DE LA NATUUK ET OE L'A HT
DE LA NATURE ET DK l'aRT
Tous les gei'mes de beauté sont dans la nature, mais il n'appartient qu'à l'esprit de l'homme de les en dégager. Quand la nature est belle, le peintre sait qu'elle est belle, mais la nature n'en sait rien. Ainsi la beauté n'existe qu'à la condition d'être comprise, c'est-à-dire de recevoir une seconde vie dans la pensée humaine. L'arlisle, qui couïprend le beau, est supérieur à la nature, qui le montre.
Comprendre! c'est la grandeur de l'art. Toute notre dignit(î, dit Pascal, est dans notre pensée. L'histoire rapporte (|u'Alexan(lre lit présent de la belle Campaspe à son ami Apelles, parce ([iie, disait-il, personne ne pouvait comprendre la beauté exquise de cette femme aussi bien que le plus grand peintre de la Grèce.
Cependant, avant de traduire un poème, il faut h; lire; de môme, avant de comprendre la beauté, il faut la ^ oir.
Lorsque, ayant cessé d'avoir un langage symbolique, l'artiste s'approche de la nature pour la regarder et la dessiner, il connnence par une imitation naïve des choses, et les imite dans toutes leurs parties, les trouvant toutes également admirables.
Plus tard, l'étude le rend capable de découvrir les beautés et les défauts de la nature ; il voit dans son modèle des traits caractéristiques et des parties accessoires; il distingue l'ensemble à travers les détails; il fait dès lors ini choix dans son imitation.
Enfin, une conteijiplation plus profonde lui révèle les lois de la création ; il sait démêler dans les formes de la nature celles qui sont absoln ment belles, c'est-à-dire conformes aux desseins de Dieu. Entrevoyant ab)rs une beauté supérieure à la beauté vraie, selon le mot d un ancien, pulchritudinem qux est supra veram, il purifie la réalité des accidents qui la défiguraient, des alliages qui l'avaient altérée, et il en dégage l'or pur de la beauté primitive; il y retrouve l'idéal.
Ainsi l'art imite, ou bien il interprète, ou bien il ich'-alise, il transfigure.
Mais entre ces deux extrêmes, l'imitation pure et l'idéal, il y a un double péril à éviter; car, en imitant la nature de trop près, l'artiste coui't le danger d'en reproduire les pauvretés, et, en s'éloignant tro]) de la nature, il peut perdre de vue les accents de la vie.
La juste définition de l'art se trouvera donc entre la traduction littérale
et la paraphrase éloquente, et nous dirons : l'art est L'iNTKRPRÉ rviiON de^a
JiATURE.
Nicolas Poussin, se promenant un jour sur les borbs du Tibre, rencontre une femme qui, après avoir baigné son enfant dans le fleuve, le ramène au rivage, l'enveloppe de linges et le caresse. Aussitôt sa pensée se reporte aux temps antiques; il s'imagine voir Moïse sauvé des eaux du Nil. L'enfajit du Traiistévère devient pour lui le b'gislatcur des Hébreux ; la sauvage campagne de Rome lui apparaît comme le désert égyptien, et s'il apen-oit au loin un ob('lis(jue en ruine ou la pyramide de Cestius, il lui suffit d a jouter un palmier au paysage pour achever la gé'ographie du tableau... Voilà comment une scène delà vie commune s'élève tout à coup à la dignité d'une peinture historique. L'artiste a emprunté de la nature ses grâces naïves, et du paysage son caractère solennel; mais, avant de mettre en œuvre les éléments qu'il a sous les yeux, sa pensée a tout élevé, tout agrandi, et le cachet de l'art a été iniprinu' sur la réalité la plus simple. Ainsi se vérifie cette autre d(''finition de l'art, donnée par le grand Bacon, et si semblable à celle que nous venons de formuler : Homo addiliis natiirae^ l'homme ajoutant son âme à la nature.
Il en est de même de tous les arts; l'humanité les a tous créés en s'appuyant sur la nature, mais en s'élevant au-dessus d'elle. La parole est un don naturel do l'homme, et il reste dans la nature tant qu'il luj fait que parler; mais sitôt quil chante ses douleurs ou ses amoiu's sur un rythme marqué par les battements de son cœur, il soumet aux lois de son imagination les bruits de la nature ; il invente un art ; il crée la musique.
Placé entre la nature et l'idéal, entre ce qui est et ce qui doit être, l'artiste a une vaste carrière àparcourir pour aller, de la réalité qu'il voit, à la beauté qu il devine. Si nous le suivons dans cette carrière, nous verrons son modèle se transformer successivement à ses yeux.
Du moment (ju'un être est vivant, il se distingue du reste de l'univers;
11 porte, avec le sceau de la personnalité, l'empreinte du dieu inconnu qui a présidé à son destin. Si c'est un homme, que de choses en lui sont accidentelles, soit qu'il ait vu le jour sous la tente de l'Arabe ou sur les montagnes du Caucase, soit que le sort lui ait ordonné de vivre dans tel siècle ou dans tel autre, soit que les aventures qui ont précédé son existence aient fait couler dans ses veines un sang généreux ou appauvri ! De là naissent les divers degrés de curiosité ou de sympathie que nous ins pire l'individu, selon (|u il dill'èi-edc nous-mèmeou qu"il nous ressemble
C'est donc la vie qui distingue les êtres en leur ébauchant une physionomie originale, c'est la vie qui leur prête ce premier genre d'intérêt, ïiwlimdualité .
Mais parmi les événements que traverse notre existence, il en est de bons et de mauvais. Il y a l'heureuse influence qui développe un tempérament, et l'accident funeste qui le contrarie. Si la fortune a secondé