c'est la pensée même de l'architecte ; c'est l'image présente d'un édifice futur. Avant de s'élever sur le terrain, le monument se dessine et se dresse dans l'esprit de l'architecte : il le copie d'après ce modèle médité, idéal, et sa copie devient à son tour le modèle que devront répéter la pierre, le marbre ou le granit. Le dessin est donc le principe générateur de l'architecture; il en est l'essence.
En sculpture, le dessin est tout, car le statuaire peut se passer de couleur, et cet élément est si étranger à son art, qu'il est dangereux, ainsi que nous le verrons, à moins d'y jouer un rôle tout à fait accessoire.
En peinture, c'est autre chose. La couleur y est essentielle, bien qu'elle occupe le second rang. L'union du dessin et de la couleur est nécessaire pour engendrer la ])einture, comme l'union de l'homme et de la femme pom* engendrer l'humanité ; mais il faut que le dessin conserve sa prépondérance sur la couleur. S'il en est autrement, la peinture court à sa ruine ; elle sera perdue par la couleur comme l'humanité fut perdue par Ève.
La supériorit('! du dessin sur la couleur est écrite dans les lois mêmes de la nature; elle a voulu, en elîet, que les objets nous fussent connus par ce qui les dessine et non par ce qui les colore. Un grand nombre d'objets inanimés ou vivants ont la même couleur, tandis qu'il n'en est pas deux qui aient exactement la même forme. Si je plonge mes regards dans les profondeurs du désert, et que je voie s'avancer un ton fauve, je puis croire également que c'est un lion ou une autre bête qui vient à moi; mais, dès que j'aperçois une crinière, c'est un lion.
Des milliers d'hommes ont le même teint, mais chacun d'eux projette sur l'horizon une silliouette particulière. Tous les nègres sont noirs, comment les distinguer aul rement que par les proportions de leurs membres, la hauteur de leur taille ou les lignes de leur démarche ?La nature s est donc servie du dessin pour définir les objets, et de la couleur pour les nuancer.
Je suppose que le peintre étende sur sa toile le ton juste de la chair humaine : ce ton ne nous donnera point l'idée de l'homme, tandis qu'il suffira des plus grossiers contours pour nous rappeler cette idée. On voit même le dessin devenir expressif sans le secours de la couleur, au point de la suppléer en rindi(|uant. (( l^es premiers peintres de l'antiquitc^, dit Philostrate (dans la Vie d' Apollonius), ont peint avec une seule couleur, et rien n'empêche qu'on distingue dans de pareilles peintures les formes, les caractères, lespassions. Si vous faites le portrait d'un nègre avec un crayon blanc, le trait ne laissera pas, il est vrai, de paraître blanc aux spectateurs; mais les formes de son nez aplati, de ses cheveux crépus, de ses joues saillantes, de ses lèvres épaisses, le noirciront suffisamment à leurs yeux. »
Le (h^ssin a cet autre avantage sur la couleur, que celle-ci est relative, tandis que la forme estabsohu^. Les couleurs \ arient suivant le milieu où elles se trouvent; elles sont moditiées par tout ce qui les environne. Ainsi le rose, à côté d'un rouge violent, pai-aitra gris; un ton n'est pas dans l'ombre ce qu'il était à la lumière; telle draperie (|ui est bleue le jour deviendra verte le soir. Il n'en est pas de même de la forme, qui conserve sou caractère, quels que soient le lieu et le moment où on la regarde.
Le mot dessin a deux significations. Dessiner un objet, c'est le représenter avec des traits, des clairs et des ombres. Dessiner un tableau, un édifice, un groupe, c'est y exprimer sa pensée. Voilà pourquoi nos pères