DENTICULES
Ce sont tout simplement des formes employées comme une agréable dissonance, car des moulures carrées, tranchant sur les moulures rondes qui ornent cette architrave sans pareille, y forment un contraste piquant. Mais à part cette explication tout à fait exceptionnelle, et particulière à l'entablement du Pandrosium, dans lequel — exemple unique — on a supprinu'i la frise, les Athéniens n'ont jamais attribué à l'ordi'e ionique ces formes rectangulaires et coastnictives qui contrarient le sentiment voulu d'une (h'licatesse élégante.
Oui, les ordres grecs, rioni(|ue aussi bien que le dorique, nous ont été transmis par les Romains et par Vitruve, non pas dans leur perfection, mais, au contraire, tels que la décadence les avait altérés et corrompus. 11 est temps enfin que l'architecture grecque nous soit enseignée de première main par les maîtres de la grande époque, et non par leurs disciples dégénérés. Il est temps qu'on préfère aux leçons écrites de Vitruve et aux
préceptes dessinés de Vignole, les modèles à jamais admirables qu'éleva le libre génie de la Grèce antique, et que la Grèce modei*ne a reconquis en 1829, avec sa liberté.
DANS l'ordre C0R1^;THIE^', LES PROPORTIONS SONT TRÈS ÉLANCÉES ; LES FORMES SONT IMITAÏlVES; LES CARACTÈRES DE LA MAGNIFICENCE ET DE LA RICHESSE SOiNT SUBSTITUÉS A LA SÉVÉRITÉ DE l'ordre DORIQUE ET 'A LA DÉLICATESSE DE l'iONIQUE.
C'est vers la 85*^ olympiade, 440 ans avant Jésus-Christ, que naquit la première pensée de l'ordre corinthien Selon Vitruve, cet ordre aurait été inventé par Callimaque, sculpteur de Corinthe, que les Athéniens appelaient catatecJinos {■/.y.-i.-zyyoq), à cause de son extrême habileté à tailler le marbre. L'auteur romain raconte à ce sujet une de ces fables ingénieuses qui étaient familières au génie de la Grèce, et qui sont devenues banales précisément pour avoir paru jolies :
« Une jeune fille de Corinthe étant morte au moment de se marier, sa nourrice posa sur son tom])eau, dans une corbeille, quelques petits vases que cette fille avait aimés pendant sa vie, et, pour les mettre à l'abri, elle recouvrit la corbeille d'une tuile. La racine d'une acanthe s'étant trouvée par hasard en cet endroit, lorsqu'au printemps les feuilles et les tiges commencèrent à pousser, elles entourèrent la corbeille, et, rencontrant les angles de la tuile, elles furent contraintes de se recourber à leur extrémité en forme de volutes. Callima(jue, passant près de là, vit cette corbeille, remarqua la grâce et la nouveauté de ces formes, et y puisa le modèle des chapiteaux qu'il fit exécuter à Corinthe. Il fixa ensuite les règles et les pro-
COLONNE ET ENTAULEMENTDE l'ORDRE CORINTHIEN.
(Monument de Lysicrate.)
portions de l'ordre corinthien. » Cette petite histoire, qu'on a tant de l'ois répétée, a le double mérite — on l'a fait observer avant nous — d'attacher un souvenir poétique au chapiteau inventé par Callimaque et de rendre un compte assez net des diverses parties de l'ornement qui caractérise l'ordre corinthien. La corbeille, dont la surface app;i rail au travers des feuillages qui l entourent, repose sur l'astragale qui termine le fût de la colonne, et elle est surmontée d'un abaque ou tailloir qui représente la tuile placée par la sollicitude de la nourrice. Au pied de la corbeille prennent naissance des feuilles d'inégale hauteur qui se courbent en manière de panaches et dont les plus hautes, s'échappant de leur tige, vont s'enrouler comme des volutes sous les angles saillants de la tuile, ou, se tournant en sens contraire, viennent se rencontrer deux à deux sur chacune des foces du chapiteau, tandis qu'une tige plus hardie va s'épanouir en fleuron au milieu de l'abaque et y forme ce qu'on nouime la rose.
Ici encore les Grecs n'ont fait que perfectionner un motif déjà inventé par les Egyptiens, qui avaient imité sur le calice de leurs colonnes la végétation du lotus ou du palmier. Que l'honneur de ce perfectionnement appartienne à Callimaque, cela peut s'induire aussi d'un passage de Pausanias, rapportant ce qu'il a vu dans le temple de Minerve Poliade. « Callimaque, dit-il, fit à la déesse une lampe d'or qui brûlait nuit et jour et dont la fumée s'échappait à travers un palmier de bronze (scTvi; -/aAxojc) qui montait jusqu'au plafond. » (Juoi qu'il en soit, de tous les chapiteaux corinthiens connus, le plus ancien est celui qui fut placé par Ictinus dans le temple d'Apollon Epicurius, à Phigalie, environ430ans avantnotre ère. Une seule colonne corinthienne placée derrière la statue d'Apollon se raccordait avec les colonnes ioniques de l'intérieur. Mais un chapiteau isolé ne constitue pas un ordre. C'est dans le petit monument choragique de Lysicrate, vulgairement et improprement appelé Lanterne de Démosthènes, ({ue l'ordre corinthien parait avoir été appliqué pour la })reinière fois à l'ensemble d'un éditice^ Celui dont nous parlons fut élevé en l'honneur (lu chorège Lysicrate, dont la troupe avait remporté le prix dans une fête publique, sous l'archontat d'Evœnétus, la deuxième annéede la 1 1 1" olympiade, c'est-à-dire 335 ans avant notre ère. On voit encore, et nous avons vu à Athènes, au pied de l'Acropole, les charmantes ruines de ce monument, qui est un chef-d'a^uvre de grâce, une petite merveille. Ilestcirciilaire et construit tout en marbre pentélique. L'entablement est soutenu par six colonnes corinthiennes qui semblent être des demi-colonnes, parce ([ue les entre-coloniiements sont remplis par des, panneaux de marbre, ornés, à la hauteur des cliapiteaux, de trépieds en bas-reliefs. Ces colonnes reposent sur deux nuirches circulaires qui servent de base à la
' Un moulage restitué de ce petit monuiuunt existait dans le parc de Saint-Cloud. 11 n'y existe plus depuis la guerre de 1870. 11 y en a un à l'École des beaux-arts, à Paris.
MONUMENT CHORAGIOT-'E DE LYSICRATE, BKSTITUÉ.
184 GRAMMAIRE DES ARTS DU DESSIiN-
colonnade et (jni portent elles-mêmes snr nn piédestal carré. L'édifice est surmonlé d'une coupole dont la couvertui-e imite des feuilles de laurier, placées en recouvrement les unes sur les autres. La coupole est couronnée d'un magnifi(|ue lleuron à trois branches sur le(fuel était posé le trépied décerné en prix au vainqueur. Trois hélices ou consoles, portant peutêtre des dauphins, se dressaient avec une extrême élégance pour appuyer les volutes du lleuron. Plus élancées (jue celles de l'ordre ionique, les colonnes ont dix diamètres de hauteur et même un peu plus. Elles ont une base, mais une hase ronde sans plinthe : c'est la base atti([ue, composée, comme nous l'avons dit, de deux tores et d'une scotie. Le fût esl cannelé. Les cannelures, séparées parmi fdet, se terminent, pour plus de richesse, en feuilles d'eau légèrement recourbées. L'astragale, au lieu d'être en saillie, présente un anneau creux dont la cavité était remplie sans doute par un cluipelet de bronze. Le chapiteau se compose de deux rangs de feuilles. Les premières, celles d'en bas, sont lisses comme des feuilles d'eau, les secondes ressemblent à des feuilles d'acanthe alternant a^ec des tleurs à la corolle étoilée. Le cratère du chapiteau ne se laisse voir qu'au-dessus du second rang des feuilles, et sur ce cratère cylindrique se détachent des volutes et les doubles enroulements de la tige centrale. L'abaque du chapiteau a des coins saillants réunis par une ligne concave, et il est orné d'uiie palmette au milieu de son échancrure.
Vient ensuite l'architrave : divisée en trois bandes comme dans l'ordre ioni(]ue, elle est enrichie d'une moulure qui ell'ace l'idée de sévérité robuste que donnait l'architrave doricjue dans son indivision et sa nudité. Au dessus règne la frise, qui est un peu moins haute que l'architrave, vu la légèreté particulière que devait offrir lui tel monument. Enliii, la corniche est remar([uable par l'emploi àasdenticules. Or, (jue signilient les denticules? Yitruve, nous l'avons dit, les donne comme représentant les chevrons du toit; mais si les denticules représentaient les chevrons, elles seraient inclinées comme les chevrons eux-mêmes, au lieu (pie nous voyons les denticules employées ici, et pai toul, présenter des surfaces parfaitement verticales. D'autre part, si les denticules figuraient les chevrons, elles ne seraient point si rapprochées l'une de l'autre, au point de laisser entre elles un vide moindre (|ue le plein; enfin, troisième raison, les denticules, dans l'explication de Yitruve, devraient être placées, non pas au-dessous du larmier, mais immédiatement sous la cymaise, laquelle était dans son origine le chéneau qui recevait les eaux du toit et les rejetait en dehors par des orifices. 11 ne parait donc pas rigoureusement juste de dire avec Yitruve (pie les denticules sont une image conimémorative des chevrons. Ceth^ image, d'ailleurs, serait inexacte et de pure convention sur les fa- (jades de l'édifice (|ni ne correspondent pas à une des pentes du toit, comme sont les faces antérieure et postérieure d'un temple grec, toujours
ARf,HIÏI<CTURE. 185
couronnées d'un fronton. Dans le monument de Lysicrate, plus encore que dans le petit temjjle de l'androse, les Grecs ont employé les denticules évidemment pour contrarier les formes rondes. La courbe du monument, qui est circulaire depuis les marches du stylobate jusqu'à la corniche, la convexité d'un toit en coupole, la bordure de ce toit, qui est en rouleaux courants appelés postes, renroulement des trois hélices qui servent de consoles an grand fleuron du couronnement, et eulin les volutes de ce lleuron, tout cela coni[)osait un ensemble de courbes qui aurait donné de la mollesse à l'édifice, si la rondeur n'avait été rachetée deux fois : en haut, parla forme canvie des denticules et par le triangle que font les hélices et le trépied du sommet ; en bas, par la forme quadrangulaire du piédestal, dont les rudes bossages oft'raient un autre contraste avec les riches et délicates ciselures du monument.