I. — Principales valeurs de la préposition « à
§ 470. — La préposition «à», qui se rattache aux prépositions latines ad. apud. ab, a trois valeurs principales. Elle indique : 1° mouvement vers, ou, dans l'ordre moral, tendance; 2° séjour ou état; 3° mouvement hors de ou origine.
Exemples : « Tu vas à Rome; je suis à Paris; il a pris au tas. »
Ces trois valeurs principales se subdivisent en un grand nombre de sens particuliers, fort éloignés quelquefois du sens primitif. Nous allons passer en revue celles de ces significations dont l'usage a varié.
II. — Divers sens de « à » se rattachant à l'idée de « mouvement vers, tendance ».
Sens général.
§ 471. — « A » n'est pas notre seule préposition marquant « mouvement vers ». Nous avons encore en, dans, vers, et quelques autres, que nous employons souvent, au lieu de « à », suivant des distinctions qui ne peuvent être étudiées ici. Ainsi nous disons « entrer dans le pays » et non « entrer au pays ». Nous disons : « aller à Paris », mais « chevaucher vers Paris ». Comme ces distinctions sont quelquefois très légères, on ne s'étonnera pas de voir l'ancienne langue employer « à », pour marquer mouvement vers, là où nous mettrions une autre préposition :
Villehardouin : « L'empereres... chevaucha à une autre cité ». 165.
Froissart : « Quand ils veulent entrer au royaume d'Angleterre. » i, 1, 34.
A devant le complément indirect.
§ 472. — Quand le complément indirect est uni au verbe non seulement par l'idée précise de « mouvement vers », mais par toute autre idée voisine, il est généralement précédé de la préposition à : « Il a donné son livre à son frère, cette route sert à tout le monde ». Dans l'ancienne langue, le verbe juger prenait ainsi, comme complément indirect précédé de à, le nom delà peine prononcée : juger à mort, comme on dit : condamner à mort. Yoltaire écrit encore : « Il fut jugé à mort unanimement ».
§ 473. — Les locutions verbales « avoir amour, avoir haine » avaient aussi un complément précédé de à :
Communes : « Pour quelque haine particulière que j'au-
rois à eux. » vu, 11.
1b. iv, 11 : « Les autres ont trop d'amour à leurs biens. » Nous disons aujourd'hui : « avoir de l'amour pour quelqu'un », mais nous employons encore avec la préposition « à » la locution verbale « avoir droit ».
A marquant le rapport de possession.
§ 474. — Après le verbe, à marque régulièrement le rapport de possession : « ce livre est à Pierre. » Mais entre deu.v noms, ce rapport est généralement marqué par la préposition « de ». Cependant nous disons : « un ami à moi ». Cet emploi de à était fréquent dans l'ancienne langue, et l'est encore dans la langue populaire :
Chanson de Roland : « En curt a rei », c'est-à-dire « en cour de roi ». 351.
Roman de Berthe : « Que jamais ne dirai que soie fille à roi ». laisse 43.
Froissart : « Edouard II, qui fut père au gentil roi Edouard ». I, i, 2
A au lieu de pour devant un infinitif,
§ 475. — Après les substantifs, et dans certaines locutions consacrées, nous employons à au lieu de pour devant un infinitif: « verre à boire; il a de la peine à se lever ». Ces locutions se rattachent à un usage ancien plus étendu :
Beaumanoir : « Les dismes furent establies... à sainte Eglise soustenir », pour soutenir l'Église, xi, 39.
Alain Chartier : « Ainsi que s'ils estoient nés seulement à boire et à manger. » p. 316.
§ 476. — Dans verre à boire, l'infinitif conserve le sens actif; mais souvent la préposition à, après un nom ou un adjectif, donne à l'infinitif qui suit la valeur d'un infinitif passif: « eau à boire », c'est-à-dire : «eau pour être bue »; « bon à cacher », c'est-à-dire : « bon pour être caché »; « homme à éviter », c'est-à-dire : « homme pour être évité, digne d'être évité ». L'infinitif, ainsi précédé de à, équivaut au participe futur passif des Latins. Cette valeur spéciale de à se retrouve dans les vieilles locutions telles que : « dé=ireux de son père à venger », sur lesquelles nous reviendrons dans le chapitre des gallicismes.
A et non de devant un infinitif.
§ 477. — Quand un infinitif dépend d'un autre verbe, nous le faisons souvent précéder de l'une des prépositions « de » ou « à», et quelquefois nous hésitons entre les deux : « obliger à faire ou de faire ». Dans l'ancienne langue on trouve fréquemment « à »là où nous mettrions de, quelquefois même là où nous ne mettrions aucune préposition
Après « craindre » :
Villehardouin : « corne cil qui cremoient à perdre toute la terre. » Mot à mot : « c^mme ceux qui craignaient à perdre toute la terre. » cl.
Communes: « Il ne craignoit point fort à mettre en péril ung sien serviteur ». p. 188.
Après « oublier » :
Châtelain de Coucy : « Pour ce, n'ai je mie oublié à aimer bien et loiaument ».
Joinville : « Je vous avoie oublié à dire ». C'est-à-dire : « J'avais oublié de vous dire. » 160.
On disait aussi « laisser â », dans le sens de « cesser de ».
Roman de la Rose : « Que me laissiez à chastier. » 3086.
On trouve encore :
Il convient à au lieu de il convient de ;
Jurer à — jurer de ;
Désirer à — désirer de, ou désirer sans prépos.
A au lieu de pour dans le sens de : pour une durée de.
§ 478. — Villehardouin écrit : « Il n'avoient viandes à plus de trois semaines. » C'est-à-dire : « Ils n'avaient pas de vivres pour plus de trois semaines. » 74.
Cette valeur de à est conservée dans les termes juridiques : « travaux forcés à temps, à perpétuité », c'est-àdire : « pour un temps, pour toujours. »
A au sens de à titre de, comme.
§ 479. — Nous disons encore : « tenir à honneur, prendre à témoin, être à charge ». Ces locutions étaient beaucoup plus nombreuses dans l'ancienne langue :
Chanson de Roland: « E cil de France le claiment à guarant. » C'est-à-dire : « Et ceux de France l'appellent comme garant, comme protecteur. » 1161.
•loinville: « Au roy apportèrent divers joiaus «présent.» C'est-à-dire : «Ils apportèrent au roi divers joyaux en présent, comme présent. » 591.
SYNTAXE DE LA PREPOSITION. 21a
Froissart : « Il leur avoit donné à capitaine un moult gentil prince ». Traduisez : « Il leur avait donné comme capitaine un très noble prince. » i, I, 34.
Commynes : « Il avoit eu à espouse et à femme la sœur du dit roi Ferrand. » G'est-à-dire : « Il avait eu comme femme la sœur duditroi Ferrand. » vu , H.
A dans le sens distribulif.
§ 480. — Nous disons encore : « à la douzaine ». Mais nous ne dirions plus, comme dans l'ancienne langue : « à douzaine » ou « à douze ».
Chanson de Roland : « Moerent païen à milliers et à cenz. » Traduisez : « Les païens meurent par milliers et par centaines. » 1417.
III. — Divers sens de « à » se rattachant à l'idée de « séjour, situation, état ».
Sens général.
§ 481. — Nous disons : « Il est au théâtre, il se repose au jardin, il est au pays, mal à l'état aigu, il est à portée.» Mais nous mettons souvent « dans » ou « en », au lieu de « à », quelquefois obligatoirement. Ainsi nous devrions remplacer à par une autre préposition dans les exemples suivants :
Commynes : « Il avoit esté dit que l'on se reposerait deux fois au chemin ». i, 3.
Chanson des Saxons : « Touz les princes qu'il pot à sa terre trover. » G'est-à-dire : « Tous les princes qu'il put dans sa terre trouver ». 13.
Roman de Brut: « Qui por lui ert a grant paor ». G'està-dire : « Qui pour lui était en grande peur ». 14733.
A devant un infinitif ou un gérondif au lieu de en suivi du gérondif.
§482. — «A -f- infinitif» au lieu de « en -f- gérondif» est une locution encore vivante : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. A le bien prendre... » L'ancienne langue en offre de nombreux exemples.
On trouve aussi : à disant, à chevauchant, etc., au lieu de : en disant, en chevauchant, etc.
A, sans idée de mouvement, se rapportant à la durée.
§ 483. — Quand nous indiquons à quel moment de la durée un fait s'est produit, nous mettons souvent la préposition à devant le nom ou la locution qui exprime ce moment; mais souvent aussi nous supprimons toute préposition : « Il est parti à deux heures; il s'est marié à trente ans, il s'est levé au jour. Il est parti deux heures après; il a commencé le jour où vous êtes arrivé; il est venu ce soir. » Nous ne pouvons expliquer ici les raisons variées de cette différence. Nous avons seulement à faire remarquer que l'ancienne langue employait plus souvent que nous la préposition dans les phrases semblables. En voici des exemples :
Livres des Rois : « David parla à Nostre Seigneur al jur qu il Tout delivred ». Mot à mot : « David parla à Notre Seigneur au jour qu'il l'eut délivré. » Nous dirions : « le jour où il le délivra. » p. 20o.
Froissart : « A quarante ans après, il ne seroit pas recouvré. » Nous dirions : «quarante ans après », sans préposition. i, i> 202.
Châtelain dp Coud : « Car vostre sui et serai à tous dis.» Mot à mot : « car je suis et serai vôtre à tous jours, à toujours ». xvn.
SYNTAXE DE LA PRÉPOSITION. 2T"i
§ 484. — Devant le mot « temps », précédé de l'adjecttt démonstratif, ou suivi d'un adjectif et non précédé de l'article, nous mettons « en » au lieu de « à » : « en ce temps, en temps utile. » L'ancienne langue disait aussi : « à ce temps. »
Froissart : « Et à ce temps là les Escots aimoient et prisoient assez peu les Anglois ». i, i, 34.
Nous avons conservé l'expression « à temps », dans le sens de : « en temps utile. » (Compar. § 478.)
§ 485 . — « A » pouvait encore avoir le sens de « pendant. »
Chanson de Roland : « Ki durerat à trestut tun eage. » Mot à mot : « Qui durera à toute ta vie. » C'est-à-dire : « pendant toute ta vie. » 291 .
Ibidem: « Ja mar crendrez nul hume à m un vivant.» C'est-à-dire : « C'est à tort que vous craindrez qui que ce soit pendant ma vie. » 791.
A au sens de avec
§ 486. — A, comme avec, peut marquer l'instrument, la manière. On dit : « ouvrage fait à la main ; duel à l'épée ; parler à voix basse; à haute voix; à peine; à tort ; à raison. » Dans l'ancienne l'ancienne langue, c'était là un des sens usuels de «d».
Chanson de Roland : « L'olifant sunet a dulur et a peine. » Traduisez : « Il sonne l'olifant avec, douleur et peine1. » 1787.
Marie de France : « Le colli rumpt à ses deux meins. » 1 lîi.
§ 487. — On trouve aussi à comme équivalent de « avec »t dans le sens de « en compagnie de ».
Villehardouin : « Adonc issi li empereres Alexis par une autre porte à toute sa force. » Traduisez : « Alors Tempe-
I. Dans cet exemple, « h » peut aussi ôtre considéré comme mar quant l'état (voyez § 481 J. C'est d'ailleurs an des sens de « avec ».
Clédat. I 3
reur Alexis sortit par une autre porte avec toutes ses forces. »70.
§ 488. — Le même sens de « avec » était attribué à une locution composée de à et de tout invariable : « à tout. »
Joinville : « Li cuens Tybaus de Chumpaigne... vint servir le roi à tout trois cens chevaliers. » Traduisez : « Le comte Thibaut de Champagne vint servir le roi avec trois cents chevaliers. » 75.
Communes : « L'arrière ban du Dauphiné à tout quarante ou cinquante gentilz hommes de Savoye. » Traduisez : « [/arrière ban du Dauphiné avec quarante ou cinquante gentilshommes de Savoie. » p. 19-20.
C'est là d'ailleurs l'origine de notre substantif « atout », terme de jeu.
§ 489. — Cette valeur de à explique l'emploi ancien de cette préposition après « se battre, se combattre, avoir guerre. » Nous disons aujourd'hui : « Se battre avec quelqu'un, avoir une guerre avec son voisin. » L'ancienne langue disait: « Se battre ou se combattre à quelqu'un, avoir guerre à son voisin. »
A suivi d'un adjectif.
§ 490. — Nous disons : « à découvert, à froid, d nu, etc. » L'ancienne langue disait aussi : « à fort, à long, à dur, etc. » Les adjectifs ainsi employés caractérisent tantôt Y état et tantôt la manière, et ces locutions se rattachent directement à deux des sens de à énumérés cidessus (§§ 481 et 486).
IV. — Divers sens de « à » se rattachant à l'idée de « mouvement hors de, origine. »
A au lieu de par après un verbe passif ou pris dans un sens passif.
§ 491. — Nous employons encore « â » au lieu de « par»
après les infinitifs actifs pris dans un sens passif : « Tl i\ <a)« quitter la place à son frère. » L'ancienne langue employait plus souvent à dans cette acception, soit avec un infinitif, soit avec un participe passé.
Chanson de Roland : « A mil Franceis fait bien cherchier la ville. » Mot à mot : « à mille Français il fait bien parcourir la ville. » 3661.
Roman de Rerthe : « A tous se lit aimer Berthe. » Nous dirions : « Berthe se fît aimer par tous, ou de tous. » 69.
Ibidem : « Me gardez que ne soie prise à beste cuiverte. » C'est-à-dire : « Empêchez que je ne sois prise par une bête malfaisante. » 36.
A au sens de selon, d'après.
§ 492. — Nous disons encore : « à ce qu'il pense, à sa façon, à son idée. » Mais nous ne disons plus : « à son pouvoir », comme au moyen âge.
Châtelain de Couci : « ou cil qui aime du cuer à son pooir. » Mot à mot : « Ou celui qui aime du cœur à son pouvoir. » C'est-à-dire : « selon son pouvoir, tant qu'il peut. » xx.
Commynes : « Cherchant rompre le dit voyage à leur pouvoir. » C'est-à-dire : « selon leur pouvoir, autant qu'ils pouvaient. » V, 17.
C'est aussi le sens de à dans l'exemple suivant :
Châtelain de Couci : « Vous pouvez bien savoir par ma chanson et à mes diz... » Traduisez : « Vous pouvez bien savoir par ma chanson et d'après mes paroles... » n.
AINÇOIS, ANCE1S, ENCEIS
§493. — « Ainçois, anceis, enceis », qui a le sens de «avant», est employé tantôt comme adverbe, tantôt comme préposition Voici un exemple de l'emploi prépositionnel :
Chanson de Roland : <■ Ne fut si forz (bataille) enceis ne
pois cel tens. » C'est-à-dire : « il n'y eut si forte bataille avant in depuis ce temps. » 3382.