SUFFIXES DE FORMATION FRANÇAISE
377. Nous appelons suffixes de formation française ceux qui ne dérivent pas directement de tel ou tel suffixe latin ou étranger. Pour bien comprendre la nature de ces suffixes, il faut comparer les deux séries suivantes:
maladie
diablerie
aunaie
pineraie
royal
mondial
fratricide
ralicide
richard
banlieusard
plumage
cailloutage
sucrier
cafetier
Dans la première de ces séries nous trouvons les suffixes suivants: -le, -aïe, -a/, -cide^ -ard, -âge, -ier dont Texplication n'offre aucune difficulté; ce sont les formes françaises modernes des suffixes latins ou étrangers, populaires ou savants: -ia, -eta, -alis, -cida, -hart, -aticus, -arius. On pourrait appeler tous ces suffixes primaires. En décomposant les mots de la deuxième série on trouve les suffixes -erie, -eraie^ -ialy 'icide, 'Sardy -tage^ -lier. Ce sont, comme on le voit, des formes élargies des suffixes primaires que nous venons de citer; dans la dernière partie de -eraie se cache -eta, mais pour la forme entière il est impossible d'indiquer comme point de départ quelque suffixe latin. En d'autres termes, Tétymologie directe de -eraie n'est pas à chercher dans le latin; il a été tiré de
quelques mots français. Les suffixes de formation française pourraient aussi s'appeler secondaires.
Remarque. Nous venons de voir qae les suffixes de formation française sont des formes élargies des suffixes primaires; il faut pourtant citer comme seule exception le suffixe argotique moderne -o, dont l'origine s'explique tout autrement (§ 414).
378. Les suffixes secondaires proviennent souvent d'une fausse analyse. Si -eraie et -erie existent à côté de -aie et -le, c'est qu'à côté de aunaie, chênaie^ sapinaie et jalousie^ maladie, sotie y on a eu oliveraie^ pommeraie et chevaleriey sellerie. Ces derniers mots sont des dérivés réguliers de olivier^ pommier, chevalier, sellier; mais on les a rapprochés directement de olive^ pommey cheval, selle, d'où la décomposition fautive oliveraie, pomm-eraie, cheval-eriey sell-erie; sur ces modèles on crée de nouveaux dérivés tels que pineraie, de pin, et diablerie, de diable, etc. L'analyse inétymologique et peu correcte des mots dérivés cités aboutit ainsi à la création de deux suffixes nouveaux -eraie et -erie. Une explication pareille s'applique à plusieurs autres suffixes secondaires (I, § 118,2). Parfois c'est une fausse analogie proportionnelle qui est en jeu. Fruit — fruitier, gant— gantier amènent café-- cafetier, fer-blanc— ferblantier, etc.
Remarque. Des créations analogiques comme les dernières que nous venons de citer, sont nombreuses ; il s'en produit à tout moment, mais beaucoup d'entre elles ont une vie éphémère. Rappelons comme exemple la forme enfantine cochonceté (tiré de cochotiy comme méchanceté de méchant). Dans Zouzou et Jaquette (p. 117), Gyp fait dire à Zouzou (8 ans): >0n croit*ait que je fais des cochoncetés en mangeante
379. Examinons maintenant de quelles manières diverses on a élargi les suffixes primaires:
P Addition d'une consonne. Les consonnes ajoutées sont s ou /; elles se trouvent dans -sard, -série et -tage, -terie, -leur, -teux, -lier, -Hère, -tin, -tisme, -tume. Ce n'est que sporadiquement que le suffixe est élargi à l'aide d'un d (§ 88) ou d'un / (§ 92).
Remarque. Aujourd'hui les mots qui finissent par une voyelle accentuée ne prennent, en règle générale, que des suffixes commençant par une consonne: bleu — bleuter, bureau — bureautin, silo — ensiloter. On évite ainsi l'hiatus que ne craignait pas la langue d'autrefois; au lieu de abrier, cailloueux, clouière^ moruier, sagouiery taluer^ on dit maintenant abriter, caillonteuXy
dotttiire^ morutier, sagontier, taluter. Il y a eu parfois des hésitations sur la consonne; si Ton a dit déroiser et déroiter, taluser et taluter, etc., c*est que différents cas d'analogie se sont présentés à l'esprit avec une force égale. La langue moderne a trié ces doublets pour se contenter d'une seule forme. L'hiatus, si soigneusement évité dans la plupart des cas, n'est accepté que dans quelques mots isolés: caféier, caféine, revniste, etc.; notez que thétière a été remplacé par théière,
2^ Addition d'une voyelle simple. Les voyelles ajoutées sont e, I, o, u; elles se trouvent dans -été, -ial, -icidey -icale^ -iely 'iment, -omane^ -omanie, -ueux,
3^ Addition d'un groupe de phonèmes. Les groupes ajoutés sont: -aill-y -and-y -au-y -er-, -ich-, -i7/-, -i/i-, -o/-; ils s^emploient dans les suffixes suivants: -aillon, -andier, -autéy -eraie, -eran, ereaUy -eresse, -erety -ene, -erolCy -eron, -ichon, -illaty -///on, -illot, 'ineuXy 'Olâtre,
4^ Ajoutons les suffixes composés. Les suffixes auxquels on peut en joindre d'autres sont -el et -et, d'où les formes suivantes : -elety -elin, -eloi; -eteaUy -etely -eton,
5^ Nous laissons de côté les suffixes dont l'emploi est restreint à un ou deux mots, comme par ex. -stère dans le terme récent familistère, modelé sur phalanstère, contamination arbitraire de phalange et monastère (I, § 526). Nous regardons familistère comme une formation analogique isolée.
380. AILLON est un suffixe peu employé dont le point de départ se trouve peut-être dans écrivaillony forme renforcée de écrivailleur (dér. de écrivailler). En voici quelques autres exemples: Buvaillon (apprenti buveur), terme d'argot. Juivaillon (L'Européen, 10 juin 1905, p. 14). Moussaillon (mauvais mousse). Peintraillony poétaillon (Gyp, M. de Folleuil, p. 195) ou poétrail- Ion (Rigaud), mauvais poète. A. de Musset écrit à G. Sand: Explique-toi là-dessus, si la tranquillité de toq pauvre Mussaillon est quelque chose pour toi {Correspondance de G. Sand et d'A. de Musset, p. p. Decori. Bruxelles, 1904. P. 37).
381. ANDIER. Ce suffixe moderne et peu employé a élé tiré de mots tels que buandier, lavandier, taillandier^ regardés comme des dérivés de buer^ laver, tailler. On cite deux créations françaises:
Battandier (celui qui exploite un moulin à battre le chanvre), écrit fautivement battendier dans le Supplément de Littré.
Dessinandier (ouvrier dessinateur sur toile), employé surtout dans les manufactures de l'Ouest, à Indret.
382. AUTÉ. Ce suffixe peu employé a été déduit de mots tels que papauté, royauté qu'on a considérés comme des dérivés de pape et de roi bien qu'ils dérivent de papal, royal A Taide de -auté on a créé primauté (de p ri m us), principauté (de principe), privauté (de priué); oti avait dans la vieille langue prinçauté.
DIER, voir § 88.
383. ELET (au féminin ELETTE) est un suffixe composé de -el (§ 192) et de -et (§ 220). On trouve dans la vieille langue : drap — drapel — drapelet; mont — montel — montelet; mors — morse! — morselet; plat — platel — platelet; roi — roitel — roitelet ; fauve — fauvel — fauvelet; friant—friandel — friandelet; ront—rondel — rondelet; rous — roussel — rousselet. Grâce à ces formes et à une fausse analyse de mots tels que agnelet, cervelet, mantelet, ruisselety où -el appartient au radical français, -elet devient un suffixe indépendant; on a ainsi gant — gantelet, vers — verselet, pièce — piecelette^ pinte —pintelette, crespe — crespelet, petit — petitelet, rade — radelet (vif), tant — tantelet, etc. sans forme intermédiaire en -el.
384. Le suffixe -elet (-elette) sert à former des adjectifs et des substantifs.
P Adjectifs: aigrelet, grandelet, jaunelet, mingrelet, tendrelet; au XVII® siècle on trouve pauvrelet, grosselet.
2^ Substantifs masculins: barbelet, bracelet, dentelet, gantelet, osselet.
3^ Substantifs féminins: bottelette, côtelette, femmelette, gouttelette, odelette, tartelette.
Cas isolés. Crapelet est un dérivé irrégulier de crapaud; on pourrait l'expliquer selon le § 79, mais il vaut mieux le regarder comme le résultat d'un rapprochement avec le type bateau — batelet. Noulet paraît une forme syncopée de nouelet (cf. I, § 271,»). Tendelet est emprunté de l'it. tendaletto; on trouve au moyen âge tentelete.
385. Le suffixe -elet (-elette) a un sens diminutif très prononcé. II était d'un emploi assez général dans la vieille langue et c'est le suffixe diminutif préféré des poètes de la Renaissance; rappelons quelques formes maintenant inusitées: arcelet, corselety homelet, sachelety saquelet, herbeleite, etc. Le suffixe est encore productif. Th. Gautier a tiré bubelette de bube; comp. vaguelette (P. et V. Marguerite, Zette^ p. 70).
386. ELIN, forme élargie de -in (§ 260), employé dans le mot argotique gosselin (enfant au maillot), diminutif de gosse. Au XVI« siècle on disait maigrelin (ZRPh, XXIX, 72).
387. ELOT est un suffixe composé des deux terminaisons, diminutives -el (§ 192) et -ot (§ 287). Il se trouve surtout dans la vieille langue, où il était du reste d'un emploi restreint. Exemples: ange — angelot^ biche — bichelot, bourse — bourseloty rous — rousseloi. Des mots en -elot la langue moderne a gardé rousselot comme nom propre et angelot; ce dernier mot, vieilli aux différents sens que donne le Dictionnaire Général, est encore très vivant dans plusieurs provinces oii il désigne les petits enfants déguisés en anges qui fonctionnent dans toutes les processions de la Fête-Dieu et dont le rôle est de jeter à commandement des poignées de pétales de fleurs sur la rue, devant le saint sacrement.
388. Le suffixe -elot peut être regardé maintenant comme presque mort; en tout cas, nous ne saurions citer comme créations modernes que le mot un peu vulgaire vicelot (Rossignol). Camelot, pour chameloty est un dérivé de charnel, l'ancienne forme de chameau. Pour l'explication de matelot, voir I, § 46, ». L'origine de javelot est inconnue.
389. ERAIE, autrefois -eroie, -ereie (I, § 159), forme élargie de -aie (§ 152), est un suffixe secondaire dû à une fausse analyse de mots tels que figuereie, olivereie, pommereie qu'on a rapprochés de figue, olivey pomme tandis qu'ils remontent en fait à figuier, olivier, pommier. Un des plus anciens exemples de notre suffixe est probablement jardineroie, ensemble de jardins, qu'on trouve dans Ambroise (La Guerre sainte, v. 6942). Rappelons aussi, pour le moyen âge, milleroie, champ semé de
millet. Dans la langue moderne il est représenté par pineraie, lieu planté de pins, et ronceraie, lieu rempli de ronces.
390. ERAN paraît tiré de mots comme tisserand^ batterand (§ 362); il sert à désigner des êtres vivants. On Ta employé dans les deux mots peigneran (pour peigniery en usage à Amiens selon le Dictionnaire de Trévoux) et salleran (dér. de salle). L'habitant du Faucigng s'appelle faucigneran.
391. EREAU, autrefois EREL (au féminin ERELLE), forme allongée de -eau, -et (-elle),
P Dérivés de noms: Banquereau (de banc); hobereau (du vfr. Aofce, oiseau de proie); lapereau (de lapin; § 79); poétereau; portereaUy palis de bois (de porte). A l'ancienne langue appartiennent friandereau (gourmand), fustereau, gendarmereau, hachereau (hachette).
2^ Dérivés de verbes: Passerelle; portereau, sorte de levier; sautereau, sauterelle; tombereau. On appelait au moyen âge plaidereau celui qui aimait à plaider.
Remarque. Ramereau dérive de ramier (§ 59), volereau de voleur (§ 56).
392. ERESSE, forme élargie de -esse, servait autrefois comme terminaison féminine: vfr. mire (medicus), au féminin mirer esse. Pour les détails, voir II, § 428.
393. ERIE est tiré de mots tels que chevalerie^ sellerie^ trésorerie, tuilerie. Ces mots sont en efiFet dérivés de cheualiery sellier, trésorier, tuilier (sur le changement de ie en e, voir § 59) à l'aide du suffixe -ie, mais on les a rapprochés directement de cheval, selle, trésor, tuile; et de cette analyse fautive résulte un nouveau suffixe extrêmement productif et qui est encore vivant. Dès le XII* siècle on peut regarder -erie comme un suffixe absolument indépendant. Il s'attache aux noms et aux verbes.
P Dérivés de noms communs: bougrerie (sodomie), coquarderie, diablerie, druerie, imagerie (image), juierie, musarderie (étourderie), novellerie (nouveauté), prestrerie, paierie (débauche), sergenterie (troupe de sergents), etc.
2^ Dérivés de noms propres: escosserie, armée d'Ecossais (Sone de Nansai, v. 4159), mahomerie (temple mahométan).
3® Dérivés de verbes : baignerie (salle de bains), baiserie (baiser), chanierie (art de faire des chansons), chasserie (chasse), ciiiderie (présomption), danserie (danse), desverie (folie), forsenerie (sentiment de forcené, assemblée de forcenés), janglerie (bavardage).
Formes élargies. A côté de -me, on trouve aussi par dérivation analogique -derie, -serie^ -terie: Butor — butorderie (§88,4), bon Dieu — bondieuserie (§91,i), bijou — bijouterie, marlou — marlouterie (§ 89, 12), ferblanc — ferblanterie.
Remarque. Du français le suffixe -erie a passé en allemand et dans les langues Scandinaves, où il est encore très productif. En danois, par ex., on torme tous les jours des mots nouveaux à l'aide de -eri qui s'ajoute aux verbes et aux noms (drikke — drikkerij hens — henseri, dansk — danskeri),
394. Erie devient dès son apparition un rude concurrent de -i> (§ 241); de musart on tire d*abord musardie, ensuite musarderie; de tels doublets sont assez nombreux dans la vieille langue, en voici quelques exemples : clergie — clergerie, coquardie — coquarderie^ diablie — diablerie, gloulonie — gloutonerie, mahomie — mahomerie, orfevrie — orfèvrerie, vavassorie — vavassorerie. Ces formes s'emploient longtemps simultanément, mais peu à peu -erie l'emporte sur -ie, et diablie, orfevrie disparaissent devant diablerie, orfèvrerie, A partir du XVI* siècle, -le est un suffixe mort (en dehors de la formation savante), et pour toutes les formations nouvelles on se sert exclusivement de -erie; les groupes sot—sotie^ jaloux — jalousie, n'ont plus de force d'analogie. De drôle, fourbe, etc. on tire drôlerie, fourberie, et non pas, comme on aurait fait au moyen âge, droite, fourbie. Veulerie, de veule, est une création toute moderne; on disait autrefois veulie; de même factorerie a remplacé fadorie et bonhommerie se trouve à côté de bonhomie. Dans la langue vulgaire jalousie et mairie disparaissent devant jalouserie et mairerie.
395. Dans la langue moderne -erie est un suffixe extrêmement productif. En voici quelques exemples:
P Dérivés d'adjectifs: Bizarrerie, brusquerie, lourderie, mutinerie, sauvagerie, sensiblerie, vieillerie, etc. Créations plus récentes: bonasserie, cocasserie, crânerie, furibonderie, pudibonderie, turquerie (Concourt, Manette Salomon, p. 321).
2® Dérivés de noms communs : Anericy charlataneriey crémerie, laiteriey lingerie, polissonnerie, robinetteriey singerie, etc. Créations toutes récentes: canaillerie, clownerie, cocoterie, fripomllerie, fumisterie, mufflericy patriotericy pochardericy rosserie, rouerie, snoberie.
3^ Dérivés de noms de personnes: Labicherie (Daudet, Petite paroisse, p. 318); pierroterie (Revue bleue, 1900, II, 317).
4*^ Dérivés de verbes : Bavarderie, blanchisserie, brasserie, brûlerie, cajolerie, crierie, flatterie, griserie, imprimerie, moquerie, rêverie, rêvasserie, sonnerie, soufflerie.
Remarque. H est facile de citer des séries de mots en -erie que n'enregistrent pas les dictionnaires. On trouve dans Flaubert charognerie, féminotiéries, goujaterie, janoterie, jeanfouirerie, michelctteries (théories de Miciielet), quinetteriei (théories de Quinet), pignouferie. A. Daudet a formé ourserie, polichineUerie, villageoiserie, etc. Comp. : Il n*y aura pas de rupture entre nous à peine une quitterie (Daudet, Sapho, p. 226).