Grammaire du grec moderne
La « diglossie » ou dualité de langues est l'obstacle principal auquel se heurtent, non seulement les étrangers qui S'initient au grec moderne, mais aussi les Grecs, dès leurs études primaires. |
De très bonne heure, en effet, le petit Hellène doit se famihariser, même pour la désignation des objets les plus usuels, avec des mots et des formes différents de ceux qu’il emploie journellement Il poursuit cet apprentissage durant toutes ses années d'école et entre ainsi progressivement en possession d'un double système lexicologique et grammatical, de deux idiomes, apparentés sans doute, mais cependant nettement distincts et dont les éléments interchangeables sont relativement peu nombreux. L'un, basé sur une tradition savante, et voisin du grec ancien, est celui qu'il écrit; l'autre, issu du grec ancien par tradition orale, est celui qu'il parle. Il étudie les règles du premier dans les classes. Du second, il n'a que la pratique; on ne lui en enseigne pas la grammaire, et il lui faudrail faire effort pour en découvrir les déclinaisons et les conjugaisons. Tout récemment encore, l'enfant n'apprenait à épeler que dans le premier de ces idiomes. C’est hier seulement (septembre 1917) que, par une réforme louable et dont les conséquences peuvent être grandes, on à introduit dans les écoles primaires des ulphabets et des choix,.de lectures rédigés en grec usuel.
Ce grec usuel est aujourd'hui la langue de la puésie; on l’emploie également dans des œuvres en prose, appartenant pour la plupart au genre narratif. Le domaine de son concurrent, beaucoup plus vaste, embrasse la majeure partie de ce qui s'imprime et s'écrit, depuis les documents publics jusqu'à la plus modeste réclame, de l’ouvrag escientifique au journal et à la simple lettre. Faute d'en avoir entrepris
l'étude, bien des élrangers, parlant couraminent le grec, ne peuvent traduire un article de fond; celui qui n'en possède pas au moins les rudiments est dans l'impossibilité de comprendre un programme de théâtre, voire même une enseigne de magasin.
Donc, en somme, dira-ton, langue parlée d'une part, et de l'autre, langue écrite. Nullement. Cette langue écrite se parle aussi : c'est celle de tous les discours, celle des professeurs dans leur chaire; elle exerce son influence jusque dans la conversation courante; moins celle-ci est fumilière, plus cette influence est sensible. Et réciproquement, le grec de tous les jours se qlisse sous la plume, à dose variable, suivant le sujet traité ‘el souvent aussi le degré d'instruction de celui qui rédige. Ainsi S'opposent ou s’entremêlent, sans pourtant jamais se confondre, ces deux rejelons d'une même souche.
Il est probable qu'il n'en sera pas toujours de même οἱ qu'une simplification interviendra tôt ou tard. Dans quel sens se fera-t-elle exactement? C’est là le sujet d'une discussion
qui dure depuis des siècles, et les volumes et articles auxquels
elle a donné naissance formeraient toute une bibliothèque. A voir ce qui se passe aujourd'hui dans la capitale, on peul conjecturer que c'est le grec usuel qui finira par l'emporter, nas en S'imprégnant de mots et de formes livresques, dans une proportion qui reste le secret de l'avenir. Un fait, en tout cas, n'est pas douteux : l'écart considérable qui existe entre ces deux aspects du grec moderne constitue, dans le royaume, une complication pédagogique et, à l'extérieur, un obstacle à La diffusion de l'hellénisme.
La langue que parle le peuple en Grèce est appelée par lu, pour des raisons beaucoup plus historiques que linquistiques,
buuutxa (ra), « gomaïque », élymologiquement « romain »:
Employée liltérairement, elle devient à δημοτική, « le démotique », « le grec populaire » ; on dit même « le grec vulgaire ». Ἢ χαθχρεύουσα Signifie « la langue épurée », « la langue savañle »; mais ce nom implique bien souvent une critique et les partisans de cette langue se servent plus volontiers du: mot
χαθομιλουμένη, « langue parlée », qui, pour une personne non avertie, prête, comme on voit, à confusion. Les termes « langue épurée » ou « langue savante.» peuvent étre, ce me semble, avantageusement remplacés par celui de « langue officielle », mis en tête de ce volume. Il est immédiatement compréhensible et parfaitement conforme à la réalité, puisqu'une loi, votée en 1911. α en effet donné ce caractère à la lanque. en question.
Une grammaire de grec officiel avait sa place d'autant plus ‘inarquée dans cette Collection de manuels, qu'il n'existe chez nous aucune publication similaire. Les inconvénients de celle lacune m'étaient souvent apparus au cours d'un long enseignement, et plus d'une fois j'avais songé à la combler, sans cependant en trouver l'occasion, lorsque M. Poluck se montra disposé à entreprendre cet ouvrage, dont la Librairie Garnier voulut bien assurer l'édition. Le projet primit!f ne comprenait qu'une grammaire lout élémentaire. Mais en examinant le manuscrit que M. Polack avail établi dans ce sens, il me sombla que le livre, tel que nous l'avions conçu jusque-là, avait le défaut d'être trop sommaire et ne donnait de la langue qu'une idée insuffisamment précise. D'accord avec M. Polack; je repris moi-même le travail sur une toul autre base, en expliquant ce qui avail besoin de l'être, en entrant dans quelques considérations scientifiques, et en essayant de ramener à des règles un usage souvent flottant. J'assume donc aujouird'hui la responsabilité d'un volume dont je ne devais être «1 début que le répondant.
Comme cette grammaire est en premier lieu destinée à des Français, il importait qu'elle contint une analyse aussi complèle’ que possible de la langue envisagée. Les manuels dont on se sert dans les écoles grecques peuvent passer bien des faits sous silence, car les élèves, ou bien les sentent d'eux mêmes, ou bien les dérouvrent aisément au cours de leurs lectures quotidiennes. Différente est la situation de celui qui étuche une langue étrangère. El ici une grosse difficulté apparaissail : comment présenter à un Français, sans qu'il en éprouvät une impression de chaos, un tableau des formes mul liples et souvent contradictoires du grec officiel, tel que l'emploient les divers auteurs ?
La nouvelle édition de ma grammaire de grec parlé m'a permis d'éviter cet écueil. J'ai donné comme règle les formes savantes, en indiquant, soit dans les remarques, soit dans les notes, ce que le grec officiel emprunte parfois au romaïque. Des renvois à ce premier ouvrage, placés entre parenthèses, permettent en outre une comparaison constante des deux langues ; les deux volumes sont établis de telle sorte qu'ils se répondent point par point, toutes les fois que cela a été possible; il sera donc toujours aisé de savoir comment peuvent se .modifier les formes officielles sous l'influence du grec parlé, et réciproquement. Pour les formes savantes elles-mêmes, j'ai enregistré l'usage le plus habituel. Le lecteur trouvera certainement, dans des œuvres rédigées en style très élevé, des phénomènes grammaticaux qui ne figurent pas dans ce volume, mais ils seront en nombre minime. Pour qu'aucun ne manquât, il eût fallu insérer ici toute la grammaire du grec ancien; le remède eût été pire que le mal et j'ai préféré écarter délibérément les faits qui présentaient un caractère trop particulier.
Dans une question nationale et complexe comme celle du grec officiel, il n'appartient pas à un étranger de: formuler un code. Mais il est clair, qu'une fois posé le principe même du grec officiel, le besoin de ce code se fait impérieusement sentir. Ici, comme en romaïque, les auteurs n'ont le plus souvent pour règle que leur fantaisie ; la Grèce ne pourrait que gagner à ce que chacun d'eux sacrifiâl une part de cet individualisme excessif.
Si, par sa nature même, le présent volume peut, à certains égards, être considéré comme un acheminement vers une œuvre de ce genre, son but principal est cependant tout autre. On regarde aujourd'hui chez nous le grec ancien comme une langue morte et, pour plus d'un de nos lycéens, ce décès coïncide avec celui de Plutarque, le dernier auteur grec porté au programme de l’enseignement secondaire. L'erreur est regrettable au point de vue linguistique; elle l'est davantage encore au point de vue historique. Car, si tout Athénien du
vinglième siècle ne peut se glorifier d'être issu en ligne directe d'un Athénien du temps de Périclès, il n'en est pas moins vrai qu'il existe toujours en Grèce un élément aulochtone; que, depuis l'antiquité, le milieu n'y a quère changé; que la tradition, ce facteur puissant des nationalités, y est restée hellénique ; et qu'un des meilleurs moyens de comprendre les Grecs anciens est d'étudier leurs représentants d'aujourd'hui. C'est aussi se priver d'une vue d'ensemble intéressante, qué ne pas jeter un coup d'œil sur l'état actuel d'une langue qui a le pri vilège de présenter, depuis bientôt trois mille ans, une succession de textes ininterrompue, et qui, même sous sa forme la plus récente, apparaît encore comme remarquablement conservatrice.
Une étude, tout au moins sommaire, du grec moderne, est donc indiquée, pour tous ceux qui possèdent des notions de grec ancien, et en premier lieu pour ceux qui l’enseignent. C’est en songeant à mes collègues des lycées et collèges que j'ai rédigé certaines de ces pages. J'ai inséré çà et là, à leur intention, des observations que pourront d'ailleurs se dispenser de lire les lecteurs auxquels elles sembleront superflues. On a dit que, dans une bonne grammaire élémentaire, la linguistique devait être latente. Il ne faut pas qu’elle le soit trop. Je l'ai donc laissée apparaître sur certains points, dans la conviction que, loin de compliquer les questions, cette méthode les simplifie singulièrement. L'idée n'est pas nowvelle; elle a été exprimée notamment dans la première édition de la Grammaire grecque de Chassang. À quoi bon par exemple, donner à des élèves des listes de contractions, que du reste ils ne savent jamais, quand on peut, en une lecon, leur exposer la règle, supprimer ainsi de soi-disant irrégularités de déclinaison, l'étude laborieuse des verbes contractes, et leur ouvrir en même temps des horizons sur le mécanisme du langage?
Pour passer du grec ancien au grec moderne, l'effort est. minime. À ceux qui voudraient le tenter, je conseille de commencer par le grec officiel. Le texte mis à la fin de ce volume leur montrera de quelle nature sont les difficultés qu’ils y rencontreront. S'ils désirent aller plus avant dans cette voie, ils pourront lire le livre qu'a publié Émile Legrand dans la Bibliothèque de l'École des langues orientales vivantes, et qui
est intitulé : Morceaux choisis en grec savant du xix° siècle (Paris, Leroux, 28, rue Bonaparte, 1903, 448 pp., in-8°). Si au contraire ùls veulent aborder alors le grec parlé, dont la grammaure est plus simple que celle du grec officiel, ils pourront aisément le faire, et ils seront alors vite en état de suivre ὁ mouvement intellectuel d'un peuple qui mérite d'être étudié, non seulement parce qu'il porte un grand nom, mais pour luiméme.
UE
J'ai ms à profit bien souvent, dans la composition de ce volume, la Grammaire grecque de MM. Croiset et Petiljean, et la Deuxième année de grec de MM. Riemann οἱ Goelzer. La Neugriechische Kenversalions-Grammatik de M. Petraris, les Unterrichtsbriefe für das Selbst-Studium der neugriechischen Sprache de M. Burth, n'ont également donné quelques indications, et j'ai puisé plus d'un exemple dans le dhclionnaire grec-français de M. Vlachos.
Octobre 1917.
Hugerr PERNOT..