‹ Grammaire élémentaire de la vieille langue françaiseChapitre 43 sur 167 · NOTIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

I. — Du rôle de l'analogie dans la formation des verbes français.

S 159. — Beaucoup des formes de nos verbes français doivent leur origine à l'analogie ou à l'assimilation, qui tend toujours à rendre la conjugaison moins compliquée, en assimilant entre eux les temps et les personnes dans la mesure compatible avec la distinction nécessaire de ces temps et de ces personnes.

Nous avons déjà vu l'analogie à l'œuvre dans la déclinaison, donnant par exemple une s au cas sujet singulier de certains noms qui n'en avaient point en latin. Mais elle agit bien plus encore sur la conjugaison, et le langage des enfants peut nous donner une idée de son action incessante. C'est par analogie que les enfants disent souvent s'assire au lieu de s'asseoir, introduisant à l'infinitif Yi du participe' passé, et assimilant ce verbe à d'autres plus faciles à conjuguer, où la même voyelle se retrouve à tous les temps : ri, rire, nui, nuire, etc. C'est encore par ana-

logis qu'ils disent « se taiser » au lieu de « se taire ».

Un grand nombre de formes de nos verbes dérivent de fautes de ce genre, que l'usage a consacrées, et qui ont fait disparaître les formes antérieures plus régulières, c'est-àdire plus conformes à l'étymologie latine. Ainsi nous verrons plus loin que l'indicatif présent du verbe aimer se conjuguait : « j'aim, tu aimes, il aime, nous amons, vous amez, ils aiment ». On a ajouté un e muet à la première personne, par analogie avec d'autres premières personnes, et on a changé en ai Va des deux premières personnes du pluriel, en les assimilant aux quatre autres personnes du même temps. ATous aillions, à la première personne du pluriel, a donc commencé par être un barbarisme, comme si on disait : nous tienons, au lieu de nous tenons. L'usage en a fait une forme régulière, et c'est l'ancienne forme régulière qui serait aujourd'hui un barbarisme.

L'indicatif présent du verbe craindre était jadis : je criem, lu criens, il crient, nous cremons, vous cremez, ils criement, et ces formes n'étaient pas plus extraordinaires que « je m'assieds, nous nous asseyons », à côté de l'infinitif « asseoir ». L'assimilation avec les verbes en aindre, comme plaindre, qui avaient l'indicatif en « ains, aignons », a produit la conjugaison actuelle de craindre. Les formes anciennes du verbe asseoir ont persisté plus longtemps, mais elles tendent à se simplifier, car on dit aussi : « je m'assois, nous nous assoyons. » Les phénomènes de ce genre abondent dans l'histoire de nos conjugaisons.

§ 160. — Il faut remarquer que l'analogie agit tantôt de verbe à verbe, tantôt de temps à temps d'un même verbe, tantôt de personne à personne d'un même temps. L'indicatif présent de craindre est un exemple du premier mode d'action. L'indicatif présent d'aimer est un exemple du

troisième mode. Quant à l'action de temps à temps, nous la trouverons dans le participe passé d'aimer, qui était d'abord amé, et qui est devenu aimé par assimilation avec les temps où on avait la diphtongue ai.

II. — Division des verbes en conjugaisons La conjugaison en er et la conjugaison en re, oir, ir.

§ 161. — C'est seulement pour l'infinitif que nous avons encore quatre terminaisons correspondant aux quatre conjugaisons latines. Pour les autres temps, nous avons conservé d'une part les principaux caractères de la conjugaison latine en are (français er) et d'autre part, nous avons fondu en une seule les trois conjugaisons en ère, J—ere (Voyez page 10, note 1), ire (français oir, re, ir).

La conjugaison inchoative.

§ 162. — Toutefois il faut mettre à part les nombreux verbes en ir qui ont le singulier de l'impératif en is et le singulier de l'indicatif présent en is, is, it, et qui, 1° au pluriel des mêmes temps, 2° à l'imparfait de l'indicatif, 3° au subjonctif présent et 4° au participe présent, prennent la syllabe iss entre le radical et les terminaisons ordinaires communes à toutes les conjugaisons. Ces verbes sont dits inckoatifs (du latin inchoare, commencer) parce que la syllabe latine isc *, d'où dérive la syllabe française iss (et is ou it au présent de l'indicatif et à l'impératif), donnait aux verbes dans lesquels elle se plaçait le sens particulier de commencer l'action, entrer dans un état et non pas

1. En réalité, ce sont les consonnes se qui avaient une valeur inchoative. Elles s'ajoutaient à la voyelle finale du radical des verbes, et cette voyelle n'était pas toujours i. Mais ïi suivi de se a fini par se détacher du radical dont il faisait partie, et a formé avec se une syllabe mobile qui s'est ajoutée à d'autres radicaux.

seulement « agir, être dans un état », comme les verbes ordinaires.

§ 163. — Nous venons d'énumérer les temps dans lesquels entre la syllabe inchoative, et nous n'y avons pas fait figurer l'infinitif. En latin, l'infinitif de ces verbes avait la terminaison —ère (à laquelle correspond la terminaison française re) précédée de la syllabe inchoative. Les verbes inchoatifs devraient donc être des verbes en re, c'est-à-dire en istre si l'on ajoute la syllabe inchoative et si l'on intercale le t euphonique (Voyez ci-dessous § 213). Iscere latin doit en effet donner istre français. Mais au lieu de « istre », nous trouvons pour tous ces verbes la flexion ir, sans syllabe inchoative. Sur ce point le français se sépare donc du latin.

§ 164. — Quant au participe passé et au prétérit, l'idée particulière qu'ils expriment (action accomplie) s'accorde mal avec la signification de la syllabe inchoative (action qui commence). On ne s'étonnera donc pas que ces temps n'aient pas la syllabe inchoative.

§ 165. — Enfin le futur et le conditionnel et l'imparfait du subjonctif n'ont pas non plus cette syllabe, parce qu'ils dérivent d'autres temps qui ne l'ont pas, les deux premiers se formant sur l'infinitif et le troisième sur le prétérit.

Au premier abord, l'imparfait du subjonctif a l'apparence inchoative, car il se termine en isse, isses, issons, etc., comme le présent, dont il ne diffère qu'à la troisième personne du singulier : qu'il finît au lieu de qu'il finisse. Mais c'est une apparence trompeuse. La terminaison de l'imparfait du subjonctif de ces verbes n'a pas la même origine que celle du présent : la syllabe inchoative n'y est pour rien. C'est la terminaison régulière qui, dans toutes les conjugaisons, s'ajoute au prétérit de l'indicatif pour former

l'imparfait du subjonctif (que j'aimasse, que je rendisse, que je voulusse).

Résumé. — Les deux conjugaisons vivantes.

§ 166. — En résumé, il y a en français trois conjugaisons : la première comprend les verbes en er; la seconde : les verbes inchoatifs en ir; la troisième : les verbes en re et en oir et les verbes non inchoatifs en ir. Sur environ -4000 verbes français, la première conjugaison en compte à peu près 3400, la seconde un peu plus de 300, et la troisième un peu moins du même nombre. Dans la troisième conjugaison, la moitié environ des verbes a l'infinitif en re, l'autre moitié se partage à peu près entre les verbes en oir et ceux en ir non inchoatifs.

§ 167. — On voit que la conjugaison en er et la conjugaison inchoative sont les plus importantes. Ce sont aussi les seules vivantes, pour employer une excellente expression proposée par M. Ghabaneau. De tout temps on a fabriqué des verbes et on en fabriquera encore sur le modèle de chanter et de finir, tandis qu'on n'a pas augmenté le nombre des verbes en re et en oir, ni des non inchoatifs en ir, que le latin nous avait transmis (sauf toutefois en ajoutant des préfixes à des verbes déjà existants).

11 serait facile de citer de nombreux verbes en er qui datent de notre siècle et même des dernières années. Le verbe télégraphier n'est pas bien vieux, et le verbe téléphoner, phis récent encore. Les verbes nouveaux en ir sont plus rares: M.Alphonse Daudet a employé aveulir (rendre veule) dans un de ses romans ; l'avenir seul nous apprendra si ce mot est destiné à devenir tout à fait français ; l'usage en décidera. Ce qui pourra nuire au succès de ce verbe, c'est qu'il est formé avec un adjectif qui tend à dispa-

railre delà langue et que beaucoup de personnes ne comprennent déjà plus.

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