‹ Grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 7 sur 124 · C. SORT DES MOTS NOUVEAUX · texte numérisé non relu

C. SORT DES MOTS NOUVEAUX

9. Les mots nouveaux attirent ordinairement la critique et commencent souvent par exciter l'hilarité; sous ce rapport ils partagent le sort de tout ce qui est nouveau. Un néologisme, qu'il soit bon ou mauvais, a toujours le privilège d'irriter les laudatores temporis acti par le seul fait d'être une nouveauté,

et il est impitoyablement raillé comme prétentieux, superflu, ridicule, etc. Vaugelas, qui continue la tradition de Malherbe, condamne toute hardiesse néologique (I, § 58), et pendant plus d'un siècle ses théories ont pesé comme un cauchemar sur le langage poétique. Même les hommes de la Révolution n'osaient pas rompre le joug imposé par les traditions du grand siècle. Il fallait un géant tel que Victor Hugo pour rompre avec les préjugés hérités et mettre >un bonnet rouge au vieux dictionnaire« (I, § 74). Pourtant la peur ou la haine des néologismes existent toujours, comme il existera toujours des puristes pédants qui vous mettront en garde contre les termes nouveaux et déclareront que la langue actuelle se corrompt et court à sa perdition. La chanson de Saint-Alexis, qui date du XP siècle, commence par la plainte éternelle:

Bons fut li siècles al tens ancienor Quer feit i ert e justise et amor.

Cette plainte se répète toujours, aussi pour la langue. Le Dictionnaire néologique (1756) de l'abbé Desfontaines est précédé d'une lettre de Jean Baptiste Rousseau, très curieuse. La voici : >I1 règne aujourd'hui dans le Langage une affectation si puérile, que le Jargon des Précieuses de Molière n'en a jamais approché. Le stile frivole & recherché passe des CafiTez jusqu'aux Tribunaux les plus graves ; & si Dieu n'y met la main, la Chaire des Prédicateurs sera bientôt infectée de la même contagion. Rien ne peut mieux réussir à en préserver le Public, que quelque Ouvrage qui en fasse sentir le ridicule: & pour cela il n'y a autre chose à faire que de lui présenter, dans un Extrait fidèle, toutes ces phrases vuides & alambiquées, dont les nouveaux Scuderis de notre tems ont farci leurs Ouvrages, même les sérieux, etc.<

Cent ans plus tard Emile Deschanel s'écrie: tLa langue française à présent est comme saccagée. On dirait un excellent instrument de musique gâté par des sauvages qui n'en connaîtraient ni l'usage ni le prix il semble que jamais les

bizarreries et les déformations ou lésions ne se sont multipliées autant que de nos jours Depuis que Lamartine déplorait la corruption du langage français, cette corruption n'a fait que s'aggraver. Que dirait-il à présent?* (Les déformations de la langue française, Paris, 1898. P. 206 ss.). Voici quelques-

uns des mots nouveaux contre lesquels Deschanel proteste: agissements ascensionnery baser ^ bénéficier y différencier ^ épater, majorité, pourcentage^ socialiser, terroriser, etc. On pourrait s'irriter pour moins: plusieurs des mots critiqués sont déjà entrés dans le langage courant.

10. On est parfois tenté de demander : à quoi sert la fureur toujours renaissante des grammairiens contre les mots nouveaux? les résultats de leurs «agissements* sont ordinairement minces ou plus que minces. Et à quoi servent toutes les prescriptions qui tendent à restreindre le nombre des néologismes, à les autoriser dans certains cas et à les condamner dans d'autres? Ce ne sont que des efforts inutiles, des coups qui ne portent pas — et qui ne peuvent pas porter. Voici quelques réflexions de F. Brunetière:

»Les mots nouveaux doivent correspondre à des » réalités* nouvelles; et, par exemple, si Ton possède celui de fonder on n'a pas besoin du mot baser pour ne signifier rien d'autre ni de plus. Aussi bien, la plupart du temps, beaucoup de mots nouveaux ne sont-ils que le produit d'une espèce d'embarras, d'impuissance où nous sommes de dire, avec les mots de l'usage, tout ce que nous voudrions dire. Et, pour ceux qui s'engendrent du désir ou de l'affectation de n'être pas entendus de tout le monde, ils vont précisément à l'encontre de l'objet même du langage.* (Revue des Deux Mondes, 1901, VI, p. 575).

C'est le purisme pur que prêche ici l'illustre et regretté académicien. Un Vaugelas ressuscité n'aurait pas pu mieux dire. D'abord, pourquoi faut-il que les néologismes correspondent toujours à des «réalités* nouvelles? Les mots s'usent; par Tusage constant ils perdent de leur force et de leur fraîcheur. Qui pourrait contester aux auteurs leur droit de remplacer les mots qu'ils trouveraient obscurcis, fanés ou banalisés, par des synonymes plus frais, que ce soit des dérivés nouveaux, des emprunts à quelque patois ou argot ou même des inventions arbitraires? Ensuite, pourquoi faut-il que tous les mots soient toujours absolument clairs et intelligibles à tout le monde? Les poètes lyriques par exemple, aiment à rêver; ils aiment aussi à faire rêver leurs lecteurs, et tout comme le crépuscule nous charme par l'effacement des contours fixes,

de même dans la poésie la demi-clarté des mots peut parfois être une beauté de plus:

Rien de plus cher que la chanson grise Où rindécis au Précis se joint.

(P. Verlaine, Art poétique).

Il est évident que le vocabulaire d'un Albert Samain ne peut pas toujours être le même que celui dont se sert Sully Prudhomme. Pourquoi vouloir morigéner un poète quand il emploie des mots rares, anciens, mystérieux même, s'il croit par là pouvoir mieux exprimer ses sentiments et mieux les communiquer à ses lecteurs? Au bout du compte, c'est une question d'art dont la solution dépend du génie et du tact du poète, non pas du bon plaisir d'un grammairien.

Selon nous, les néologismes sont les résultats nécessaires et les marques infaillibles de la vitalité forte et saine de la langue, ou, pour parler plus correctement, ils témoignent d'une imagination poétique et plastique toujours en éveil, d'efforts continuels pour rendre l'expression plus variée, plus nuancée, plus pittoresque. Il ne faut pas tenter d'endiguer le flot des néologismes: il saura bien se régulariser lui-même; les mots mort-nés ne tarderont pas à disparaître sous la surface de l'eau, les viables entreront vite dans le grand courant de la langue parlée, qui, grâce à ce surcroît constant, se rajeunira, s'embellira et sera de plus en plus apte à exprimer les nuances infinies de la pensée humaine.

II. Nous ferons voir maintenant à quel point les critiques sont parfois mauvais prophètes quand il s'agit de néologismes. Les mots suivants, qui maintenant appartiennent tous à la langue courante, ont été l'objet, à leur apparition, de critiques et de railleries plus ou moins vives.

Altruisme. Dans sa réponse au discours de réception de Littré à l'Académie française le 5 juin 1873 De Champagny remarqua: >Un certain jour, vous avez adopté un mot que notre Dictionnaire n'accepte pas : comme philologues, nous l'aimons peu; comme moralistes, nous ne pouvons nous empêcher de l'aimer. C'est le mot d'altruisme, opposé au mot d'égoïsme, et que du reste on peut traduire par les mots de dévouement et de charité. «

Ambitionner, Vaugelas remarque: » Il y a long-temps que Ton vse de ce mot, mais ce n'est pas dans le bel vsage; ceux qui font profession de parler et d'escrire purement, l'ont tousjours condamné, et quoy que Ton ayt fait pour l'introduire, c'a esté auec si peu de succez, qu'il y a peu d'apparence qu'il s'establisse à l'auenir* (Remarques^ II, 33). Contre cette condamnation de Vaugelas l'Académie protestait: »M. de Vaugelas n'a pas bien jugé de ce mot, quand il a dit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il deust s'establir. On peut l'employer avec grâce. €

Démodé remonte au commencement du XIX* siècle. A propos d'un roman de Kératry où il avait employé le mot, un critique du Journal des Débats (17 avril, 1828) demande: >M. Kératry tient-il beaucoup à sa création du mot démodé? Le croit-il nécessaire à sa langue?* (Cf. RPhFP, XVII, 293).

Exactitude, A propos de ce mot Vaugelas donne une remarque curieuse: »Pour exactitude, c'est vn mot que j'ay veu naistre comme vn monstre, contre qui tout le monde s'escrioit, mais en fin on s*y est appriuoisé, et dez-lors j'en fis ce jugement, qui se peut faire de mesme de beaucoup d'autres mots, qu'à cause qu'on en auoit besoin, et qu'il estoit commode, il ne manqueroit pas de s'establir« (Remarques^ I, 377). On ne saurait mieux dire.

Insidieux, Selon Vaugelas (Remarques, I, 107), ce mot a été hasardé pour la première fois par Malherbe. L'Académie a longtemps hésité à l'admettre. Patru dit que le mot ne vaut rien, et Chapelain le trouve »desagreable et degoustant.c

Progresser, Stendhal s'est moqué de ce mot; il écrit dans

une lettre du 21 déc. 1834: » M. Magnin, quoiqu'il dise:

Le siècle progresse! Quel joli mot qui rime avec graisse l ... demandez-lui pourquoi il invente progressent (Cf. RPhFP, XVII, 297).

Savoir-faire. Le Père Bouhours est très sévère pour ce terme qui de son temps était tout nouveau: »I1 n'y a pas d'apparence qu'il subsiste et je ne sais même s'il n'est point déjà passé; aussi est il très irrégulier et même contre le génie de notre langue qui n'a point de pareil substantif. «

12. Mots de circonstance. On crée constamment des mots nouveaux. On peut les observer dans les livres, comme dans le

parler de tous les jours. Une grande partie de ces néologismes passent des livres dans la langue parlée, ou de la langue parlée dans les livres, et ils montrent ainsi leur vitalité; mais une autre partie, peut-être encore plus grande, disparaît vite: ce sont des éphémères qui meurent aussitôt éclos. Surtout le vocabulaire de différents argots se renouvelle, au moins dans certains domaines, avec une rapidité vertigineuse. Rappelons, comme seul exemple, les différentes expressions par lesquelles on a désigné, pendant les derniers cent ans, le fashionable qui, lui, se trouve charmant, et que le public, avec son gros bon sens, trouve ridicule: petit-maître, muscadin, incroyable, merveilleux (I, § 122), freluquet, dandy, lioUy fashionable, gandin, petit-crevé, gommeux. D'autres néologismes sont des créations de circonstance qui ne tardent pas à disparaître, ne trouvant pas d'emploi hors de la situation toute spéciale qui les a provoqués:

Avant-dîner. Littré, qui ne donne pas ce mot dans son dictionnaire. Ta cité dans sa charmante causerie, Comment fai fait mon dictionnaire: >Le chancelier d'Aguesseau m'avait appris à ne pas dédaigner des moments qui paraissent sans emploi, lui que sa femme inexacte faisait toujours attendre pour le dîner, et qui, lui présentant un livre, lui dit: Voilà l'œuvre des avant-dîners,^

Chatois, voir § 280,8.

Contre-puff. »Ah ! Ton trouve ici des complots me voilà

prévenu! et c*est à moi, à mon tour, par quelque contre-mine, quelque contre-puff . . ./ (E. Scribe, Le Puff, III, se. 7).

Désocculter, M. Jules Bois emploie ce mot dans un article sur Foccultisme {Revue bleue, 1902, I, 22).

S'embourgeoiser, employé par P. Bourget {U Étape, p. 176).

Enversailler, employé par H. Lavedan {Sire, p. 136).

Hiérarchiser, employé par P. Bourget {L'Étape, p. 126).

Homme-danse, »Chicard, le grand Chicard, V homme-danse (Privât d'Anglemont, Paris anecdote. Paris, 1886. P. 216).

Rateusement, mot créé par Clément Marot pour faire pendant à une autre formation à lui Igonneusement; les deux mots se trouvent dans sa fable Le lion et le rat.

Regardeur, J'ai toujours plus ou moins besoin d'un regardeur (Bourget, Pastels, p. 40).

Rubiconner, employé par P. Bourget: Il nous a rubiconnés (Un homme d affaires, p. 89).

Sur-héroder. «Shakespeare condamne, comme Molière condamnait les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, les acteurs de son temps qui sur-hérodaient Hérode« (Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais^ I, 500). '

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