III. — Verbes transitifs, intransitifs et réfléchis
Variations générales dans les acceptions des verbes.
§ 432. — Certains verbes, qui à l'origine étaient intransitifs, ont pris une ou plusieurs valeurs transitives, et d'autres, qui étaient d'abord transitifs, sont devenus intransitifs; et ces diverses acceptions d'un même verbe ont vécu ■côte à côte, ou se sont substituées l'une à l'autre. Ainsi « descendre » est d'abord intransitif (descendre d'une
SYNTAXE DU VERBE. 19i>
montagne) ; puis on a dit et on dit encore transitivement « descendre un escalier », et « descendre (faire descendra an tonneau dans une cave ». En outre, des verbes qui ont toujours été ou sont devenus intransitifs ont encore ou ont eu une forme réfléchie : se mourir, se partir. Tantôt cette forme réfléchie se rattache à une ancienne valeur transitive : le sens primitif de partir étant « séparer », « se partir de quelqu'un «équivalait à« se séparer de quelqu'un.» Tantôt le se est explétif, comme dans : se mourir.
§ 433. — L'étude détaillée des acceptions des verbes rentre dans le vocabulaire et non dans la syntaxe. Nous nous contenterons de signaler ici un certain nombre de verbes que l'on trouve employés avec des acceptions différentes de la valeur actuelle :
— Accorder. On a dit : « s'accorder que » dans le sens de « être d'avis que. »
Joinville: « Je m'acort que nous nous lessons tous tuer. » Mot à mot : » Je m'accorde que nous nous laissions tous tuer. » 319.
On trouve aussi « accorder à » dans le sens de « concorder avi c, s'accorder avec. »
Charles d'Orléans : « Adonc congneuque ma pensée Accordoit à ma destinée. »
Traduisez : « Alors je connus que ma pensée s'accordait avec ma destinée. » Bal. 02.
— Accoucher et s'accoucher avaient d'abord le sens général de « se coucher. »
Joinville : « Et pour lesdites maladies acouchai ou lit malades » Mot à mot: <c Et pour lesdites maladies ^accouchai au lit malade. » C'est-à-dire : «je me couchai. » 299.
— Allaiter a souvent le sens de « téter » :
Beaumanoir : « Un enfes qui alaiteroit sa mère. » Traduisez : « Un enfant qui téterait sa mère. » xv, 22.
— Apparaître. On trouve « apparaître » et « s'apparaître » avec la même signification :
Beaumanoir : « Que nus ne se fust aparus contre eus. » Traduisez : « Que nul n'eût apparu contre eux. » 54
— Arrêter. On trouve arrêter intransitif avec le sens de « s'arrêter » :
Commynes : « Le cardinal Balue qui peu y aresta. » Traduisez : « Qui s'y arrêta peu. » h, 5.
Nous employons encore « arrêter » intransilif dans certaines locutions, et notamment à l'impératif: « Arrêtez! »
— Arriver est transiLif dans les sens de « aborder (un pays) » et de « faire aborder » :
Joinville : « Cil qui nous conduisoient,.. nous ariverent devant une herberge. » C'est-à-dire : « Ceux qui nous conduisaient nous firent aborder devant un campement. » 345.
Froissart : « L'Angleterre est un pays moult dangereux à arriver. » il, m, 47.
— Avaler a d'abord le sens de « descendre » et de « faire descendre. » On disait « avaler (descendre) un escalier » et « avaler (abaisser) un pont levis. » Il y avait aussi la forme réfléchie « s'avaler », dans le sens de « descendre. »
Froissart : « Environ deux cents lances s'avalèrent devers Maing. » i, î, 111.
Aujourd'hui, « avaler » ne signifie plus que « faire descendre par le gosier », comme dans ce passage de Joinville : 303.
« Pour ce que il peussent la viande maschier et avaler aval. »
— Combattre. On trouve « se combattre à » dans le sens de « se battre avec ».
Joinville : « Se combat ent li anemi à nous touz les jours. »848.
— Conseiller a quelquefois le sens de « consulter. » Yzopet de Lyon: « Li rois... ses barons consoille. » C'est-àdire : « Le roi. . . consulte ses barons. » 84 \°.
« Se conseiller », et « conseiller » intransitif, ont aussi les sens de « prendre conseil » et de « décider ».
Joinville : « Et lour requist que il li aidassent à conseillier comment l'on deparliroit ce que l'on avoit gaaingnié en la ville. » C'est-à-dire : « Et il leur demanda qu'ils l'aidassent à décider comment on partagerait ce qu'on avait gagné dans la ville.» 167.
— Croître a eu au moyen âge, et jusqu'au xvne siècle, l'acception transitive de « faire croître, augmenter. » Corneille dit encore :
« M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs. »
— Crouler a d'abord le sens transitif de « remuer ».
Chanson de Roland : « De sun algier ad la hanste crolléa. » Mot à mot : « Il a croulé le bois de son javelot. » 442. La Fontaine dit encore :
« Jupin croulant la terre.... »
— Délibérer. On trouve « se délibérer de » dans le sens de- « se décider à. »
Commynes : « Il se délibéra aussi de marcber au devant de luy. » p. 18.
— Dérober signifie d'abord « dépouiller » :
Joinville : « Et li conta que il aloient par les rues forainnes pour desrober la gent. » Traduisez : « Et il lui conta qu'ils allaient par les rues écartées pour dépouiller les gens. » 116.
Molière dit encore : « Pour aller ainsi vêtu, il faut que vous me dérobiez. »
— Descendre. La vieille langue avait la forme réfléchie « sedescendre ».
Joinville : « El loerent au roy que il se descendist de la nef. » C'est-à-dire : « Et ils conseillèrent au roy qu'il descendit de la nef. » 624.
— Dormir. On trouve « se dormir » :
Chanson de Roland : « Caries se dort. » 713.
— Echapper. On trouve « échapper quelqu'un » au lieu de « échapper à quelqu'un. » Bossuet écrit encore :
« Nul ne peut échapper les mains de Dieu. »
— Ecrier se disait aussi bien que « s'écrier », et dans le même sens, ou dans le sens de« crier ». On disait aussi transitivement « écrier quelqu'un », c'est-à-dire : « crier contre quelqu'un ».
Joinville : « Quant il les vil, il les escria et lour dist que il y mourroient. » Traduisez : « Quand il les vit, il cria après eux et leur dit qu'ils y mourraient. » 11 G.
— Emparer. Nous avons perdu le verbe transitif « emparer », qui signifiait « fortifier. »
Alain Chartier: « Celuy an emparèrent les Anglois la ville de Saiuct Jame de Beuron. » C'est-à-dire : « les Anglais fortifièrerti la ville. »
S'emparer de a donc signifié d'abord : se fortifier de.
-- Marcher. On trouve : « marcher quelque chose ».
Rutebeuf : « A vos piez la marchiez. » Mot à mot : « Marche* la à vos pieds. » I, -iiT.
— Partir. Le vieux sens transitif de -partir est conservé dans les composés « répartir, départir », et dans la locution « avoir maille à partir », c'est-à-dire : « avoir sou à partager, avoir sujet de querelle. »
— Survivre est employé comme verbe transitif: Chanson de Roland : « Tut survesquiet e Yirgilie e Orner. »
Mot à mot : « Il survécut et Virgile et Homère. » C'est-à-dire : -« et à Virgile et à Homère. » 2616. .
— Tomber. On trouve souvent tomber avec un régime direct, •dans le sens de a faire tomber. » Le peuple dit encore aujourd'hui : « tomber quelqu'un. »
Alain Ckartier : « Et pour ce abbattoient et tumboient tout ce qu'ils trouvoient à eulx contraire. »
— User s'employait avec le même sens comme verbe transitif et comme verbe intransitif, tandis qu'aujourd'hui user transitif a une signification toute spéciale (celle d'épuiser, achever). On disait indifféremment « user d'une coutume » et « user une coutume. »
Auxiliaires qui servent A conjuguer les verbes transitifs, intransitifs et réfléchis.
§ 434. — Tous nos verbes transitifs se conjuguent avec l'auxiliaire avoir. Mais on peut imaginer des verbes transitifs prenant l'auxiliaire être, comme les déponents latins. L'ancienne langue en fournit quelques exemples :
Commynes : « Le roi estoit passé la montagne. »
Ibidem 705 : « Les entrepreneurs dessus dits se trouvèrent mal suivis, et, estant montez les degrez dudit palais... »
§ 435. La plupart des verbes intransitifs qui remontent à l'origine de notre langue se conjuguent avec l'auxiliaire être. Mais un mouvement insensible de la langue conduit tous les verbes intransitifs de l'auxiliaire être à l'auxiliaire avoir. Plusieurs d'entre eux sont arrivés à se conjuguer des deux façons, et des distinctions de sens plus ou moins
exactes ont été établies par le? grammairiens entre les deux modes de conjugaison, par exemple pour sortir.
§ 436. — Les verbes réfléchis prennent l'auxiliaire être. Mais on trouve quelques exemples de l'emploi de l'auxiliaire avoir.
Roman de Brut : « Mais Conan s'a bien défendu. » Gl 4Q.
EMPLOI DES DIFFÉRENTES FLEXIONS DU VERBE I. — Nombres et personnes.
§ 437. — Avec certains mots collectifs comme sujet, le verbe se met encore au pluriel : « la plupart sont venus. » Cette règle s'appliquait dans l'ancienne langue à d'autres noms, par exemple à gent (race, nation, troupe), à génération (au sens de tribu\ etc.
Joinville: « Jusques à sa gent qui estoient sur la rive de la mer. » 162.
Ibidem : « La generacions dont l'on devoit. faire roy esliroient entre lour... » Mot à mot : « La tribu d'où l'on devait faire un roi éliraient entre eux. » -470.
§ 438. — Quand nous disons : « c'est moi », ce est traité comme le sujet du verbe, et moi comme l'attribut. Logiquement c'est le pronom personnel qui devrait être sujet, et par conséquent le verbe devrait être à la première personne : « ce suis-je. » On disait ainsi dans l'ancienne langue, et de même : c'es tu, c'est-il, ce sommes-nous, c'estesvous, ce sont-ils (puis ce sont eux, qui est resté).
Romande Berthe: « Se c estes vous. » Nous dirions : « si c'est vous. » 105,