‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 68 sur 124 · PRÉFIXES LATINS D'ORIGINE POPULAIRE · texte numérisé non relu

PRÉFIXES LATINS D'ORIGINE POPULAIRE

463. Nous allons passer en revue les préfixes suivants: a-, avant-y fces-, bien-, contre, dés-, é-, en- (in-), en- (in de-), entre- ^ . for-, mal-y mes-, mi-, non-, outre-, par-, plus-, pour-, pre-, re-, sans-, sous-, sur-, sus-, très-, vi-.

464. A ou AD (lat. ad et par assimilation ac, af, a g, etc.) se trouve dans beaucoup de composés passés en français; dans ces mots on a souvent refait l'orthographe médiévale soit en ajoutant un d (qui finit par entrer dans la prononciation; cf. I, § 119), soit en redoublant la consonne initiale suivant Va: adjungere > yfr. ajoindre } adjoindre ; adjudicare > vfr. ajugier > adjuger; administrare > vfr. amenistrer > administrer; apportare > vfr. aporter > apporter, etc. En français a- se combine avec des verbes et des noms.

P A -|- verbe: abattre, abaisser, affaiblir, apercevoir, apposer, attirer, etc.; sont propres au vieux français: acomenier, aconter, acoveter, acravanter, aemplir, adeuenir, agrever, atargier, etc. Le préfixe ajoute au simple une idée de direction vers un lieu ou vers un but déterminé (attirer); dans la vieille langue le préfixe avait parfois une valeur augmentative (aemplir, emplir jusqu'au bord), parfois il n'ajoutait rien à Tidée du simple (aconter = conter).

2^ A + substantif: about, acompte, affût, aloi, aplomb, appoint,

3® Formations parasynthétiques : aborder, achever, acculer, affronter, agenouiller, etc.; aboutir, atterrir, aveulir,

465. AVANT vient de ab ante. Il se combine surtout avec des substantifs, et il est tantôt adverbe, tantôt préposition.

1® Avant (adverbe) + substantif: avant-cour, avant-coureur, avant-garde, avant-mur, avant-poste, avant-propos.

2® Avant (préposition) 4- substantif: avant-main (partie antérieure du cheval, celle qui est en avant de la main du cavalier), avant-scèncj avant-veille. Notons aussi avant-hier.

3^ Avant (préposition) + adjectif: avant-dernier.

466. BES, préfixe propre surtout à la vieille langue, vient du latin bis. Il se combinait avec des noms et des y^rbes: Bes -{- substantif: besaive (bisaïeul), besaieul, besaieule^ besante (grand'tante), beslei (injustice, perfidie). — Bes + adjectif: besaigue; bescuit; besistre (-sextus), jour bissextil, désastre; beslong, oblong; beslourd, grossier, lourdaud. — Bes 4- verbe: bescuire, cuire deux fois, cuire tout à fait; besjugier, juger injustement; besleiier^ traiter injustement; besorder^ souiller, bestanciery disputer; bestondre, tondre mal; bestordre, réprimer(?); bestorner, tourner à Tenvers, altérer, corrompre. Sur Temploi de cette particule dans la langue moderne il faut remarquer:

P Bes se trouve dans besaigre (emprunté au provençal?), besaiguëy besas; ajoutons bévue (pour besvue) et brouette pour berouette < *besrouette9).

2^ Bes se retrouve sous les formes altérées ber ou bar dans berlue, autrefois barlue, proprement mauvaise lumière, dans barlong, autrefois berlong, beslonc, et peut-être dans barbouquet, bouton aux lèvres (de bouquet, petite bouche). Une autre altération se présente peut-être aussi dans balourd, balafre, balèure.

3^ Dans quelques mots bes a cédé la place à la forme savante bis. Ainsi besaieul, bescuit, bestourner.

467 BIEN (lat. bene) se combine avec des adjectifs: bienaiméy bien-disant, bienheureux , bienséant, bienveillant, bienvenu, birnvoulu; moins souvent avec des verbes: bien-dire, bien-faire. L'infinitif est substantivé dans le bien-dire, le bien-être, le bienmourir.

468. CONTRE (lat. contra) se trouve dans des mots latins comme contredire (contradicere), contrevenir (co nt rave n ire), et dans des mots d'emprunt comme contrebande (it.

contrabbando), contredanse (angl. country-dance). Il était d'un emploi rare en latin; en français il est assez productif et se combine avec des verbes et des noms.

1® Contre + verbe. Exemples: contre-balancer^ contre-hacher, contremandery contresigner.

2® Contre (adverbe) -f nom : contre-allée, contre-amiraly contrecoup, contredanse (danse où les groupes se font vis-à-vis; à distinguer de contredanse, altération de l'angl. countrydance, ancienne danse rustique), contrefaçon, contremaître^ contremarque, contre-ordre^ contre-scel.

3® Contre (préposition) + nom: contre-jour ^ à contre mesure^ à contre- poil, contrepoison ^ contresens, contretemps, contrevent, contre-vérité.

469. DÉS ou DÉ (devant une consonne) vient du latin dis. Il a eu une valeur privative et se combine avec des verbes et des noms.

1® Dé + verbe : débâcler, débander ^ débaptiser, débarbouiller^ déblanchir, débloquer^ déboiser, débotter, déboutonner^ décacheter^ desceller, décentraliser, découvrir, dédaigner, dédire^ défaire, déshabiller^ déshériter. On forme de ces verbes tous les jours. Exemples: Ils sont dé fiancés (E. Rostand, Les Romanesques, p. 53). Aussi donc, j'ai pris mon parti de ne plus dérager jusqu'à dimanche (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes^ p. 117). Désassembler (P. Verlaine, Œuvres complètes, I, 353). Décolérer.

2® Dé + substantif: déraison, désavantage y déshonneur^ désordre.

3® Dé + adjectif: déloyal, désagréable, déshonnête, désobligeant.

V^ Dérivés parasynthétiques: débâcher, déballer, débarder, débarquer, déborder, débourgeoiser, débourser, débrutir, déchaîner, etc. Formations toutes récentes: démarquiser, déprêtr ailler, déprêtriser, déroiser, décolérer, dérager, etc.

Doublets : Dépenser — dispenser.

470. É, autrefois ES, vient du latin ex; il se combine avec des verbes, moins souvent avec des substantifs.

1^ JE + substantif: échantignole, échenal.

2^ É + verbe : ébattre, ébranler, échanger, échauffer, émouvoir, éprouver.

3^ Combinaisons parasynthéliques: éborgnery ébouety ébourgeonnery éboutety ébranchery ébruitery échanvrery écorner, égreneTy époumoner.

Doublets. Effeuiller — exfolier y éployer — expliquer y épreindre— exprimer,

471. EN, ou EM devant une labiale, vient du latin in- (im): enceindre (incingere), enflammer (inflammare), employer (implicare). En français il se joint aux verbes et aux noms:

P En + verbe: encommencery encourir y endormir y enfermer^ enfumer, engeler, enlacer, enroulery entailler, embattre, etc.

2^ En (préposition) -f nom : encaissey enfin, enjeUy entrain,

3^ Formations parasynthétiques : encadrer, encanaillery encaver, encourager, endetter, engager, eniorer, emmurery emperter, etc.

Doublets. Employer — impliquer, empreindre — imprimer^ encroûter — incruster, endurer — indurer, entendant — intendant, elc-

472. EN, ou EM devant une labiale, dérive du latin inde (§ 592). Il ne se combine qu'avec des verbes désignant un mouvement: s'enfuiry s' enlever y s'ensuivrey entraîner, s* envoler, emmener y emporter, La soudure de la particule est relativement récente. Dans s'en aller elle ne s*est pas encore accomplie, ni dans la langue littéraire ni dans l'orthographe.

473. Dans la vieille langue les verbes de mouvement étaient souvent accompagnés de en qui exprimait d'une façon vague et indéterminée le point de départ de Faction. On trouve ainsi en aller, en entrer, en fuir, en issir, en lever, en mener, en partir, en repairier, en revertir, en saillir, en tourner, en venir, etc. Exemples: J'en vois au roi Artus, beau sire (Beroul, Tristan, V. 3361). Les chevals broichent, chascuns d'aus c'en avance (Raoul de Cambrai, v. 2810). Cil en entra chiés un pestor (Beroul, Tristan, v. 675). Fors de la chanbre en est issuz (ib,. V. 723). Levez s'en est li chapelains (ib., v. 2549). En ses dedaix Yseut en meine (ib., v. 4271). Au matinet s'en part Tristrans (ib., V. 1423). Cil s'en repaidrent a Rome la citet (Saint Alexis^ v. 126). Par vos m'en estuet revertir (Beroul, Tristan^ v. 936). Errant s'en rest moût tost salliz (ib., v. 746). Iseut s'en torne, il la rapelé (ib., v. 197). Par mi les rues en vienent si granz torbes (Saint

Alexis, V. 513). Tant a erré voie et sentier — Qu*a la herberge au forestier — En est venu celeement (Beroul, Tristan, v, 3017 -3019).

Remarque. La soudure d'en avec le verbe peut amener un dédoublement curieux de la particule. A côté de la construction primitive i7 t'en est fui et de la construction postérieure i7 s'est enfui, on trouve i7 s^en est enfui, qui probablement est à regarder comme une contamination des deux premières expressions. L'emploi pléonastique d'en n'a été reconnu par la langue littéraire que dans un seul cas: i7 s'en est ensuivi. Pour les détails, voirie paragraphe suivant.

474. Nous allons maintenant examiner quelques-uns des verbes cités pour déterminer quand la soudure s'est faite.

En aller (s'). La particule est restée séparable jusqu'à nos jours dans la langue littéraire; toutes les grammaires enseignent qu'il faut dire je m'en suis allé. Dans la langue parlée, au contraire, il y a une forte tendance à unir les deux éléments et à dire je me suis en allé. Cette tendance, qui commence à prendre pied aussi dans la langue littéraire de nos jours, remonte au moins au XVIP siècle. Ménage proteste contre i7 s'en est enallé et // s'est enallé; il les appelle »des façons de parler vicieuses «, et ajoute qu'il faut dire simplement i7 s'en est allé {Observations, p. 384). Pour le XVIII* siècle, nous n'avons trouvé qu'un seul exemple: J'ai mis la main sur la grande lettre, & je me suis en allé avec (Dorvigny, Les fausses confidences. Paris, 1781. P. 18). Au siècle suivant les exemples fourmillent: Dieu, comme il se sera brusquement en allé (Victor Hugo, Le roi s'amuse). Quand s'est-il en allé? (Musset, Théâtre, p. 103). Et s'il s'était en allé, que ferions-nous? (Scribe, Héloîse et Abailard, l, se. 1). Cette dernière s'était en allée (Bourget. Mensonges, p. 312). La petite fille paraissait s'être en allée loin de cette salle (/cf., La terre promise, p. 159). Quand ma femme et moi, les vieux, nous nous serons en allés (P. Hervieu. Le Dédale, I, se. 1).

L'emploi du participe passé en allé comme adjectif nous fournit encpre une preuve de la soudure réelle de la particule au verbe. Surtout les poètes lyriques ont une prédilection pour cet emploi: Que nous veut ce piège D'être présents bien qu'exilés. Encore que loin en allés (P. Verlaine, Œuvres complètes, I, 162). Une âme en allée (16., I, 312). Et l'adoration à

l'infini s'étire En des récitatifs lentement en-allés (ib,, II, 387). O sœur des heures en allées (St. Merrill, Poèmes, Paris, 1897. P. 134). Comme un soupir furtif de femmes en allées (ib, Paris, 1897. P. 67). Les prosateurs aussi se servent de en allé: Tant d'amis pour toujours en allés (Bourget, Voyageuses, p. 90). Sa fille en allée pour toujours (id., Complications sentimentales, p. 278).

Encourir (s*). Ce verbe n'est plus guère usité, mais Littré remarque qu'on écrit aussi s'en courir, et le Dictionnaire Général dit que la particule est séparable. Je n'ai jamais rencontré ni // s'est encouru ni il s'en est couru.

Enfuir (s*). La particule était séparable encore au XVI P siècle: Quant il ço sourent qued il foïz s'en eret (St, Alexis, V. 103). Fuir s'en voelt (Roland, v. 600). Je ne pensai faire tel perte — ■ Ne foïr m* en a tel poverte ! (Beroul, Tristan^ v. 240). Es landes de Bordele s'en est li dus fuis (Aiol, v. 49). Voici maintenant quelques exemples du grand siècle: Les Barbares s'en étaient fuis (Vaugelas, Quinte- Curce). Il s'en est fui de chez moi (Molière, M. de Pourceaugnac, II, se. 2). Vite, fuis-t'en (La Fontaine, Contes, IV, 12). Littré remarque: » Aujourd'hui cet archaïsme est Irors d'usage et considéré comme une faute; il faudrait dire: Enfuis-toi, ils se sont enfuis; mais d'aucune façon on ne dira ils s'en sont enfuis, c'est une grosse faute. «

Ensauver (s*). Ce verbe inconnu aux dictionnaires existe dans la langue parlée et apparaît quelquefois dans la littérature: Elle s'est ensauvée avec son enfant (Frédéric Soulié, Closerie des genêts, V, 3). La fille ensauvée d'un concierge (Zola, l'Argent, p. 85).

Ensuivre (s*). La soudure s'est effectuée de bonne heure au moyen âge. On trouve déjà au XV* siècle s'en ensuivre: C*est un haut bien qui de ce fait s'en ensuivra (Cent nouvelles nouvelles, n° 14). Quels inconvénients auraient pu s'en ensuivre! (Molière, Amphitryon, II, se. 3). Les grammairiens actuels demandent rigoureusement cette construction. Littré donne comme exemple: » Voilà le principe: la conséquence s'en ensuivra*, et il ajoute: ill ne faudrait pas croire que l'on pût écrire s'en suivre, en deux mots, pour signifier: découler de là; car se suivre ne se dit pas dans ce sens.c Pourtant beaucoup d'auteurs cherchent évidemment à éviter la répétition, de la particule et réduisent il s'en ensuit à i7 s'en suit. En voici quelques

exemples: Elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante nièce et la perte de sa mère qui s*en étoit suivie (Bernardin de St. Pierre, Paul et Virginie). Le hasard nous les a fait rencontrer; il s'en est suivi quelques propos un peu vifs (Cinq-MarSy ch. XIV). Les journaux et revues fourniraient des exemples correspondants nombreux. On trouve couramment: Un échange de témoins s'en est suivi.

Envoler (s'). La particule était séparable durant tout le moyen âge: Et les très douces acolees Qui s'en ierent si tost volées (R. de la Rose, v. 13070). Li jones contes de Flandres s'en estoit volés en France (Froissart, ch. 250). Au XVP siècle la soudure s'est faite et on peut même ajouter un nouvel en. Malherbe ne veut pas qu'on dise s'est envolé, mais s'en est envolé (Œuvres, IV, p. 259).

475. ENTRE vient du latin inter. Il se combine en français surtout avec des verbes, moins souvent avec des noms.

1® Entre + verbe. Ces combinaisons se divisent en trois groupes selon le sens: — a) Verbes réciproques: s'entr'accusery s'entr'aider, s'entr'aimer, s' entrebaiser, s' entredétruire. — b) Verbes actifs dans lesquels entre signifie 'par le milieu': entrecouper, entrecroiser, entrelacer, entrelarder, entremêler. — c) Verbes actifs dans lesquels entre signifie 'à demi' : entre-bâiller, entreclore, entr'ouvrir, entrevoir.

Soudure. L'origine d'une combinaison telle que s'entr'aimer est à chercher dans le latin inter se amare devenu se inter amare. Pour le vieux français il faut remarquer que la soudure d'entre au verbe ne s'était pas encore effectuée, et qu'il pouvait se combiner avec le verbe auxiliaire : S'entre sont Féru (Méraugis, v. 3012). S^entre sont damagié (Chev. as deus espees, V. 823). On trouve encore au XVI« siècle dans R. Garnier: Et s'entresont tuez (Antigone, v. 1005).

Rbbiarque. m. Thurneysen a souligné l'emploi étendu que fait le galloroman de inter joint à un verbe pour exprimer la réciprocité. Comme un procédé analogue s'observe en celtique, il suppose que sur ce point, le latin de la Gaule a été influencé par le gaulois. C'est une hypothèse qui'il est aussi impossible d'infirmer que de prouver.

2** Entre + nom. Dans ces combinaisons entre peut être adverbe ou préposition. — a) Entre est adverbe dans: entre-bande, entrebat, entrecours. — b) Entre est préposition dans: entr'acte,

entre- colonne, entrecuisse, entredeux, entrefesse, entre-ligne, entremets, entresol, entre-sourcils, entre-voie, etc. On avait en vfr. entrecor {Romania, XXXIII, 414), entrueil

476. FOR, autrefois FORS, vient du latin loris. A côté de for(s) on trouve aussi four-, faux- et hors-. Le latin classique ne connaissait foris que comme adverbe: foris ferre; Tilalien et le gallo-roman le connaissent aussi comme particule de composition. En français il a fourni au moyen âge un certain nombre de formations; dans la langue moderne for- s'est éteint. For- se combine surtout avec des verbes, rarement avec des noms.

P Fors -f verbe: for clore ^ for huer, for jeter, for lancer, forlonger. L'ancienne langue connaissait en outre: forschacier, forschargier^ forsgeter, forsmarier (d'où formariagé), forsmetre, forsostagier, forspaisier, forspaisire, forspasser, forsporter, forsprendre, etc. — For- paraît aussi se trouver, sous une forme altérée, dans faufiler, faux-fuyant, fauxmarcher (cf. I, § 529).

2^ Fors + substantif: forban (celui qui est hors du ban, qui agit sans autorisation).

3^ Fors -\- adjectif. On ne saurait citer que l'adverbe hormis, combinaison moderne de hors et du participe mis,

4® Formations parasy nthétiques : forcener (pour forsener), forligner, formuer, forpagser, fortitrer, fourvoyer,

477. MAL, du latin maie, se trouve dans un certain nombre de juxtaposés; il se combine surtout avec des adjectifs, moins souvent avec des verbes.

1^ Mal + adjectif: maladroit, malaisé, malappris, malavisé, malcontent, maldisant, malentendu, malgracieux, malhabile, malhonnête, malpropre, malsonnant,

2^ Mal + verbe : maldonner, malfaire, maltraiter, malverser.

Remarque. Plusieurs des mots cités sont des recompositions; devant une consonne on avait autrefois maii au lieu de mal: maiicontenU maugracieux (I, § 342, Rem.); on dit encore maupiteux^ maussade.

478. MES, devenu MÉ devant une consonne, dérive du latin minus (dont la forme accentuée est moins). Il s'ajoute surtout aux verbes, moins souvent aux noms.

P Mé 4- substantif: méchef^ méplaty mésaise, mésaventure^ mésintelligence,

2^ Mé 4- adjectif: mécontent La particule n'est plus reconnaissable dans méchant^ autrefois mescheant

3^ Mé -j- verbe : mécompter^ méconnaître^ mécontenter, mécroire, médire^ méprendre, mépriser j mésarriver, mésestimer, etc.; on disait en vfr. mesamer, mesconseillier, mesmener, etc.

479. MI, originairement un adjectif (lat. médium) qui variait de genre, est devenu un vrai préfixe qui ne s'emploie jamais seul. Il se combine, ordinairement à l'aide d'un tiret, avec des substantifs, rarement avec des adjectifs et des verbes.

1^ Afi + substantif: la mi-carême, la mi-été, la mi- février, la mijuin, etc. (sur le genre, voir § 712), le mi- fort de Vépée; une étoffe mi-fil et mi-coton ou par brachylogie mi- fil et coton. Il se trouve surtout dans des combinaisons précédées de la préposition à; à mi-chemin, à mi-corps, à mi-côte, à mi-fruit, à mi-montagne^ à mi-sucre, à mi-terme, à mi-voix, etc. En dehors de ces cas qui nous présentent des combinaisons toutes faites, mi peut sporadiquement se joindre à n'importe quel substantif. Rappelons une ballade de Paul Verlaine où il décrit son jardin mipotager et mi'verger,

2® Mi + adjectif: mi-bis, mi-mort,

3^ Mi -f verbe : mipartir.

480, NON, particule séparable, se combine surtout avec des substantifs (et des infinitifs pris substantivement), moins souvent avec des adjectifs. Dans les combinaisons nouvelles — on en forme tous les jours surtout dans le langage scientifique — le trait d'union est de rigueur.

1® Non + substantif: non-activité, nonchaloir, non-conformiste, non-disponibilité, non-intervention, non-jouissance, non-Heu, nonprix, non-réussite, non-sens, etc. Les combinaisons non-être, nonmoi sont calquées sur les termes philosophiques allemands nicht'Sein et nicht-ich, qui jouent un rôle important dans la terminologie scientifique de Fichte et de Hegel.

2^ Non + adjectifs: nonchalant, nonobstant, non-pair, nonpareil.

481. OUTRE, du latin ultra, se combine avec des adjectifs et des verbes: ouirecuider (d'où outrecuidant, outrecuidance)^ outrepasser (d'où outrepassé), et des noms: outre-mer^ outretombe.

482. PAR vient du latin per: parcourir (percurrere), parjurer (perjurare), parvenir (pervenire), etc. En français il se combine surtout avec des verbes, moins souvent avec des noms. Il a une valeur augmentative ; dans les verbes il désigne un achèvement : parfaire = faire jusqu'au bout,, comme percantare = ad finem cantare. Dans les adjectifs il désigne un superlatif absolu: perhorridus veut dire 'horrible tout au travers'. Des expressions analogues se trouvent dans les langues germaniques et Scandinaves; comp. ail. durchaus schlechty dan. gennemmusikalsk, suéd. genomusel,

P Par + verbe: Ces combinaisons étaient très générales dans la vieille langue: parabatre (détruire entièrement), par accomplir y paraller, paramer (aimer passionnément), parassommer (terminer complètement), paravesprir (être tout à fait arrivé au soir), parboutery (pousser vivement), parcheoir (tomber entièrement), parcondamner, parconter, parcouper^ parcroisire, parcuire, pardlsner (achever de dîner), pardurer, etc. De ces formations la langue actuelle n'a retenu que parachever, parfaire, parfondre, parfournir, parfumer, parsemer.

2^ Par + adjectif: paradmirable (très admirable), paraduisé (bien avisé), paraigu (très aigu), pardifficile, pardurable, parégal, parfin, parhorrible,

3^ Par (adverbe) + substantif: parfin, parsomme (somme complète).

4^ Par (préposition) -\- substantif: pardessus, parfond, parterre.

Formations analogiques. Profundus était devenu parfont en ancien français; la forme moderne profond est savante. Parfilure a remplacé porfilure.

Soudure. En latin per était inséparable: perfundere, perfacere, perhorridus, perfacilis, per magnus, etc.; en français par est devenu séparable. Il se détache en ancien français du verbe principal pour se joindre au verbe auxiliaire : Com par fui avoglez (St. Alexis, v. 394). Li doze per i parfurent

ocis (Mort Aymeriy v. 2665). Tu nos par as toz esperduz (Éuangile de Nicodème, B, v. 81 1).

483. PLUS (lat. plus) se trouve dans les quelques combinaisons suivantes: plus-pétition^ plus-value, et plupart^ autrefois pluspart.

484. POUR, du latin pro, se combine surtout avec des verbes: pourchasser, pourfendre, pourlécher, pourparler, pourpenser, poursuivre, pourvoir. De telles combinaisons étaient bien plus fréquentes au moyen âge où on trouve : poraler, porardeir, porchanter, porfornir, porgarantir^ porgarder, porpoindre, porprendre, porsaillir, portraire, etc. Dans tous ces mots pour a un sens augmentatif: porardeir, brûler entièrement; porbattrey battre de toutes ses forcés, comme pourlécher (une des dernières combinaisons avec pour), lécher tout autour. L'union de pour et un substantif est très rare; on ne saurait citer que pourcent.

485. PRÉ (lat. prse) se trouve dans quelques mots d^emprunt: précéder (praecedere), précaution (prsecautio), prédestiner (praedestinare), etc. et dans un assez grand nombre de formations nouvelles. Il se combine surtout avec des verbes: précompter, prédécéder, prédéterminer, prédisposer, prédominer, préétablir, préjuger, etc. Rarement avec des noms: pré-achat, prélegs. Formation parasynthétique: préhistorique.

Formation analogique. Préceinte est une altération de l'ancien français pourceinte de pourceindre, entourer.

486. RE provient de lat. re-, dont la forme savante est ré- (§ 517). On le trouve dans des mots populaires tels que rebrasser (*rebrachiare), recevoir (recipere), recueillir (II, § 66, »), recouvrer (reçu per are), et dans un très grand nombre de créations françaises.

Redoublement. On peut redoubler ce préfixe. La combinaison rere- est surtout employée dans le langage un peu familier. Elle se présente rarement dans la littérature. Exemples: Il s'assied, emplit son verre et boit. — Il reboit. — Il rereboit. On grimpe, on descend, on regrimpe, on redescend, on reregrimpe (V. Hugo, La dernière gerbe). Il faut bien comp-

ter trois mois pour relire, ftiire copier, re-recotriger la copie et faire imprimer (Flaubert, Correspondance^ III, 216).

Remarque. Re- a été introduit, par analogie, dans plusieurs mots savants: relaps, relater, relatif, relaxer, reléguer, reliquat, relique, remède, etc. On hésite entre reviser et réviser, révision et révision, réclusion et réclusion. On a hésité autrefois entre réfréner et refréner; c'est la dernière forme qui l'a emporté: sur revendication, voir II, § 233,1.

487. Particularités de forme. La combinaison de re- avec un mot amène certaines particularités orthographiques et phonétiques.

P Re devant une consonne. Rien à remarquer que pour les mots qui commencent par un s, Re -j- dire devient redire, et on a de même refaire, reprendre, etc., etc., tandis que re -f- sentir devient ressentir [r9sOti:r]; comme un s simple intervocalique se prononce [z], on a voulu éviter la graphie resentir, et on a redoublé la consonne, mais on perd autant que Ton gagne par ce procédé qui indique très mal la prononciation de Te. Voici quelques exemples du redoublement de s: ressaigner, ressaisir, ressasser, ressaut, ressauter, ressembler, ressentir, resserrer, ressortir, ressouder, ressource, ressouvenir, ressuer.

2^ Dans les compositions modernes, en tant qu'elles sortent trop de la langue officiellement reconnue, re- s'attache volontiers au verbe à Taide d'un tiret, évidemment pour désigner, par une orthographe particulière, le nouveau mot comme une création absolument individuelle. En voici quelques exemples, tous tirés de la Correspondance de Flaubert: Je re-suis à flot (IV, 93). Ma mère se re-mourait (ib,, p. 103). Un re-four (Jb., p. 90). Une re-promenade (ib., p. 63).

3® Re devant une voyelle. Régulièrement re perd son e sans que ramuîssement soit indiqué par une apostrophe: racheter, ranimer, rappeler, rhabiller, récrire, remplir, rouvrir, etc.

4® Dans les compositions nouvelles on peut garder la voyelle ou rélider. Si Ton garde la voyelle, re- est remplacé par ré-. Ainsi pour dire 'organiser de nouveau* on préfère réorganiser à rorganiser (voir § 518) ; ce n'est qu'exceptionnellement qu'on emploie re-: J'ai reécrit la préface (Flaubert, Correspondance). Dans ce dernier cas nous avons affaire à une sorte de recomposition (comp. § 458). Si l'on ne garde pas la voyelle, son élision est le plus souvent indiquée par une apostrophe.

Nous empruntons les exemples suivants à Tétude de M. Meinicke: Évidemment, elle se demandait comment deux êtres qui avaient été sur le point de se quitter pour la vie, pouvaient subitement redevenir unis et se ir'ai/ncr*. Tel est son mot. Elle me dit sérieusement, pour indiquer une date: »Depuis que papa Vous r*aime, maman . . .< (M. Prévost, V heureux ménage, p. 262). Hâtivement, à l'aveuglette, elle refait sa toilette, rarrange ses cheveux (Toudouze, La Fleur Bleue^ p. 201). D'abord, tu voulais faire un roman, puis c'a été un voyage. Puis, ce fesi un roman (Flaubert, Correspondance, III, 192).

488. Re -f- verbe. Cette combinaison est extrêmement générale: reboutonner y recourber, redire^ refaire, reprendre, revenir, revoir, etc., etc. Sporadiquement re- se joint à n'importe quel verbe pour marquer la répétition: mourir — remourir, etc. Rappelons que ravoir, qui était autrefois d'un usage plus général, n'est guère usité qu'à l'infinitif; on l'emploie cependant familièrement au futur et au conditionnel: Je veux ravoir mon livre et le raurai. Je le raurais si je voulais.

Doublets. A côté des mots en re- on trouve parfois des doublets en ré-. Il faut distinguer trois groupes principaux:

1^ Le même mot latin a passé en français sous une forme populaire (re-J et sous une forme savante (ré-). Exemples: recolligere > recueillir — récolliger, recuperare > recouvrer —récupérer. Notez que de relax(ic)are on a relâcher et relaxer.

2^ A côté d'une composition française en re- on trouve un doublet en ré- emprunté au latin: recréer — récréer (recreare), reformer — réformer (re for m are), reparer — réparer (reparare), reprouver — réprouver (reprobare), resigner — résigner (r e s ignare). Comp. repondre — répondre (res pond ère).

3* A côté d'une création française en re- on trouve un doublet impropre en ré- dont Vé appartient au verbe: réchauffer (re -\- chauffer)— réchauffer (re + échauffer), recrier (re + crier^ —récrier (re + écrier), remoudre — rémoudre, reieindre — réteindre, retendre — rétendre,

489. Re -\- substantif. Ces combinaisons sont constantes ou sporadiques.

P L'union fixe de re- avec un substantif se trouve dans rebord, recoin, reflux, repic et en outre dans beaucoup de mots

en 'tion : recompositioriy recon^iituiion, reconstruction, reconvention. On trouve dans la vieille langue: reaoust (double récolte), rebras (bord retroussé, repli), recoup (second coup, contre-coup), redon (don fait en retour d'un autre don), à redos (dos à dos), regort (eau profonde, baie), etc.

2® Re- peut se joindre sporadiquement à n'importe quel substantif pour indiquer la répétition. La Correspondance de Flaubert en offre des exemples curieux: En fait de nouvelle, il y a du recalme (III, 349). Le bon Offenbach a eu un refour à rOpéra-Comique (IV, 90). J'étais brute et étourdi; mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue (II, 217). Tu serais bien aimable de m'envoyer une re- Comtesse de Chalis, pour la répandre. La mienne est déjà éreintée (III, 353). Me revoilà à Croisset pour deux mois et dans le re-Saint Antoine (III, 43). Des processions — c'était à la brasserie — de bocks et de rebocks (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes, p. 189). Cet emploi de re- appartient surtout au langage un peu familier. On se rappelle les vives critiques du rebonsoir de Un caprice. En parlant de cette pièce Mme Arvède Barine remarque: » Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était mal écrit: ^ Rebonsoir , chère! En quelle langue est cela?« disait Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complète (Musset, p. 148).

490. Re + adjectif. La combinaison de re- avec un adjectif était assez ordinaire en latin: recurvus, reduncus, renudus, etc. Elle est presque inconnue au français; rebours et recoi ne sont pas des créations nouvelles, ils reproduisent probablement des combinaisons latines.

491. Re + pronom. Combinaison qui paraît extrêmement rare. Je n'en connais qu'un seul exemple: Cest remoi, tante Josette (Gyp, Mr. le duc, p. 217).

492. Re + nom de nombre. On trouve sporadiquement réuni à un nom de nombre cardinal. Ex.: Bientôt, la bataille recommença, et on n'entendit plus que des voix grêles et potinières, a.vec le refrain des joueurs et le cliquetis des dominos, sur la table de marbre. — A vous, la pose. — J'ai le patard. — Du quatre. — Et du re-quatre (Dubut de Laforest,

Morphine^ p. 4). Dans la vieille langue re- se combinait avec des noms de nombres ordinaux pour former des substantifs: redisme (seconde dîme, le dixième du dixième), requart (quart de la quatrième partie), requint (la cinquième partie du cinquième), retiers (le tiers du troisième).

493. Re + particule. Re se joint à voici et surtout à voilà, Ex.: Me revoici. Revoilà le chien qui hurle (G. de Maupassant, Petite Roque, p. 158). Et nous revoilà partis, Dieu sait pour ou {Soirées de Médan, p. 123). On trouve aussi dans la vieille langue res, contraction de re et es (§ 592). En dehors de ces cas, re- s'unit à bravo, d'où rebravo. Une formation individuelle curieuse se trouve dans l'exemple suivant: — Et les imitant, elle continua: •L'histoire de France tout entière??? — Ahl!! — Et la syntaxe??? — OhlII — En. troisième à treize ans??? — reohîlît (Gyp, Petit bleu, p. 67).

494. Soudure. Quant à la place de re- on observe une différence fondamentale entre le vieux français et le français moderne dans les cas où il s'agit d^une combinaison où entrent un verbe principal et un verbe auxiliaire ou modal. Actuellement re- accompagne toujours le verbe principal (ils sont revenus, il peut le refaire); au moyen âge il s'attachait au verbe auxiliaire (il resont venu) ou modal (repuet le faire). Exemples :

1^ Re + avoir: Et l'empereres rot assemblées ses genz (Villehardouià, § 451). Et autressi Fromons li parjurez — Ra touz ses homes rengiez et aunez (Jourdains de Blaivies, v. 3927 — 3928).

2® Re + estre: Nicholes rest venuz arrière (Guillaume de Dole, V. 1501). Et en mains leus refurent les eschieles des nés si aprochies (Villehardouin, § 237). Là refu li trésors si très granz trovez (ffr., § 250). Et des borjois se rest chascuns armez (Jourdains de Blaivies, v. 3926). A lor voye mis se ressont (Richars li biaus, v. 4002).

3^ Re + aller: Et li traitres rêvait ceuls envaïr (Jourdains de Blaivies, v. 4001).

4^ Re -|- cuidier: Piusour de nos gens recuidierent passer à nou (à la nage; Join ville, § 235).

5® Re + deveir: Des Alemenz vos redevom conter (Narbonnais, V. 2465). Redoit conquerre Aijmer le baron (ib., v. 2853).

El bien le redevoient faire (Péan Gastinel, Vie de saint Martin^ V. 4649).

6^ Re -f- faire: Le tierz refait contre terre chair (Jourdains de Blaivies, v. 4008).

7® Re + poeir: Et se ne me repuis tenir — Que jou ne canl (Mâtzner, Altfranzôsische Lieder^ 38, s). Or repuet cil à Tuis huchier {DolopathoSy v. 11176).

8^ Re + voleir: D'iceste onour nem revueil encombrer (St. AlexiSj V. 188). Revolez vos a Troie aler (Enéas, v. 5684).

Cas isolé. Il faut enfin observer que re- peut se séparer entièrement du verbe et précéder les pronoms le, la, lor, se et les adverbes pronominaux en, g. Cette particularité est propre à la Vie de Saint Martin^ écrite en Touraine par Péan Gastinel, vers 1200. Lonc tens fut la terre essilee, — Tant que Dex reVot aveiee (v. 7879 — 7880). Puis a de Teve des fons prise — Et re Va derechief enquise — Que savoit (v. 5775 — 5777). Et sainz Martins relor ajue (v. 4722). Grant pièce einsi se dementerent, — Tant que vers Tors res'adrecereni (v. 10075 — 10076). L'empereriz et Temperieres — Et Tarcevesque res'assistrent (v. 846—847). Et mainte d'els res'enfoîrent (v. 7665). Et puis res'en alerent (v. 8786). R'en oint uns autres ensement (v. 4428). Cist r'en fist maintes aveier (v. 4613). De Pauluau r'^i fut venue (v. 9201). Uns r'i vint qui ravoit perie (v. 5573). Et fondé r'i a mainte église (v. 9836). Ri viennent et por els esbatre (v. 9421). Comme Ta fait voir M. E. Herzog, le même phénomène se trouve aussi mais très rarement dans quelques autres textes : Blanche color r*i ot (Macé de la Charité, v. 4355). Mais ce re m'esmaie (Cligés, ms. T., v. 4442).

495. Signification. L'emploi de re- présente un grand nombre de nuances sémantiques extrêmement fines pour lesquelles nous renvoyons à Tétude détaillée et consciencieuse de M. Max Meinicke, en nous bornant ici à une indication sonimaire de quelques groupes principaux.

P Re indique la simple répétition d'une action: redire, dire une seconde fois; comp. refaire, revoir. Rebâtissez le temple, amis; faites renaître — Un culte somptueux, — (Rostand, La Samaritaine^ p. 14). Il peut aussi indiquer une répétition multiple: une question rebattue, un chemin rebattu. Ce sont les

seules significations qui soient restées vivantes et productives dans la langue moderne.

2^ Re indique la répétition d'une action par rapport à un autre sujet; il prend ainsi le sens de 'de mon côté', 'de ton côté', etc. ou de 'quant à moi', 'quant à toi', etc. Cet emploi est propre à la vieille langue où il est très répandu. Exemples: La femele est foillue — Cum foille de laitue, Li masles foilluz rest — Si cume la [bete] est (Philippe de Thaûn, Bestiaire, V. 1577). Na encor pas XXV ans passé Que je refui an estrange régné (Narbonnais, v. 2965 — 6). Et l'en chaîrent as piez mult plorant, et il lor rechiet as piez, et dit que il le fera mult volentiers (Villehardouin, § 43). Et quant cil les virent venir, si corurent à lor armes; que il cuiderent que cil fuissent Grieu, et cil recuiderent altressi d'aus (id., § 383). Ele ot paor que, s'ele i entroit, qu'eles ne Tocesiscent, si se repensa que s'on le trovoit iluec, c*on le remenroit en le vile (Aucassin et Nicolete, 16, 31). Et tu me redeuroies dire Queus hon tu ies et que tu quiers (Cheval, au /io/î, v. 356 — 357). Et d'autre part mes sire Yvains Ne restait mie trestoz sains (i6., v. 4561 — 62).

3^ Re indique un rétablissement dans le premier état: regagner sa place, regagner la confiance de son maître.

4^ Re indique une rétrogradation: retourner dans son exil; au lieu d'agir il recule, Re se rapporte souvent à un temps passé: Sa lettre m'a ramené à cinquante ans en arrière. Je me reportais au souvenir de mon enfance. Il faut remonter un peu plus loin.

5^ Re indique une opposition, une réaction: Nous citerons comme exemples les verbes se rebiffer et se rebéquer,

6^ Re indique la réciprocité, l'échange.

7® Re peut avoir une valeur augmentative, l'idée d'une répétition conduisant facilement à celle d'une augmentation. Roublier signifie d'abord oublier de nouveau, puis oublier tout à fait: Va coquin: va, sanglant paillard; Tu me refais trop le gaillard (Patelin, v. 949). Si ne sçavoient en quelle manière ilz le dévoient remercier ne regracier le bien et l'honneur qu'il leur avoit fait (Jehan de Paris, p. 16). La valeur augmentative de re est encore appréciable dans rechercher, recoin, relent, reluire, raffoler^ ressentir.

8^ Souvent le sens de re- est tout à fait eflfacé, de sorte que le dérivé exprime la même idée que le simple. Ce phénomène est suriout fréquent dans la langue populaire qui abuse de re-, Darmesteter cite les exemples suivants: rappeler en justice pour appeler en justice; remplir son verre pour emplir son verre; remonter sa montre pour monter sa montre; rétamer, récurer^ rappropier, rassortir, renforcer pour étamer, etc.; une resserre pour une serre. Des exemples correspondants se rencontrent aussi hors de la langue populaire. Re a perdu sa valeur dans les cas où le verbe simple a disparu: ainsi remercier a tout à fait remplacé Tancien verbe mercier resté en usage jusqu'au XVI« siècle; de la même manière, racon/er a remplacé aconter. Hors de ces cas particuliers re- a perdu sa valeur dans receler, renfermer et quelques autres.

Remarque. Dans le parler belge actuel re- a beaucoup perdu de sa valeur primitive, tout comme dans Targot de Paris. M. Gustave Cohen remarque: >0ii entend couramment cette phrase: Ça ne sait pas rentrer dedans, pour: Cela ne peut pas y entrer. On préfère récureT à écurer^ rélaver à /ai;er, rallonge à allonge* (Le parler belge, dans Skandinavisk Mânadsrevg. 1906, p. 166).

496. SANS vient de sine; il est toujours préposition et ne s'unit qu'aux substantifs. Exemples: un sans-cœur^ un sansculotte, une sans-dent, un sans-façon^ une (pomme) sans-fleur, un sans-gêne, une (poire) sans-peau, un sans-souci. Dans la langue d'aujourd'hui on trouve plusieurs combinaisons nouvelles : Labosse n'est pas un sans-patrie (Lavedan, Vieux marcheur, p. 5). Je ne serais plus un homme, je serais l'irresponsable, le sans jugement et le sans volonté (Dujardin, Les lauriers sont coupés, p. 28). Tous ces mots sont des substantifs; on leur donne très rarement une fonction adjectivale, comme dans l'exemple suivant : L'anglais ... est devenu le plus rapide et le plus sansgêne des idiomes (M. Bréal dans La Revue de Paris, 1901, IV, 237).

497. SOU ou SOUS vient de subtus. Cette particule s'unit avec les verbes et les noms; on emploie sou dans les combinaisons anciennes: soulever, et sous principalement dans les combinaisons nouvelles: sous-archiviste, sous-bois, sous-amender. On hésite entre soubarbe, sougarde, sougorge, soupied et sousbarbe, sous-garde, sous-gorge, sous-pied (comp. I, § 463, s).

1** Sous + verbe: soulever^ souligner, soumettre, sourire, soutenir, soutirer, souvenir, sous-affermer, sous-amender, sous-entendre, souS'freter^ sous-louer, etc. Parmi les composés morts, rappelons sou'pleurer (Perret, Les héros subalternes, 6, p. 54).

2® Sous + substantif: soucoupe, sous -aide, sous -bail, sousjupe, etc.

Remarque. Dans plusieurs cas il y a eu hésitation entre sous et snh. A c6té de sous-entendre on trouve au XVI* siècle sub-entendre, qui n'a pas ré* ussi; d'un autre côté sous-diviser a été remplacé par sub-diviser,

498. SUR dérive du latin super; il se combine avec des verbes et des noms.

1® Sur + verbe: surabonder, suracheter, surajouter, surcharger, surchauffer, surexciter, surestimer, surmener, surpasser, surprendre, etc. On trouve aussi beaucoup de formations individuelles. Flaubert écrit: Adieu, pauvre tante adorée; je f embrasse, et je te surembrasse (Correspondance, I, 293). Je me suis surembêté ces jours-ci d'une façon truculente (ib., I, 293).

2** Sur + substantif. Dans ce cas sur- peut être adverbe comme dans surarbitre, surenchère, suroffre, survaleur, etc. ou préposition : surlendemain, surtout. On ne trouve pas de composé nouveau où sur soit préposition.

3® Sur + adjectif: surabondant, suraigu, surcomposé, surfin, surhumain, surnaturel,

499. SUS, du latin susum pour sur su m, se combine en français avec des noms; il est adverbe ou préposition.

P Sus, adverbe : susdénommé, susdit, susénoncé, susmentionné, susnommé, susrelaté.

2^ Sus employé comme préposition se trouve dans quelques parasynthétiques appartenant à la langue savante: sus-hépatique, sus-nasale, sus-pubien,

500. TRES (ou TRÉ, TRÈ) du latin trans, devenu tras (I, § 318,8). Il se combine surtout avec les verbes: tresaller, trébucher (de bue, tronc du corps, et très, indiquant le déplacement), trépasser (d'où trépas, trépassement), tressaillir, tressauter. On trouve dans la vieille langue tresbatre, tresboivre, très-

changîer, trescolper, tresfremir^ tresjeter, treslancier, tresmuer^ trèspoindre (d*où trépointe\ etc. Il se combine rarement avec des noms comme da&s tréfonds,

SOI. VI, suffixe à demi-populaire, reproduit le latin vice. On le trouve dans vicomte « vfr. visconte < vicecomitem), d'où vicomte, vicomtesse, et vidame (<vfr. visdame < vicedominus), d'où vidamé, vidamesse.

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