‹ Grammaire elémentaire de la vieille langue française (volume 2)Chapitre 17 sur 243 · I. — Noms féminins · texte numérisé non relu

I. — Noms féminins

Dérivation de la !'• déclinaison latine.

§ 58. — En latin, la 1" déclinaison, qui contenait surtout des noms féminins, offrait au singulier les formes

suivantes :

Nominatif: porta (la porte) Accusatif : pôrtam.

Le cas régime ne différait donc du cas sujet que par une m. Or, Vm finale se faisait à peine entendre dans le latin classique, et elle était complètement tombée dans le latin populaire. Les deux cas s'étaient ainsi confondus et n'ont pu produire en français qu'une seule forme, qui est porte.

Au pluriel, le même mot latin se déclinait ainsi :

Nominatif: porte {latin classique portas) Accusatif : portas .

Si on applique à ces deux formes les règles générales que nous avons données pour la transformation du latin en français (§ 12 et suivants), et si Ton tient compte de la solidité particulière de Y s finale, on obtiendra, pour le nominatif, port, et, pour l'accusatif, portes. Ainsi les noms français féminins dérivés de la 1" déclinaison latine auraient dû conserver deux cas au pluriel, Tun sans e, l'autre avec es. Mais par analogie avec le singulier de ces noms, et aussi avec le pluriel de plusieurs autres déclinaisonslatines.

ces deux cas, dès le latin populaire, ont été réduitsàun seul; la forme du nominatif a disparu, et dès Forigine de notre langue le mot « porte » suivait la règle actuelle ; il prenait une s au p] uriel et n'avait qu*un seul cas pour chaqu e nombre .

Parmi les noms féminins dérivés ainsi directement de la première déclinaison latine, on peut citer : couronne, chèvre, femme, fève, àme, heure, chaîne, nonne, terre, voie, ville, vie, chose, etc.

§ 59. — Quelques-uns de ces noms ont eu cependant une véritable déclinaison, conforme au type ci-dessous.

SINGULIER. PLURIEL

Cas sujet : nonne nonnains

Cas régime : nonnain nonnains.

Cette déclinaison, d'origine germanique (sauf T* du pluriel), consiste à substituer à Te final du cas sujet singulier : ain pour le cas régime singulier, et ains pour le pluriel.

On déclinait de même ante (ancienne forme de tante) et certains noms propres féminins tels que Berte (Berthe), Eve, etc., qui faisaient au cas régime singulier Bertain, Evain . Mais on trouve aussi ces mots avec le cas régime ordinaire, identique au cas sujet.

Pluriels neutres transformés en noms féminins,

§ 60. — Les noms français féminins peuvent aussi dériver de pluriels neutres latins.

On sait que le latin avait trois genres pour les noms, adjectifs et pronoms : le masculin, le féminin et le neutre. Nous avons conservé le neutre jusqu'à nos jours pour quelques pronoms, mais nous l'avons laissé perdre pour les noms et adjectifs. La première déclinaison latine n'avait que des masculins et des féminins, mais les autres comptaient un certain nombre de noms neutres, qui se distinguaient par des flexions spéciales des noms masculins et

féminins. Au pluriel, ils prenaient tous la désinence a au nominatif comme à Taccusatif. Ainsi gaudium (joie), animal (animal), cornu (corne) faisaient au pluriel (nominatif oU accusatif) : gaudia, animaUa, cornua. Ces pluriels neutres avaient donc Fapparence d'un singulier féminin de la première déclinaison^ ils ressemblaient h porta, que nous venons d'étudier, et qui se terminait aussi en a aux deux cas.

D'autre part, certains noms neutres s'employaient surtout, et quelquefois exclusivement, au pluriel : arma (armes) dans le latin classique, gaudia (joies) dans le latin populaire. L'usage fréquent ou exclusif du pluriel, et la ressemblance de ce pluriel avec un féminin singulier, ont amené une confusion de nombre et de genre. Ces mots sont représentés en français par des noms féminins en e ■: gaudia a donné ^oie; animalia, almaille, vieux mot synonyme de « bête » ; arma a donné arme ; cornua, corne. Le pluriel de ces noms étant devenu leur singulier, on leur a refait un pluriel, d'après les règles de la première déclinaison, en ajoutant une $.

Les mots merveille, enseigne, paire, etc., sont également d'anciens pluriels neutres [mirabilia, insignia, paria).

Noms' féminins dérivés des autres déclinaisons latines,

§ 61. — Nous n'avons vu jusqu'à présent que des noms féminins terminés ett français par un e muet. Cependant, tous nos substantifs féminins ne se terminent point ainsi. Les noms latins, autres que les neutres pluriels et les noms de la première déclinaison, n'avaient généralement pas d'à atone après l'accent. Les noms féminins dérivés des autres déclinaisons ne se termineront donc pas en principe par un e muet. Ainsi : chair, main, foi] etc. Toutefois Te muet peut résulter, comme nous le savons (voyez § 15, 3®), non seulement d'un a atone mais encore d'un groupe

Clédat. 3

de consonnes appelant une voyelle d'appui. C'est ainsi q Je mot mère a un e muet final à cause des consonnes tr ( mot latin matrem.

§ 62. — Toutes les déclinaisons latines contenaient d noms féminins; mais la seconde n'en avait qu'un pcl nombre qui sont devenus masculins en passant au frai çais. Nous n'avons pas à en parler ici. Pour les autres d( clinaisons, il faut remarquer que les noms féminins et mas eulins se terminaient au pluriel par une s^ au nominal comme à l'accusatif. Les féminins ont conservé en francai cette flexion s commune au cas sujet et au cas régime tandis que les noms masculins, comme nous le verrons sous l'influence de la deuxième déclinaison, ont perdi cette s au cas sujet pluriel.

§ 63. — Nous verrons aussi que les noms de ces décii naisons (masculins ou féminins) avaient en général une .s au nominatif singulier ; mais les féminins ne s'étaient conservés que sous Ja forme de Taccusatif. C'est ainsi que les mots tels que gent, mort, nuit y dans les plus anciens textes, sont invariables au singulier, malgré l's du nominatif latin; si on les trouve plus tard avec une «quand ils sont employés comme sujet singulier (sa morz (= morts) fut belle), c'est qu'ils ont subi l'influence de la déclinaison masculine.

§ 64. — Enfin beaucoup de noms de la troisième déclinaison latine n'avaient pas l'accent sur la même* syllabe au nominatif singulier et à l'accusatif singulier ou au pluriel. Singulier : nominatif v/rtus ; accusatif virtwtem ; pluriel : virttites. Les noms féminins de cette catégorie, ou ceux qui sont devenus féminins en passant au français, s'ont conservé que la forme de l'accusatif. Ainsi vertu ^ raisony moisson, douleur j viennent de virtûtem (le nominatif virtus aurait donné verz), ratiônem, messiônem, dolôrem.

Dans tous ces mots la flexion atome em a disparu : Ym

finale était tombée dans le latin populaire (§ 68), et* Ve devait tomber aussi conformément à la loi générale de la chute des atones (§ 15). Quant aux modiflcations diverses subies par les radicaux latins mV^u?, ration^ mession, doloi\ efles s'expliquent par les lois particulières de la phonétique. Seul le nominatif séror a donné soer (en une seule syllabe, aujourd'hui écrit sœur), tandis que l'accusatif sorôrem donnait soror, seror. Ce nom se déclinait donc ainsi :

SINGULIER. PLURIEL

Ccw sujet : soer [latin sôror) sorors (latin sorôres)

Cas régime; soror (Za/in sororem) sorors (/atin sorôres).

Si la fornae française à deux syllabes [soror] s'était maintenue, elle serait aujourd'hui : sereur. Mais par une exception assez rare, c'est le cas sujet singulier de ce mot qui a persisté, au préjudice du cas régime; car la forme actuelle est mur. D'ailleurs on trouve très anciennement soer, sœur, aussi bien quLe soror, comme cas régime du singulier.

On a va que Vo tonique de stror a produit la diphtongue oe (soer), tandis que l'o tonique de soràrem est resté o dans l'ancienne langue (soror). Voyez, pour Texplicatioii de ces faits, les tableaux de phonétique : le tableau de l'o bref pour sôror, et celui de l'o long pour iorôrem. Pour le traitement du premier o de sororem, voyez le tableau de « l'o bref de la première syllabe ».

§ 65. — Les mots tels que vertu, raison, etc., ont été employés avec une s au cas sujet singulier par analogie avec la déclinaison masculine (Comparez § 63).

Résumé,

§63. — En résumé : 1** les noms féminins, comme aujourd'hui tous les substantifs, prenaient une s aux deux cas du pluriel.

2* Si Ton met à part la déclinaison de sa?Mr et celle d mots tels que nonne ^ cas régime nonnain, on peut dire qi les noms féminins n'avaient à Forigine qu'un seul cas i singulier comme au pluriel. 11 en a toujours été ainsi poi ceux qui se terminaient par un e muet. Quant à ceux q n'avaient pas un e muet final, on leur a appliqué an sing lier les règles de la déclinaison masculine, c'estrà-dii qu'ils ont pris unes au cas sujet.

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