‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 102 sur 125 · ELLIPSE · texte numérisé non relu

ELLIPSE

714. Un mot peut changer de genre par ellipse ou plutôt par sous-entendu. La fameuse aéronef qui échappait en 1907 à l'armée française et qui n'a jamais été retrouvée, s'appelait Patrie; en relatant Taccident, les journaux ont parlé de la fuite du Patrie, et le genre masculin est dû probablement au genre d'un mot explicatif sous-entendu : on a dit le Patrie pour le ballon Patrie ou le dirigeable Patrie. Ce phénomène n'est pas rare, mais il est souvent difficile à constater; dans plusieurs des cas où l'explication par l'ellipse d'un mot pourrait paraître naturelle, d'autres explications se présentent en même temps à l'esprit, de sorte qu'on hésite sur la catégorie dans laquelle il faut classer le mot; ainsi plusieurs des exemples que nous étudierons dans ce chapitre pourraient aussi avoir leur place dans le chapitre précédent. Ici comme ailleurs dans le domaine de la grammaire il est prudent de ne pas s'arrêter à une explication trop restreinte, trop tranchante; il faut admettre que plusieurs causes ont pu agir à la fois, et l'analyse la plus fine peut être incapable de nous dire laquelle d'entre elles est la plus importante. La vie est large dans toutes ses manifestations, et moins on est exclusif, moins on est exposé à se tromper.

715. Voici une série de mots dont le genre a été probablement déterminé par l'ellipse:

Choléra. — Ce mot est devenu masculin peut-être sous l'influence de 'morbus'; on a dit d'abord le choléra morbus. Sur l'a tonique final, voir § 705.

Claque. — Ce mot est régulièrement féminin (§ 548); il est entré dans la combinaison un chapeau claque, d'où par abréviation un claque.

Grimoire. — On a dit d'abord une grimoire, puis un grimoire pour un livre de grimoire; le mot est une altération du lat. grammatica et est ainsi un doublet de grammaire; la grammaire était autrefois considérée comme quelque chose d'inintelligible et de mystérieux.

Huit- ressorts. — Ce mot emploj^é au singulier masculin pour désigner une sorte de voiture, est une abréviation de un carrosse à huit ressorts. Pour la forme, comp. II, § 363, Rem.

Lévite. — Ce mot qui reproduit lévites ou levita est originairement masculin. Comme désignation d'un certain vêtement il est devenu féminin et la lévite est à regarder comme une tournure brachylogique pour la robe lévite.

Nadar. — Nom d'un photographe parisien. On a dit une Nadar dans l'argot de Paris pour une photographie de Nadar; on en trouve un exemple dans Lavedan, Vieux marcheur, p. 35. Dans le même livre on trouve aussi l'expression comique ma Krupp (p. 23) pour ma lorgnette, dont le genre a également été déterminé par ellipse.

Omnibus. — On dit un omnibus et dans l'argot de Paris une omnibus; ce changement est, selon A. Darmesteter (Formation de mots nouveaux, p. 182), dû à un sous-entendu du mot voiture. Peut-être avons-nous là tout simplement l'effet de l'initiale vocalique (§ 706).

Pâques, voir § 712.

Pendule. — Une pendule s'explique comme une abréviation de une horloge à pendule; le mot pendule au sens de balancier est masculin (lat. pendu lu s). Le peuple s'y trompe et dit /es oscillations de la pendule, le balancier du pendule, etc.

Pivoine. — On dit une pivoine, conformément au genre latin (pseonia), en parlant de la plante. De ce mot a été tiré un pivoine qui est peut-être une abréviation de un oiseau pivoine (comp. § 719). Le peuple s'y trompe et dit la pivoine perchée sur le pivoine.

Quasimodo, le dimanche qui suit Pâques; c'est proprement le dimanche de la messe Quasimodo; par l'ellipse du mot messe, Quasimodo est devenu féminin; on dit après la Quasi-

modo, renvoyer à la Qiiasimodo, etc. Quasimodo devrait être masculin; c'est une jonction des deux premiers mots de l'introït de la messe du dimanche (comp. § 5).

Réglisse. — On a dit autrefois dans la langue littéraire du réglisse pour du jus de réglisse, du bois de réglisse, et la langue populaire a conservé cette manière de dire; pour les détails, voir § 726.

Remise. — Un remise est une abréviation pour un fiacre de remise.

Vapeur. — Ce mot, qui est emprunté du lat. vapor, est régulièrement féminin (§ 671,3); dans la langue moderne on dit aussi le vapeur, ce qui est une expression elliptique pour le bateau à vapeur.

Saint-Jean, Saint-Martin, Saint-Pierre, Saint-Sylvestre et tous les autres noms de saints s'emploient au féminin pour désigner le jour où l'on célèbre le dit saint. On dit ainsi: A la Saint-Jean, lété de la Saint-Martin, etc., en sous-entendant fête ou veille.

Toussaint, qui est pour Toussaints (II, § 363), est devenu féminin par Tellipse du mot fête: célébrer la Toussaint. En voici un exemple remontant au moyen âge: Al siste jor de la grant feste. De la toz seinz que chescons feste (Ambroise, Guerre sainte, v. 7234; cf. ib. 7202).

Trente- chevaux. — Cette combinaison, où peut entrer tout autre nom de nombre, s'emploie comme un substantif simple auquel on donne, selon les circonstances, le genre féminin. On dit une trente-chevaux (A. France, Crainquebille, Putois, Riquet, p. 163), pour une automobile de trente chevaux; sur le genre d'automobile, voir § 674.

716. Nous voyons parfois des noms de provinces changer de genre et de féminins devenir masculins pour désigner un produit de la dite province. Ce phénomène peut s'expliquer de différentes manières, et il est assez difficile de dire laquelle est la meilleure. Nous reviendrons sur ce sujet dans notre Sémantique et nous nous contenterons ici d'une simple indication. Examinons les trois mots Bourgogne, Champagne, Terre- Neuve. Comme noms géographiques ils sont féminins, mais comme noms communs, ils sont masculins: boire du bourgogne, vendre du Champagne, acheter un terre-neuve. Comment

s'explique ce changement de genre? On peut y voir une ellipse; alors du bourgogne serait pour du vin de Bourgogne, comme un terre-neuve, pour un chien de Terre-Neuve. Mais on peut aussi y voir le résultat de cette métonymie bien connue qui donne le nom du lieu au nom du produit; en ce cas il n'y aurait pas d'ellipse et le changement de genre serait à expliquer autrement.

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