ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE
§ 1. — La langue française est une langue romane, c'està-dire dérivée de la langue romaine ou latine. Les autres langues romanes sont : l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain. En réalité il y a eu en France deux langues romanes : la langue du Midi, appelée langue d'oc parce que oui se disait oc (aujourd'hui o) dans le Midi de la France, et la langue du Nord, ou langue d'oïl, langue d'oui, qui est le français proprement dit.
§ 2. — Une langue se compose essentiellement de deux éléments : de mots et de flexions. L'ensemble des mot constitue le vocabulaire ou le dictionnaire. Les flexions dont on donne le tableau dans les grammaires, sont des désinences qui, en s'ajoutant à la partie invariable des mots, permettent d'exprimer les circonstances accessoires Clédat. t
de nombre, de genre, de temps, de mode, de personne. C'est à la fois par ces deux éléments que notre langue est romane ; les mots du vocabulaire français sont en grande partie d'origine latine, et toutes nos flexions dérivent du latin : ceux des mots français qui viennent d'autres langues ont des flexions d'origine latine, comme le mot germanique wartên, qui a eu sa désinence germanique en remplacée par la désinence latine are, devenue en français er ; c'est ainsi que wartên a produit garder, et dans toute la conjugaison de ce verbe les flexions romanes sont •substituées aux flexions germaniques.
FORMATION DU VOCABULAIRE I. — Époques et procédés de formation.
Origines diverses des mots français.
§ 3. — Je viens de dire que nous devions au latin la plupart des mots de notre vocabulaire. Nos autres mots viennent de langues très diverses : nous les avons empruntés à tous les peuples avec lesquels nous avons été en relation aux différentes époques de notre histoire. Tout d'abord nous trouvons représentées dans la langue, au moment où elle s'est constituée, les trois grandes races qui ont formé, en se combinant, la nationalité française : à côté des mots latins nous avons des mots germaniques et des mots celtiques, qui s'étaient d'ailleurs introduits dans la langue latine parlée en Gaule, avant que celle-ci eût frubi la transformation qui devait en faire le français. Nos relations successives avec les Orientaux et les Grecs, au commencement du moyen âge et surtout à l'époque des Croisades, avec les Italiens au temps des guerres d'Italie et des reines de France italiennes, avec les Espagnols pen-
dant la Ligue, sous Louis XIII et sous Louis XIV, avec les Anglais et tous les autres peuples dans les temps modernes, ont fait aussi entrer dans notre langue un grand nombre de mots appartenant aux langues de ces différents peuples1. A toutes ces causes du développement de notre vocabulaire, il faut joindre l'étude des œuvres littéraires des Grecs et des Latins, dont l'influence s'est surtout manifestée aux xve et xvie siècles.
Mots savants et mots populaires.
§4. — Parmi les mots français d'origine latine, il importe de discerner les mots savants des mots populaires, et les mots de formation latine des mots de formation française.
Les mots populaires sont le produit de la transformation insensible des mots latins que nos ancêtres avaient appris des Latins eux-mêmes. En modifiant insensiblement la prononciation de ces mots, nos ancêtres ont suivi des lois inconscientes, mais très précises. A un même son latin correspond toujours un même son français : par exemple, les mots latins qui avaient un e bref tonique ont donné des mots français où l'e tonique est remplacé par la diphtongue ié ou iè : pied, hier, lièvre, fièvre, etc. Les mots populaires ont l'accent tonique 2 sur la même syllabe que les mots latins correspondants. Dans la prononciation du mot latin mobile, d'où vient meuble, op appuyait sur la première syllabe en faisant à peine entendre Yi, à peu près comme les Italiens prononcent aujourd'hui le même mot ; dans le français meuble l'accent tonique est aussi sur la première syllabe.
1. Pour les exemples de mots de ces différentes origines, consulter La longue française, par H. Cocheris et G. Strehly. — Paris, Delagrave. 2. Pour la définition de l'accent tonique, voyez ci-dessous, § lî.
§5. — Les mots dits savants, introduits dans la langue par les littérateurs et les savants, sont la reproduction lettre par lettre, de mots latins le plus souvent mal prononcés, dont on a simplement francisé la terminaison. Le français mobile, mot savant, vient du même mot latin que meuble ; mois l'accent tonique se trouve déplacé, puisqu'il porte sur l't que les Latins faisaient à peine entendre, au lieu d'être sur la première syllabe. Meuble et mobile remontent donc au même mot latin, mais ils ont reçu des acceptions très différentes, quoique dérivées toutes deux, par des voies diverses, du sens latin. Ces doubles formes d'un même mot latin, qui sont fréquentes en français, sont appelées doublets: « fragile » est le doublet de « frêle », « captif » de « chétif », etc.
Il y a des mots qui ne sont que partiellement savants ; ainsi dans adjuger, juger est populaire et ad est savant : adjudiquer serait tout à fait savant, ajuger tout à fait populaire. Le plus grand nombre des mots savants de la langue française ne sont pas antérieurs au xve siècle, mais quelques-uns se trouvent dans les textes les plus anciens. A mesure qu'on s'approche du xvie siècle ils deviennent plus nombreux.
§ 6. — On trouve souvent plusieurs formes populaires d'un même mot latin. Ainsi charger, charrier, charroyer sont dérivés par des voies diverses, mais également populaires, du latin * çarricare. Si ce mot avait aussi donné une forme savante, ce serait « carriquer », analogue à « mastiquer » de « masticare ». Une des causes principales de la présence dans la langue des doubles formes populaires est l'introduction dans le français proprement dit, c'est-àdire dans le dialecte de l'Ile-de-France, de mots empruntés aux dialectes voisins : ainsi camp est la forme picarde de « campum » dont la forme française est champ ; les
INTRODUCTION. — LA. LANGUE. j
deux mots sont aujourd'hui également français, mais ave des sens différents.
Mots de formation latine et mots de formation française. Préfixes et suffixes.
§ 7. — Tous les mots d'origine latine ne supposent pas nécessairement l'existence d'un mot latin correspondant. 11 y a parmi eux beaucoup de mots de formation française qui ont été composés d'un mot plus ancien, auquel on a ajouté un préfixe ou un suffixe, souvent l'un et l'autre: ainsi encourager a été créé avec courage (latin *coraticum) à l'aide du préfixe en et du suffixe er, qu'on trouvait dans un grand nombre de mots dérivés directement du latin. Toutes les parties d'encourager sont donc latines ; mais elles n'ont pas été réunies dans la langue latine, le mot est de formation française. Notre vocabulaire s'est enrichi par ce procédé à toutes les époques de la langue depuis l'origine jusqu'à notre temps.
§ 8. — Nous donnerons un tableau des principaux préfixes de la langue française. Les exemples cités pour chacun d'eux seront pris au hasard parmi les mots de formation française et parmi ceux de formation latine.
* On marque d'un astérisque les mots du latin popuUure.