Changement de suffixes
1® Dans plusieurs mots, -in n'est pas étymologique. Il remplace -un dans aubin, égrin, autrefois aubun (albumen), aigrun (comp. it. agrume) et -ain dans alevin, cavin, funin, vfr. *alevcdn, cavain, funain (f un amen); comp. provin pour prouain (pro pagine m).
2® D'un autre côté -in a été supplanté par -ain dans acérain, hautain, nourrain, autrefois acerin, hautin, nourrin (voir § 163).
3*^ Quelques mots présentent simultanément deux formes; on trouve en vfr. parrain et parrin, marraine et marrine, poulain et poulin. Voici quelques remarques de détails:
Marrine (esp., it. madrina, prov. mairina < lat. matrina) — marraine (< lat. *matrana). Les deux formes s'employaient sans distinction au moyen âge; marrine qui disparaît dans la langue littéraire devant marraine, existe encore dans les patois. Un chant de quête du pays de Caux commence ainsi: Haguignette à ma marrine, Donnez des œufs et de la Frine (Almanach des traditions populaires, II, 90).
Parrin (it. patrino, esp. padrino, prov. pairin < lat. patrinus) — parrain « lat. *patranus). Au moyen âge on se servait indistinctement des deux formes, parfois dans le même
texte (Amis et AmileSy v. 24 et v. 2499); après le XVI* siècle, on n'emploie plus que parrain. Pour les dérivés, parrinage disparaît devant parrainage (parrénage).
Poulain; à côté de cette forme on a créé (au XVI* siècle?) poulin, d'où pouliner, poulinière et autrefois poulinage, poulinement (cf. I, § 213; II, § 399).
4® Une certaine hésitation entre -in et -ain s'observe aussi dans les adjectifs; on trouve parfois au moyen âge à côté de hautainy sousterrain, hautin {Auberi de Bourgoin, 201, 9) et sousterrin (Ogier le Danois, v. 7758; Aucassin et Nicolete, 11, e). Dans la langue moderne plusieurs dérivés toponymiques présentent des formes doubles en -ain et -in: bayeusain -in, belfortain -/n, médocain -quin, mussipontain -in,
264. INE remonte au latin -ina: vie in a > voisine , coquina > cuisine (I, § 411,*), collina > colline, radicina > racine, etc. Le latin vulgaire offre plusieurs créations nouvelles: *narina (de n are m) > nar/ne, *pectorina (de pectore) > poitrine, etc. En français, le domaine de -ine tout en s'élargissant reste pourtant assez restreint. Ce n'est que de nos jours qu'il a pris une extension plus grande.
Cas isolés. Dans plusieurs mots, -ine est d'origine italienne : cantina > cantine, mandolina > mandoline, mussolina > mousseline, surdina > sourdine.
Remarque. Dans la vieille langue on trouve un certain nombre de mots en -ine dérivés de radicaux germaniques; ce sont surtout des noms abstraits: aatine (défi, querelle), gnerpine (délaissement), haîne (devenu haine; 1, § 275), pleuine (garantie), saisine, et dans ces mots -ine s'est peut-être substitué à une terminaison germanique (-eins). Dans babine, bruine, guaudine an contraire, où -l'ne a sa signification ordinaire, il est sans doute d'origine latine.
265. La terminaison -ine sert de féminin aux mots en -în (cf. II, § 399). C'est aussi un sufflxe indépendant qui s'unit aux noms.
P Dérivés de noms communs: archine, bâtine, bécassine, bottine, capucine, chopine, javeline (de javelot; c(. § 78), routine, vermine, etc.
Remarque. Chaumine et terrine sont primitivement des adjectifs; on a dit autrefois une maison chaumine et peut-être une marmite terrine (on trouve au moyen âge un terrin = un pot de terre).
2^ Dérivés de noms de personnes:
Tontine^ dér. de Tonti (son brevet est de 1653). Turgotine^ dér. de Turgot; nom des voitures établies par le célèbre ministre.
Remarque. Berline est an dérivé du nom de ville Berlin. — Praline est an dérivé da nom du maréchal du PlessiB-Praslin, dont le caisinier inventa ce bonbon.
3*^ Dérivés de noms géographiques: Alpes — Alpines (au Midi de la France on les appelle Alpilles; voir G. Paris, Penseurs et poètes^ p. 66).
266* La langue mi-savante de l'industrie fait de nos jours un large emploi de -ine qui s'unit non seulement aux mots populaires mais aussi aux mots savants, grecs et latins, et aux mots étrangers. Dans la terminologie technique 4ne désigne:
1*^ Des produits chimiques : Albumine^ abricotiney amggdaline, aniline, atropine, benzine, caféine, camphorine, caséine, dextrine, gélatine, glgcérine, lactine, lanoline, margarine, morphine, narcotine, nicotine, stéarine, strychnine, vanilline, vaseline, etc. Ces mots ont été formés sur résine, térébenthine, etc.
2^ Des parfumeries: amandine, handoline^ brillantine, corneline, onguline, poncine, violettine.
Remarque. Nestor Roqaeplan a créé le mot parisine.
3® Des étoflFes: Castorine, crinoline, crépeline, molesquine, taffetaline, tartaline, veloutine. Ces mots ont été formés sur mousseline, lustrine, percaline.
4^ Des appareils: La machine à écrire munie de signes phonétiques a été nommée la sonoscribine.
267. Formation analogique. Il y a eu échange entre -aine et -ine dans aveline < vfr. avelaine < lat. nucem abellanam. Sur marrine pour marraine, voir § 263.
268. IS, au moyen âge IZ, remonte au latin -ictus: facticius > vfr. faitiz ) faitis; mesticius > vfr. mestiz > mestis y métis; tracticius ) vfr. traitiz. A côté de -iz on trouve dans la vieille langue -eïz employé d'abord dans les dérivés de la première conjugaison: leveïz (comp. prov. levadiz, esp. levadizo, it. levaticcio)^ puis, par extension, dans les autres dé-
rivés: fereîz (de ferir)^ abateiz (de abatré)^ etc.; -efz devient -cîs, d'où régulièrement -w (I, § 267): leveîz > leveïs > levis; abateîs y abatis; logeîs > logis.
269. Le suffixe latin -Ici us s'ajoutait au radical des participes; en français -is s'ajoute également aux thèmes verbaux, mais on trouve aussi quelques dérivés de thèmes nominaux:
P Dérivés de thèmes verbaux: Abatis^ arrachis, coulis, criquetisy croquis, culbutis, doublis, élongis, éboulis, fondis, fouillis, gâchiSy galiSy gazouillis, glacis, hachis, lancis, roulis, viandis, etc. A la langue du moyen âge appartiennent foulis, tortiz (cierges réunis en faisceau).
2^ Dérivés de thèmes nominaux: caillebotis, champis, châssis, gaulis, grènetis (de grenette; a remplacé l'ancien greneîs, de grain), lattis. A la langue du moyen âge appartient herbis (herbage).
La force créatrice de ce suffixe n'est pas encore éteinte; citons comme formations récentes cailloutis, de caillou (§ 89, i») et chuchotis, enlacis, frôlis (souvent employés par les poètes modernes; voir p. ex. St. Merrill, Poèmes, 1887—1897, p. 75); on trouve dans J.-K. Huysmans grouillis—grouillos {Les sœurs Vaiard, p. 131).
270. Signification. En latin -ici us formait des adjectifs; en français -iz, -is forme des adjectifs et surtout des substantifs. La langue moderne ne connaît que quelques adjectifs isolés en 'is: vent coulis, pont-levis, bois taillis (et œuf couvi, autrefois couvis); en dehors de ces cas, les mots en -is sont toujours des substantifs.
P Dès les plus anciens textes, notre suffixe sert à former des noms abstraits à thème verbal: abateïz, l'action d'abattre; vfr. fereîz, l'action de férir; vfr. plorefz, l'action de pleurer, etc. Ce même sens se retrouve encore dans abatis, arrachis^ roulis.
2^ Du sens abstrait on passe facilement à l'idée d'un désordre, ou d'une multitude: vfr. poigneîz, mêlée; vfr. plorefz, pleurs. Le sens collectif est assez prononcé dans abatis, cailloutis, éboulis, froncis, vfr. herbis (herbage), lacis, lattis (ouvrage fait en lattes), palis (suite de pieux; dér. de pel, pal).
3® Notre suffixe, surtout uni au thème d'un verbe transitif.
arrive aussi tout naturellement à désigner le résultat ou le produit de l'action (soit une chose, soit un état) ou ce qui a été l'objet de Faction. Fouillis est d'abord l'action de fouiller ou creuser la terre: E. Deschamps parle du fouillis des pourceaux (Œuvres complètes, VI, 7); il se dit ensuite d'objets qui ont été fouillés ou remués: un fouillis de papiers^ et de l'état produit: quel fouillis dans ce tiroir! De la même manière s'expliquent chablis, arbre chablé, culbutis, pêle-mêle de choses et de personnes culbutées; gâchis^ ce qui a été gâché, le mortier; ensuite boue el désordre; gobetis; hachisy etc. Notons aussi chamailliSy cliquetis^ criquetl% gazouillis.
4^ Is désigne l'endroit où a lieu l'action: patrouilliSy endroit fangeux où l'on patrouille.