‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 65 sur 124 · B. DÉRIVATION MÉDIATE · texte numérisé non relu

B. DÉRIVATION MÉDIATE

433. Les suffixes qui représentent la dérivation médiate appartiennent tous à la première conjugaison. Ils proviennent d'un suffixe verbal latin (ou grec) comme -fier de -ficare, 'iser ou -oger de -izare, ou sont créés sur le modèle de quelque suffixe nominal; c'est ainsi qu'on a eu -asser, -eter, 'Onner à côté de -as, -et, -on. Dans quelques cas, comme pour -ailler, les deux explications sont possibles*

434. Les suffixes appartenant à la dérivation médiate présentent ordinairement une nuance diminutive, péjorative ou méprisante et s'ajoutent soit aux noms: -eter, -fier, -cuiller {bec — bequeter, os — ossifier, ventre — ventrouiller), soit aux verbes: -asser, -iner, -ocher, -onner (dormir — dormassery trotter — trottiner, flâner — flanoçher, chanter— chantonner), soit enfin indifféremment aux noms et aux verbes: -ailler, -eler, -Hier, -iser, -oter, -oyer (crier — criailler, fer — ferrailler, etc.).

435. AILLER reproduit le latin -aculare. Il exprime la répétition fréquente et rapide d'une action et s'ajoute aux thèmes verbaux, rarement aux noms.

1^ Dérivés de verbes: Courailler, criailler, dessinailler (Concourt), disputaillery dormailler, écrivailler, philosophailler, polUiquailler (Gyp, La fée Surprise, p. 87), répétailler, rimailler, rôdailler (Daudet, La petite paroisse, p. 344), tirailler, tournailler, toussailler, traînailler (Huysmans, Les sœurs Vatard, p. 51), tripotailler,

2^ Dérivés de noms: Brétailler, ferrailler, fouailler (de fouet, §78).

436. âSSER (cf. -as, -asse, § 178) est un suffixe augmentatif et péjoratif assez employé. Il s'ajoute presque exclusivement aux thèmes verbaux: dormasser, écrivasser, répétasser, rêvasser, rimasser, traînasser, tracasser. Le dérivé d'un nom se présente peut-être dans jacasser (de Jacques, nom donné à la pie?). Notons aussi croasser (au moyen âge croaillier).

Formations analogiques. On peut en citer avocasser (de avocat) et prélasser (de prélat). Sur la confusion entre -as et -at, comp. § 309.

AVER, voir OYER (§ 449).

437. EILLER, qui remonte à -îculare» ne se trouve actuellement que dans le seul mot herbeiller. Dans l'ancienne langue on avait aussi foueillier, devenu fouiller, et toueillier (de tudiculare), devenu touiller.

438. ELER reproduit probablement le suffixe diminutif -illare qui se trouve dans cantillare, titillare, vaciliare.

Il est d'un emploi restreint en français où il se joint aux verbes et aux noms.

1® Dérivés de verbes: craqueler, épincelery harceler (de her* sery cf. I, § 245), sauteler. On a dit autrefois pointeler,

2® Dérivés de noms : bosseler, cuveler, denteler y greneler y pante- 1er (de pantois; cf. § 78). On a dit autrefois ondeler (R. Garnier).

ERONNER, voir ONNER (§ 446).

439. ETER (cf. -et, § 220) est un suffixe diminutif; il s'attache surtout aux noms: béquetery canetery coqueter, feuilleter, rarement aux thèmes verbaux: marqueter, voleter. On trouve dans la vieille langue culetery jambeter. Chucheter, cligneter ont été remplacés par chuchoter, clignoter.

EYER, voir OYER (§ 449).

440. FIER (ou IFIER) est un suffixe savant qui reproduit -(l)ficare. On le trouve dans de nombreux mots d'emprunt: amplifier, béatifier, certifier, clarifier, déifier, diversifier, dulcifier, édifier, falsifiery justifier, modifiery mortifiery pacifiery qualifier, ratifiery sacrifier, vérifiery vivifier, etc. Dans quelques cas -fier remplace la terminaison inchoative: Liquéfier, putréfier, raréfier y stupéfier y tuméfier. Ajoutons crucifier de cru ci fi gère. Les créations nouvelles, presque toutes d'origine relativement récente, sont tirées de substantifs, rarement d'adjectifs: unifier (Courteline, La conversion d'Alceste, p. 19), barbifier, baronifier (H. de Balzac), bonifier y rendre meilleur (de bon), bonifier y donner à titre de boni (de froni), cocufier, codifier, doctorifier (remonte au XIV* siècle), gazéifier^ lubrifier, momifier, mystifier (du radical de mystère, mystique?) y noblifier, ossifier, personnifier, pétrifier (XVI* siècle), prussifier, russifier, terrifier, vitrifier. Comme on le voit, les créations tout individuelles ne font pas défaut. Ajoutons-en quelques autres : on trouve dans la correspondance de Flaubert dolcifiery s'oursifier, stupidifier. Les journalistes de nos jours ont inventé statufier.

Remarque. Pour -ifier, on trouve dans la vieille langue -efier. Exemples: acertefier, cértefier, magnefiery tenefier. La restauration de Vi est due à une influence savante. Les verbes liquéfier, raréfier, torréfier etc. n*ont rien à faire, an point de vue étymologique, avec -(i)ficare; c'est une analogie erronée qui les a rapprochés de cette terminaison.

441. ILLER remonte au latin -Iculare ou a été tiré de -ille (§ 257). Il présente surtout une valeur diminutive et s'ajoute aux verbes et aux noms.

1® Dérivés de verbes: brandiller, fendiUer, mordiller, poiniiller (parsemer de petits points), sautiller, iourniller, etc. Th. Gautier a formé égorgiller,

2® Dérivés de substantifs: boursiller, bousiller, brasiller (de braise; cf § 48), grappiller, nasiller, vermiller (de ver; cf. I, § 324).

Formation analogique. Fourmiller est une graphie fautive pour fourmier (cf. I, § 351, a).

442. INER reproduit le latin -inare dans farcinare, scarpin are, ou a été tiré de mots en -in (§260). Il n'a guère été productif en français oti il s'attache aux thèmes verbaux: bruisiner (du vfr. bruisier, forme primitive de briser), couliner (de couler?); vfr. gratiner (de gratter), conservé dsins égraiigner, altération d'égratiner; trottiner. On ne trouve qu'un seul mot dérivé d'un nom: piétiner, tiré de pied. Les créations modernes paraissent très rares; J.-K. Huysmans a employé baladiner et galopiner.

443. ISER est un suffixe de forme savante qui reproduit la terminaison -izare (dont la forme populaire est -oger; § 449). Il se trouve dans beaucoup de mots d'emprunt: a go* n izare > agoniser, baptizare) baptiser, etc. et dans un très grand nombre de créations françaises. Il s'ajoute aux noms, surtout aux adjectifs, et s'adapte aux radicaux français aussi bien qu'aux radicaux latins ou autres.

1® Dérivés d'adjectifs français: américaniser, banaliser, brutaliser, centraliser, égaliser, espagnoliser, fertiliser, galantiser, militariser, orientaliser, stériliser, tranquilliser, utiliser, vulgariser, etc. On en forme toujours; un dérivé récent est mesquiniser, souvent employé par Bourget: Toutes les vertus que l'on m'avait prêchées durant mon enfance s'appauvrirent, se mejsquinisèrent (Le disciple, p. 126).

2® Dérivés de substantifs français: anecdotiser, crétiniser, fos-^ siliser, monopoliser, moraliser, poétiser, vaporiser, etc.

3® Dérivés de noms propres. On tire des dérivés en -iser surtout de noms de poètes et d'artistes: beaudelairiser, horaeiser, pétrarquiser, pindariser, ronsardiser, rembraniser (Goncourt, Manette Salomon, p. 306). Notons aussi galvaniser, macadamiser.

4® Dérivés de radicaux latins: actualiser, botaniser, dramatiser, hypnotiser, neutraliser, pulvériser, spiritualiser, etc.

5® Dérivés de mots anglais : Plusieurs auteurs modernes ont employé: se gentlemaniser, quakeriser, revolveriser. On trouve même dans P. Bourget struggleforlifiser (Uéiape, p. 93).

444. Concurrence de formes. Le suffixe -iser empiète notablement sur le terrain de -er. Non seulement on le préfère dans beaucoup de créations modernes: de municipal on tire municipaliser et non municipaler; mais on l'introduit aussi dans les vieux dérivés en -er : ainsi déchristianer, harmonier, solemner ont été remplacés par déchristianiser, harmoniser, solemniser.

Remarque. Le suffixe a passé en allemand et, de là, dans les langues Scandinaves où il a eu un très grand succès et un emploi encore plus étendu qu'en français. On dit ainsi en danois akklimatisere, inficere, desinficere, inspicere, kritisere, prakiiserCy etc. tandis que les formes françaises sont: accU' mater, infecter, désinfecter, infecter, critiquer, pratiquer, etc.

445. OCHER, suffixe d'origine inconnue. Il s'ajoute aux thèmes verbaux: bavocher, effilocher, flanocher. Une création récente est fanocher: Le feuillage des arbres plutôt fanoché que fané (P. Bourget, Pastels, p. 21).

446. ONNER (cf. -on, § 282) qui présente un sens diminutif ou itératif, s'ajoute aux thèmes verbaux: chantonner, griffonner, mâchonner, mordillonner (Flaubert, Correspondance, II, p. 26), nasillonner.

Formes élargies. A côté de -onner, on trouve ^eronner (cf. •eron, § 398) et -ichonner (cf. -ichon, § 404) employés dans des mots comme chanteronner (Balzac), bavardichonner (Concourt, Renée Mauperin, p. 5).

447. OTER (ou OTTER) a été créé sur le suffixe nominal -ot (§ 287). Il présente une valeur diminutive ou fréquentative et s'attache surtout aux thèmes verbaux, rarement aux noms.

1^ Dérivés de verbes: baisotery buuoter^ frisoter, grignoter, sucoter, tapoter, vivoter, etc. A côté de ces dérivés qui se trouvent dans tous les dictionnaires, il existe un grand nombre de dérivés non enregistrés appartenant au parler vulgaire, populaire ou familier. Exemples: Alloter (Rolland, Recueil de chansons populaires, II, 223), s'amusoter (H. Lavedan, Le vieux mar» cheur, p. 12), couchoter (Zola, VAssommoir, p. 319), flânoter (Huysmans, Les sœurs Vatard, p. 211), fumoter, lichoter, boire (Huysmans, Marthe, p. 219), nageoter (Daudet, La petite paroisse, p. 309), pensoter, ronflotter (Huysmans, Les sœurs Vatard, p. 73), siffloter, toussoter.

2® Dérivés de noms: boulotter, chipoter (du vfr. chipe, lambeau), chevroter.

448. OUILLER, qui dérive peut-être de -uculare, se trouve dans quelques mots d'origine obscure: barbouiller, bredouiller (a remplacé Tancien bredeler)^ chatouiller (autrefois aussi chataillier, chateillier), gazouiller. Il est peu employé et ne paraît s'attacher qu'aux noms: patrouiller pour patouiller (de patte; cf. I, § 504, .-s), ventrouiller.

449. OYER reproduit la terminaison grecque -izare (-i^eiv) qui fut très employé dans le latin vulgaire à l'époque chrétienne. Exemples: agonizare, anathematizare, baptizare, barbarizare, christianizare, daemonizare, evangelizare, eunuchizare, exorcizare, martyrizare, pulverizare, scandalizare, etc. La terminaison -izare devient -idjare, d'où -ijare, -eiier, -oiier, -oyer: baptizare > vfr. batoiier. Au même résultat aboutissent aussi les terminaisons -ëcare, -égare, -ëcare (-ïcare), -îgare: *nëcare > noyer, negare > vfr. noiier, plïcare > ployer, lêgare > vfr. loiier. Ainsi la terminaison française -oyer provient de sources différentes qu'il peut êlre très malaisé de distinguer.

1® Dérivés de substantifs: bordoyer, charroyer, chatoyer, côtoyer, coudoyer, festoyer, flamboyer, foudroyer, guerroyer, larmoyer, ondoyer, plaidoyer, etc. On trouve dans la vieille langue :

armogery fabloyer (conter des fables), manoyer (tâter), ostoyer (guerroyer), paumoyer (brandir), pueployer (peupler), etc.

2® Dérivés d'adjectifs: blanchoyer, blondoyer, bornoyer (pour borgnoyery de borgne), nettoyer^ rudoyer, verdoyer, etc. On a dit autrefois asproyer, febloyer, amaigroyer.

Formes collatérales. A côté de -oyer, on trouve aussi -ayer dans bégayer (de bègue) et cartayer (pour carretayer, de carrette), et -eyer dans grasseyer.

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