CHANGEMENTS DE SUFFIXES
121. Les suffixes peuvent se substituer les uns aux autres. Pour qu'une substitution ait lieu il faut que les deux suffixes soient voisins de son ou de sens. Nous avons déjà vu que, pour les noms abstraits, on hésitait au moyen âge entre différentes terminaisons; on disait indifféremment laideur, laidesse, laideté^ laidure (§ 111); la langue actuelle présente pour les noms d'agent une pareille hésitation (§ 337). Parfois aussi la forme savante d'un suffixe se substitue à la forme populaire: ainsi -aison cède la place à -ation (§ 311), ou à une forme empruntée: ainsi -ée a été supplanté par -ade (§ 364).
122. Voici maintenant quelques exemples de suffixes offrant une forte ressemblance au point de vue phonétique, et qui se sont remplacés les uns les autres.
-al, -at, -ard. Ex. : poignal} poignard; brocat > brocard (§ 354).
-é, -et. Ex. : filé > filet (§ 222).
-eille, -aille. Ex.: oueille } ouaille (§ 158).
-enc, -an, -and. Ex.: brelenc > brelan, tisserenc > tisserand
-ique, -isque. Ex.: odalique y odalisque.
-iste, -ite. Ex,: jésuiste} jésuite (§ 335).
123. Les substitutions de suffixes qui s'observent dans les périodes classique et moderne se réduisent souvent à des confusions orthographiques.
-ain = -in, de là hautain (§ 163) pour hautin et alevin pour alevain (§ 263).
-aa = •».%, de là cadenas pour cadenat, ceroelas pour ceroelat (§ 180).
^u(t) = -eau = -ott de là daleau pour dalot, cheneau pour chenau, champeaux pour champaux.
124. Un changement de suffixe doit parfois être jugé différemment selon l'époque où il se produit. On trouve au moyen âge hautin pour hautain (§ 263) ; il y a ici une véritable substitution d'un suffixe à un autre qui offrait un sens analogue, mais une prononciation différente (comp. I, § 213). Inversement on trouve dans la langue moderne hautain pour hautin (vigne, échalas): il y a ici tout simplement une confusion orthographique, les deux mots étant absolument homophones.
Remaequb. Sar la substitution de suffixes homophones ayant pour résultat un changement de genre, voir § 694 et passim.
125. La vitalité d'un suffixe dépend surtout de la fréquence de son emploi.
1® Plus un suffixe est employé, plus il est capable d'extensions analogiques. Nous avons déjà constaté (II, § 65) que plusieurs formes de la première conjugaison ont changé celles des autres conjugaisons moins employées; ainsi -ans a remplacé -en s et -iens. Nous constatons également pour les suffixes la prépondérance des formes qui présentent un a; ainsi -abilis remplace -ibilis (§ 140), de même -amentum l'emporte sur -imentum (§209). Ajoutons que -a lis peut se substituer à -ëlis, -anus à -aneus et -Inus, -Icia à -icia, -Icula à -icula etc. Cette victoire constante du suffixe le plus employé s'observe dès le latin vulgaire jusqu'à nos jours. Dans la langue moderne -erie attaque les derniers survivants en -ie, d'oîi la forme vulgaire mairerie pour mairie (§ 394).
2® Plus un suffixe est rare, plus il est exposé à être transformé sur le modèle d'autres suffixes. De cette manière s'explique la disparition de -eil, remplacé par -el; de -enc, remplacé par -a/ï, -and, -ain (§361); de -er, remplacé par -ler, de 'iet, remplacé par -ier (§ 250), etc. Rappelons aussi que ison et -oison cèdent la place à -aison (§ 167).
126. Un changement de suffixe est souvent l'effet d'une analoi^ie proportionnelle (comp. I, § 118, a), deux suffixes s'influen-
çant à cause d'une forme commune. Ce phénomène s'observe souvent dans la vieille langue, où un suffixe (déclinable ou indéclinable) se change sous Finfluence d'un autre suffixe (déclinable ou indéclinable) qui présentait la même forme que le premier au cas sujet singulier et au cas régime pluriel.
1^ Suffixe indéclinable changé sous l'influence d'un suffixe déclinable. Les indéclinables en -(cr^ez (-erès) et -iz (-is) tels que bannerez, chevez, massiz se sont assimilés aux mots comme arbrez — arbret^ uîs — vif, d'oîi les formes analogiques bannerety chevet, massif. Il y a parfois concurrence enlre plusieurs influences; à côié de apprentiz — apprentice, on trouve apprentif-— apprentiue et apprenti — apprentie (II, § 288, «, 408).
2^^ Suffixe déclinable changé sous l'influence d'un suffixe indéclinable. L'adjectif crueus — cruel a été assimilé aux adjectifs en -eus (-osus), d'où le féminin crueuse (et l'adverbe crueusement) ; comp. pour d'autres détails II, § 308.
3® Suffixe déclinable changé sous l'influence d'un autre suffixe, également déclinable. Ce phénomène dont nous avons déjà parlé dans la Morphologie, amène par ex. la confusion entre -al et -ail; voir II, § 305.
-al et -aut; le type hiraus — hiraut simène amiraus — amiraut (forme très ordinaire au moyen âge) au lieu de amiral.
-an et -ant; voir II, § 271.
•eul et -euil; voir II, § 321.
-i, -if, -il, -It; il y a eu divers croisements entre les types hardis — hardi, vis— vif, soutis (subtilis) — soutil, affliz — afflit, d'où des formes analogiques telles que joli pour jolif, soutif pour soutily mendif pour mendi,
-ol et -ot; sur le modèle de angloz — anglot, on a parfois donné au nominatif rossignos un cas régime rossignol, au lieu de rossignol.
4^ Deux suffixes s'influencent également à cause d'une forme commune au masculin ou au féminin. Le groupe daneis — danesche a été reformé sur le type de corteis — corteise d'où le nouveau féminin daneise (voir II, § 417). D'une manière pareille s'explique le féminin en -euse des mots en -eur (II, § 406).
127. Un changement de suffixe peut aussi être l'effet d'une analogie simple. Exemples:
Vfr. escargot (emprunté du prov. escargol) se change en escargot sous l'influence de escarbot,
Vfr. oueitte devient ouaitle (^ aumaîtte).
Vfr. pturet (emprunté du lat. pluralis) s'est changé en />/urier sous Tinfluence de singutier; la forme moderne pturiet représente un retour au primitif latin.
128. Dans quelques cas le changement de suffixe paraît dû à un acte volontaire: à un suffixe un peu incolore on a voulu substituer un suffixe plus énergique et expressif; de cette manière s'expliquent écotâtre et mutâtre pour *écotât et mutât. Nous avons la contre-partie de ce phénomène dans la forme Savoisien pour Savoycwd (§ 355).
129. Rappelons en dernier lieu que la terminaison des mots d'emprunt, surtout si elle est insolite, est souvent changée sur le modèle de quelque suffixe français. Ce changement peut être phonétique (prov. p a sienaga } pastenade) ou purement orthographique (russe boyar > boyard). En voici quelques autres exemples: Atcade (esp. al cal de); articliaut (it. articiocco); boutevard (yioW, bolwerk); fatot (it. falô); maréchat (aha. marahskalk); patetot (holl. paltrok); retiquat (lat. reliqua); serait (turc, serai).