SUBORDINATION
564. Dans les composés par subordination entrent des substantifs, des prépositions, des verbes. Le mot subordonné peut être le régime d'une préposition ou d'un verbe. Dans quelques cas le rapport de subordination n'est pas indiqué par la préposition. Voici les combinaisons que nous allons passer en revue : Substantif + substantif, substantif + préposition + substantif, préposition -f substantif, substantif + verbe. Nous renvoyons au chapitre suivant (§ 573 ss.) l'examen des mots composés avec un impératif et un nom.
565. Substantif + substantif. Les mots composés de deux substantifs non coordonnés se divisent en trois groupes, selon qu'ils remontent au latin {orfèvre < auri faber), au moyen âge (hôtel-Dieu)^ ou qu'ils sont des produits relativement modernes (timbre-poste). Ajoutons tout de suite qu'il n'y a pas et qu'il ne peut pas y avoir de limites fixes et sûres entre ces groupes: ils se confondent souvent.
566. Nous commencerons par citer un certain nombre de composés remontant à l'époque latine. Tous les exemples suivants, qui sont devenus des mots simples dont on ne sent plus la composition, sont dus à l'union intime de deux mots isolés dont l'un était au génitif : Connétable (^ cornes stabuli; Jeudi < Jovis dies; joubarbe < Jovis barba; lundi < lunse dies; mardi < Martis dies; mercredi < Mercurii dies; orfèvre < auri faber; orpiment, emprunté du lat. auripigm e ni u m; pourpier ^ puUipedem; samedi < sabbati dies;
vendredi < Veneris dies. Ajoutons chèvre-pied fait sur le modèle de cap ripe s, dont la forme savante est capripède (A. France, Le puits de Sainte-Claire^ p. 17).
Remarque. La soudure des éléments composants des mots cités est indissoluble dans la langue moderne. Au moyen âge, les noms des jours de la semaine ne formaient pas un ensemble phonétique fixe, le substantif di pouvant précéder le génitif aussi bien que le suivre; on trouve ainsi diluns, dimctrty dimercre, divenres à côté des formes ordinaires conservées jusqu'à nos jours.
567. Au moyen âge, le rapport de génitif s'exprimait, en certains cas, à Faide du cas régime sans emploi aucun de préposition; on disait li fiz le roi, H fiz Dieu, etc. La langue française moderne a conservé, dans les mots composés, quelques restes de cette particularité syntaxique médiévale. Exemples:
Bain-Marie, terme chimique.
Blanc-madamey variété de raisin.
Chaqueue (nom vulgaire de la prêle), pour chatqueue (cf. I, § 387, 2) = queue de chat. On dit cacoue en normand et quoue de chaitte dans les Vosges (comp. Tall. Katzenschwanz).
Chiendent^ nom de plante.
Corps Dieu, juron. Le mot Dieu (cas régime) s'est conservé dans plusieurs autres jurons, tels que mort Dieu, sang Dieu, ventre Dieu, vertu Dieu, etc.; dans le parler ordinaire ces expressions sont altérées de difiFérentes manières (I, § 120).
Fête-Dieu, fête du saint-sacrement.
Filles-Dieu, sœurs hospitalières.
Feu Saint' Antoine, maladie (érysipèle) qui a fait de grands ravages en France au moyen âge.
■ Hôtel-Dieu, le principal hôpital d'une localité.
Queue leu leu (jouer à la), c. à d. : queue le loup (I, § 182).
Sang Dieu, interjection, souvent altérée en sambleu, palsambleu.
Sang-dragon, nom de plante; on dit aussi maintenant sangde-dragon.
Trou-madame, sorte de jeu.
Un certain nombre de noms de lieux présentent le même reste de Tancienne syntaxe: Châteaubrianf , Château-Renard, Châteauroux (I, § 100). La Ferié-Milon, Montfaucon, Pré-Noiron^ Vaugirard, e\c. Bourg-VAbbé, Bourg'la-Reine,Ville-V Évêque, Choisyle-Roi, etc.
568. La composition spéciale représentée par un mot tel que hôtel-Dieu a été peu imitée en français; elle est extrêmement répandue dans les langues Scandinaves et germaniques, mais ne paraît guère s'accorder avec le génie roman. Dans la langue moderne pourtant, elle paraît commencer à se développer, peut-être sous l'influence des langues étrangères environnantes. Quant à l'ordre des éléments composants, le déterminant suit ordinairement le déterminé dans les formations modernes; pour les anciennes, la place du déterminé était facultative.
10 Le déterminant précède le déterminé. Les exemples suivants se composent de deux noms dont le premier est subordonné au second : banlieue, banoiiiy chanlatte (latte de chant), chaufour (four à chaux), cocrête^ coque-plumet^ terre-noix. Quartier-maître est calqué sur l'allemand Quartiermeister.
2^ Le déterminant suit le déterminé. Cet ordre de mots se trouve dans quelques créations modernes: cas régime ^ cas sujet, malle-poste, timbre-poste, timbre-quittance, train-poste.
569. Nom + verbe. Les composés avec un nom et un verbe se divisent en deux groupes, selon le rapport syntaxique entre les deux mots.
P Le nom est le régime direct du verbe. Cette sorte de composition est très rare, elle s'observe dans lieutenant et dans l'ancien terme foimenti, parjure (proprement: qui a menti foi^ manqué de foi). Rappelons aussi des composés tels que savoir-faire, savoir -vivre, où le dernier infinitif est à regarder comme un nom régi par le premier.
2^ Le nom est le complément indirect du verbe. Ces composés sont peu nombreux; leur construction est plutôt latine que française, ils continuent des combinaisons telles que crucifigere, manumittere, auroclavatus, etc., où le verbe est accompagné d'un ablatif de manière ou d'instrument (comp. § 568). Quelques créations nouvelles de ce type se trouvent en gallo-roman où Ton disait par ex. mentehabere d'où le vfr. mentevoir, surtout employé dans les compositions amentevoir, ramenievoir, rementevoir. On en forme d'autres dans la langue d*oîl, et encore au XVII* siècle surgissent quelques rares composés analogues. Voici une liste sommaire des exemples les plus importants:
Billebarrer, barrer avec des billes; formation du XVI* siècle.
BlanC'poudréy poudré à blanc; remonte au XVIII* siècle.
Bouleverser, verser en boule, comme une boule; date du XVI* siècle.
Chantourner, tourner de chant (cantus), de côté.
Cailleboter, coaguler, proprement: bouter, mettre en caille, radical de caillé; formation dialectale du moyen âge.
Vfr. cloufichier ou cloufire, synonyme de crucifier^ proprement fixer avec des clous. Le mot se trouve déjà dans la Vie de saint Alexis; c'est probablement une formation galloromane.
Colporter, porter sur le col (cou), sur le dos; remonte au XVI* siècle.
Culbuter, faire la culbute, proprement buter (bouter) sur le cul; remonte au XVI* siècle.
Vfr. ferarmer, armer de fer, revêtir d'une armure de fer; c'est probaUement une formation gallo-romane comme les trois mots suivants:
Vfr. ferlier, lier de fer, enchaîner fortement.
Vfr. fernoer, nouer de fer, attacher avec du fer.
Vfr. fervestir, vêtir de fer.
Maintenir, proprement tenir par la main ; remonte au moyen âge.
Morfondre, proprement fondre par suite de la morve, rendre catarrheux, pénétrer de froid; date du XIV* siècle.
Saupoudrer, poudrer avec du sel; date du moyen âge.
Vermoulu, moulu de vers; remonte au moyen âge.
570. Nom 4- PRÉPOsmoN + régime. Cette manière de former des mots nouveaux est très générale; c'est pour ainsi dire la composition française par excellence. Les prépositions employées sont à, de, en, sur.
1® Préposition à: Arme à feu, botte aux lettres, chambre à coucher, char-à-bancs, fil-à-plomb, justaucorps, machine à coudre, machine à vapeur, moulin à vent, pain à cacheter, pot à fleurs, pot-aU'feu, propre-à-rien, salle à manger, ver-à-soie.
2* Préposition de: aide-de<amp, blanc de céruse, chef-d'œuvre, chemin de fer, ciel de lit, corps de logis, eau-de-vie, gendarme, haat-de-chausse, hôtel de ville, lettre de change, mont-de-piété, pain (Tépices, pomme de terre, vaudeville (I, § 529).
3^ Préposition en: arc-en-ciel, croc-en-jambes ; bachelier es lettres, docteur es lettres (sur es, voir II, § 502, si).
4^ Rappelons aussi les prépositions lez (la tus) et sur, qui ne s'emploient plus que dans quelques noms de lieux: PlessisleZ'Tours, Chalons-sur-Marne, Pontsur-Oise,
57L II n'est pas rare qu'on abrège ces composés en éliminant le déterminé. Tout comme une ville capitale se réduit à une capitale (§ 647), un bateau à vapeur se réduit à un vapeur. C'est le déterminant qui contient la désignation la plus caractéristique et c'est pourquoi il peut servir, à lui seul, à désigner l'objet en question. Ce procédé brachylogique est parfois accompagné d'un changement de genre ; nous en parlerons au § 715 ss. Voici maintenant quelques exemples de noms qu'on pourrait appeler elliptiques parce qu'ils proviennent d'une abréviation de composé.
Bonnet est pour chapeau de bonnet (ce mot désigne primitivement une sorte d'étoffe).
Dinde; cet oiseau s'appelait autrefois coq d'Inde ou poule dinde (voir II, § 431).
Douve, au sens de renoncule vénéneuse qui croît dans les fossés remplis d'eau, est une abréviation de herbe de douve (lat. pop. do g a, conduit d'eau).
Doyenné est une poire d'automne fondante; on a dit d'abord poire de doyenné.
Fresque s'emploie pour peinture à fresque (le mot est emprunté de rit. fresco, frais).
Fusil est pour mousquet à fusil (ce mot, qui signifie primitivement 'amorce', est emprunté de l'it. fucile).
Mai se dit elliptiquement pour arbre de mai.
Pendule, au féminin, est une abréviation de horloge à pendule.
Pur sang se dit dans le langage sportif actuel pour cheval de pur sang. On dit au pluriel des pur sang.
Remise, au masculin, s'entend à Paris pour fiacre de remise.
Toilette s'emploie pour table de toilette.
Vermicelle se dit dans les restaurants pour potage au vermicelle.
On pourrait encore citer des cas comme la (fête de) Saint- Jean, (église de) Notre Dame, (hôpital de) la Charité^ le (pays
de) Languedoc, (almanach) Bottin, etc. ; pourtant il faut se garder de trop étendre le domaine de la brachylogie : une valence n'est probablement pas une abréviation de une orange de Valencey comme le veulent plusieurs grammairiens, c'est une simple métonymie. Nous reviendrons sur ce point dans la Sémantique.
Remarque. Des mots" elliptiques comme ceux que nous venons d*étudier se produisent à tous moments dans le parler de tous les jours. - En voici nn exemple amusant: Quel respect on inspire .... quand on a été seulement présenté à GaUes, c*est ainsi que s'expriment les superchics (G. de Maupassant, Sur Veau, p. 34).
572. Préposition + régime. Les mots composés d'une préposition et de son régime, ordinairement un substantif, sont assez nombreux. Ils fonctionnent comme substantifs, adjectifs et adverbes.
P Substantifs: Acompte, avenir, après-midi, contrepoisoUy embonpoint, enjeu, en-tout-cas, entregent, parterre, sous-barbe, surtout, etc. Sur le pluriel de ces mots, voir II, § 339. A côté de ces composés tout faits on trouve souvent des créations individuelles; rappelons pour le XV* siècle un hors du sens, un forcené, une sans si, une femme parfaite (voir G. Paris, Chansons du XV' siècle, p. 23, 43), et pour le dix-neuvième siècle un sans-patrie (§ 496).
2® Adjectifs. Pour la langue moderne on ne saurait citer que débonnaire, primitivement de bon aire (disposition); autrefois on a dit aussi demalaires, deputaires, et ces combinaisons s'employaient également comme adjectifs. Comp. § 42. L'italien connaît une expression telle que un uomo dabbene.
3*^ Adverbes: Davantage, debout, de suite, enfin, environ, partout, sur le champ, surtout, etc. Sur empreu, voir II, § 481, i. Rem.