LIVRE PREMIER
LAtlCHrrECTUHK EST l'aRT DE CONSTML'iriE SELON LES PRINCIPES DU BEAU.
Dans tout véritable architecte il y a deux hommes, un artiste et un constructeur. Ces deux hommes sont réunis en un seul et ils doivent Têtre. l'un pratiquant ce que l'autre a conçu, et tous les deux se concertant pour mettre l'utile à l unisson du beau. Mais ce qui, dans I circhitecture, concerne la science, doit être pour nous nettement distingué de ce qui est l'art.
Comme constructeur, l'architecte s'occupe du nécessaire et du commode : il éprouve les matériaux, il en calcule la résistance et la pesanteur, il en détermine la coupe, et il dispose ses édifices de façon à les rendre à la fois solides et convenables, s'ils ont une deslination, solides alors même qu'ils n'en ont aucune, c'est-à-dire quand ils doivent être purement symboliques. Comme artiste, l'architecte invente les combinaisons de lignes et de surfaces, de pleins et de vides, qui deAa-ont éveiller dans l'àme du spectateur des impressions d'étonnement ou de majesté, de terreur ou de plaisir, de puissance ou de grâce. Ainsi, avant (jue la science soit soumise en lui à toute la rigueur des mathématiques, son art, échappant aiix lois de l'utile et à l'empire du nésessaire, s'élève à des conceptions que le sentiment seul devra juger, et il n'obéit encore qu'à ces grandes règles d(';jà tracées par le gi-nic des autres ou que d(''couvre son propre génie, et qui sont supérieures au calcul.
En définissant l'architecture (( l'art de construire, disposer et orner les édifices », les législateurs de notre langue en ont presque fait disparaître le plus grand des arts du dessin. Dans leur définition, en ellet, l'architecte n'est plus qu'un décorateur (pii vient en troisième ligne apporter un ornement additionnel à l'édifice. Au lieu de proclamer l'importance de la beauté, son indépendance même, ils l'ont réduite à n'être qu'un simple accompagnement de l'utile ; ils ont désigné connue un pur accessoire de la construction ce qui en est la partie la plus subtile, la plus illustre, la plus élevée, la plus rare.
Telle n'est pas la déiinition de l'architecture pour ceux qui estiment à sa valeur cet art, tantôt sublime, tantôt beau, tantôt gracieux, mais toujours digne, toujours lié à la grandeur des nations et à leur gloire. (( L'art de bâtir, dit M. llitt(jrtï', peut se trouver (diez les peuples les moins civilisés, tandis que l'architecture n'a pu être que le résultat de la plus baute civilisation. »
Quelques-uns, et notamment des écrivains anglais, veulent que l'architecture soit définie « le beau dans la constrution, heauty in building » ; mais il faut prendre garde qu'une telle définition ne sépare le constructeur de l'artiste, et ne tende à proi)ager cette idée funeste que des édifices peuvent se passer du beau, car on en viendrait bientôt à regarder la beauté comme une redondance. On serait amené peu à peu à bâtir sans art, et il arriverait ce qui est arrivé justement en Angleterre où la construction, abandonnée à des entrepreneurs de maçonnerie, a couvert des villes entières de bâtiments horribles. Là où le beau n'est pas proclaiU('! essentiel, là où la science n'est pas déclarée inséparable de l'art, on s'habitue facilement au dilTornie, on tolère la laideur, on s'expose au monstrueux.
11 importe donc, en définissant l'architecture, de la rendre à jamais solidaire de la beauté. Si nous avons à la considérer dans cette Gra?nmaire^ non pas comme une science, mais comme un art, cette distinction entre l'artiste et le constructeur n'est pas une séparation Nous devons les distinguer : nous n'entendons pas les désunir.
LA UEAUTli DU L'ARClIITMCTrUE RÉl'OND A Ui\H IDÉK DE DEVOIR.
Dépourvu de beauté, un édifice peut être un ouvrage d'industrie : ce n'est plus une œuvre d'art. La définition même de l'architecture lui impose donc la loi d'être bcdle. Mais un autre sentinientle lui commande, un
ARCHITRCTURE. 6!)
sentiment vague, non délini encore, et qui cependant réside au fond de la conscience universelle.
Siriionune vivait dans le désert et qu'il eût la puissance d élever à lui seul des bâtiments, il lui serait loisible de les concevoir bi/arres, laids, grotesques môme, puisqu'ils plairaient au constructeur et n'offenseraient les regards de personne ; mais dès qu'une société se forme, dès qu'elle occupe une étendue de pays limitée par des montagnes, des tleuves, ou des mers, dès qu'elle se réunit dans des cités, le droit d'ériger des constructions ne peut plus ètres('q)aré du devoir de les l'aire belles. Toutédilice intercepte l'air que nous respirons, la lumière qui nous réchauffe, le jour qui nous éclaire; il couvre une portion de la surface du globe où se meut notre existence: il est donc juste qu'il nous dédommage, au moins par sa beauté, des bienfaits dont il nous prive. Qu'est-ce à dire? On pourrait obstruer la circulation, comprimer l'air, nous dérober les rayons du soleil, et cela sans compensation? L'on nous cacherait la vue du ciel, la grâce du paysage ou l'horizon de la mer, les beautés de la nature enfin, sans nous offrir en échange le spectacle d'une autre beauté? lilt que seraitce donc si au droit de limilcr et de bâtir l'on ajoutait ejicore l;i faculté d'aflliger nos yeux par l'image de la laideur? Le caprice d'un seul pourraitil nous condamner, nous et nos descendants, à subir, comme un supplice de tous les joui-s, une difformitc; en pierres de taille?... Non, les sociétés ne se formèrent pas à de pareilles conditions. Le respect qui leur est dû oblige le constructexir à devenir architecte, et lui fait du culte de la beaut(i un devoir.
Le philosophe américain Emerson appelle égo'iste tout ce (|ui est ])âii sans art, et ce mot renferme une pensée profonde qu'a développée en ces t('rmes un artiste anglais, M. Garbett [Rudimentary Treatise on desvjn): <( Le déplaisir que nous cause un bâtiment sans architecture est et 5e??^/, (pioiquela masse des spectateurs ne sache passe rendre raison du défaut (pii la choque dans la construction. Ce défaut, c'est l'égoïsme {sel fishness). Un peut rire si l'on veut, on peut me dire que c'est là un vice moral qui n'a rien à faire avec des pierres et d(^s briques; je maintiens, moi, que l'expression de ce vice moral ou de tout autre de la même nature a beaucoup à faire avec la ])eauté d'un édifice, car c'est l'esprit qui voit : l'ceil se borne à lui présenter les objets; c'est l'esprit qui les discerne. S'il en est ainsi, n'cst-il pas évident que les qualités qui nous plaisent ou les défauts qui nous déplaisent dans un édilicc api)artiennent à l'ordre moral? Est-il possible que le blanc et le noir, la ligne droite et la ligne courbe alTectent l'esprit, si ce n'est par l'idée (ju'ils représentent? Un édifice blesse les regards de tous les spectateurs lorsqu'ils sentent ([u'on l'a élevé sans penser à eux, sans s'inquiéter s'il y avait des yeux au dehors comme au dedans. Cette rudesse égoïste doit être adoucie par la politesse^ et cette politesse, nous l'appelons architecture. »
7) GHAMMAIRE DES AHTS DU DESSIN.
Dans les temps antiques, le soin de veiller à la dignité des bâtiments était une magistrature enviée. De même que la police de nos cités interdit sur la voie publique les dissonances trop cruelles, de même l'édile antique protégeait la vue des citoyens contre la laideur, et représentait ainsi la beauté dans la loi.
A LA CKAUTK DK L'ARCllITECTUnE SO.NT LIÉES DEUX AUTRES QUALITÉS INDISPENSABLES. LA ~ CONVENANCE ET LA SOLIDITÉ.
Qu'un édifice doive être conçu et disposé en vue de sa destination, cela peut paraître une vérité banale, même un pur axiome, et cependant le monde est couvert de bâtiments qui ne sont pas en rapport avec leur objet, car où les fautes en architecture sont le plus fréquentes, c'est justement là où il s'agissait d'éclairer le goût par les simples lumières du bon sens.
La convenance est le talent d'approprier un édifice à sa destination, et de choisir pour tous les membres de cet édifice la forme qui se prête le mieux à leur fonction. Supposons, par exemple, que l'entrée d'une maison soit convexe : elle repoussera le visiteur au lieu de l'inviter. Si elle est concave, au contraire, elle appellera le spectateur qui veut entrer, [•uisqu'elle semblera s ouvrir d'elle-même à son désir. Mais supposons luaintenant qu'un monument ait été commandé à l'architecte dans le but de réunir, à un moment donné, des multitudes d'hommes venus de divers points : la forme convexe de l'édifice sera très convenable, cette fois, et parfaitement appro])riée, parce qu'alors l'entrée, ne se trouvant nulle part, devra se trouver partout. Voilà pourquoi les grands théâtres de l'antiquité étaient convexes. A Rome le Cotisée, à Vérone l'Amphithéâtre, à Niinesles Arènes, afï'ectent la forme ovale, non seulement pour accuser au dehors la disposition intérieure, mais pour ménager à des masses d'hommes, accourues de tous les points de l'horizon, un accès facile, une entrée rayonnante qui ne les oblige ni à se heurter contre un angle, ni à se détourner de la ligne droite. On sentira par cet exemple comment telle configuration d'un édifice peut être, suivant la destinalion, conforme ou contraire à la convenance.
Quand elle est exquise, la convenance engendre toujours ce genre de beauté (jui s'appelle caractère^ c'est-à-dire l'expression générale du monument, la première pensée qu'il fera naître dans l'esprit du specta-
ARCHlTECKJRi:. 71 teiir. Du plus loin que vous l'apercevez, un édifice doit vous dire: Je suis un temple, un tribunal, une douane; et s'il le dit clairement, c'est que déjà il possède une parfaite appropriation, qualité précieuse, mais qui n'est encore, pour ainsi parler, que le second degré du beau. Nous verrons, dans le cours de cet ouvrage, comment la beauté, même la plus liante, se lie bien souvent à la convenance, et en quoi elle en diffère.
Une autre qualité essentielle de l'arcbitectureest la solidité. Celle-là regarde sans doute le constructeur beaucoup plus que l'artiste. Toutefois elle n'est pas sans avoir une relation, souvent intime et directe, avec la sublimité ou la beauté d'un monument. Il est telle construction des antiques Pélages ou des Pbaraons qui peut éveiller en nous des pensées grandes, des sentiments d'une poésie solennelle, lorsque, par l'immensité de ses proportions et jjar la force évidemment inébranlable et indestructible de ses supports, elle nous annonce une durée sans bornes et nous fait songer à l'éternité, à l'infini. En parcourant la Grèce, on y rencontre
çà et là des fragments de murailles énormes qui semblent avoir été construites avec des rochers qu'une race de géants aurait ajustés grossièrement etamoncebis. I/imagination populaire attribuait jadis à des cyclopes venus de la Lycie la construction de ces murs gigantesques, qui de nos jours encore ont conservé le nom de; murs cijdopéens. Ainsi, voilà de simples pierres qui, parla seule solidité de leurs masses colossales, ramènent notre esprit aux temps fabuleux, aux temps héroïques, et s'adressent au sentiment du voyageur en lui faisant croire qu'elles n'ont pu être détachées des montagnes et superposées que par les frères des Titans.
Sous un autre aspect, la solidité de ravchitecture touche à sa beauté. Un bâtiment qui ne serait pas solide ou qui le serait sans le paraître, lors même qu'on l'aurait l'ait admirable, ne nous laisserait pas le loisir de l'admirer, parce que la seule menace d'un péril troublerait en nous l'impression du beau. De là ce principe, sur lequel nous aui'ons souvent k revenir, que, dans tous les ouvrages de l'architecture, la solidité doit être non seulement réelle, mais apparente.