SUFFIXES NOMINAUX
106. Origine. Les suffixes nominaux français se divisent en trois groupes principaux:
P Suffixes d'origine latine. La plupart des suffixes remontent au latin. Au point de vue historique et phonétique il faut distinguer entre ceux qui sont héréditaires (ou de formation populaire) et ceux qui ont été introduits par voie savante (voir § 298 ss.).
2^ Suffixes d'origine étrangère. Les suffixes étrangers viennent surtout du germanique ou des langues méridionales (§ 350 ss.).
3^ Suffixes de création française (§ 377 ss.).
107. Emploi. Les suffixes nominaux s'ajoutent soit aux noms soit aux verbes.
1® Suffixes qui s'ajoutent de préférence aux substantifs: -aie, -ain, -aire, -al, -at, -âtre, -é, -ée, -éen, -el, -esque, -eux, -ie, -ien, -ier, -ière, -ille, -in, -ine, -ique, -ise, -isme, -iste, -ite, '-ot, -otte, -u, -are. Exemples: œil — œillade, aune — aunaie, poing — poignée^ gant — gantier, etc.
2^ Suffixes qui s'ajoutent de préférence aux adjectifs: -ain, -âtre, -and, -esse, -eur, -ie, -ise, -isme, -iste, -ot, -té, -ure. Exemples : noir — noirâtre , grand — grandeur, vert — verdure, etc.
3° Suffixes qui s'ajoutent de préférence aux radicaux des verbes: -able, -âge, -ail, -ement, -eur, -ihle, -iment,'Oir, -ot, -otte. Exemples: blâmer — blâmable, passer — passage, vanter— vanterie, tromper — trompeur, mirer — miroir, etc.
4^ Plusieurs suffixes s'ajoutent indifféremment à des radicaux nominaux et verbaux: -ade, -aille, -ard, -eau, -eret, -erie, -et, -ette, -eux, -if, -in, -is, -on, -ot, -ure. Exemples: valet — valetaille, trouver — trouvaille, riche — richard, grogner — grognard, drap — drapeau, traîner — traîneau, etc.
5*^ Dans quelques cas on a changé de procédé au cours des temps. Ainsi -able et -eur ne s'ajoutaient primitivement qu'aux verbes (blâmer — blâmable, glaner — glaneur); peu à peu ils arrivent à s'ajouter à des noms (dommage — dommageable, farce — farceur).
108. Composition. La dérivation suffixale se fait ordinairement par l'addition d'un seul suffixe; cependant, si l'on veut souligner la nuance exprimée par le suffixe, on peut en combiner plusieurs offrant le même sens et les ajouter au mot primitif. Cet enchaînement de suffixes existait déjà en latin (agn-ic-ell-ulus), et il est assez général en italien (libro — libretto, librettuccio, librettucciaccio) , en roumain, en espagnol et en portugais, et on le retrouve également en français ; on a dans la vieille langue ront — rondel, rondelet. Voici quelques observations de H. Estienne: »Notre langue est tellement ployable à toutes sortes de mignardises, que nous en faisons tout ce que nous voulons adjoustans souvent diminution sur diminution, comme arc, archet, archelet; tendre, tendret, tendrelet;
quand nous disons aussi homme, hommet, hommelet
Ce qui fait que nous avons plusieurs diminutifs de ceste sorte, c'est que pouvons nous aider d'une autre sorte de terminaison, asçavoir en -illon, comme oiseau, oiselet, oisillon; pareillement carpe, carpeau, carpillon. Et quelquefois ceste terminaison en -illon ne sert qu'à la diminution et venons à une autre pour trouver la superdiminution; comme quand nous disons cotte, cottillon, cottillonnet. Aucuns font le mesme en une autre sorte de terminaison, qui est en -son ou -con (prononceant le c comme s), comme enfant, enfançon, enfançonnet« {Précellance du langage françois, p. 97).
109. Signification. A l'aide des suffixes nominaux on crée des adjectifs ou des substantifs.
P Suffixes formant des substantifs: -ade, -aie, -ail, -aille, -aine, -ana, -ance, -ard, -as, -at, -auté, -eau, -eé, -ée, -elle, -ement.
-ence, -eraie, -ereau, -eret, -erie, -eron, -esse, -e/é, -eton, -ette, eur, -ie, -ière, -ille, -illon, -iment, -ine, ise, -isme, -ite, -oir, -oire, -on, -ose, -otte, -té, -ure.
2^ Suffixes formant des adjectifs: -able, -al, -éen, -el, -esque, -eux, ible, -ique, -u.
3^ Suffixes formant des substantifs et des adjectifs: -ain, -aire, -an, -ant, -âtre, -aud^ -é, -elet, -et, -ien, -ier, -in. -iste, -ot.
4° Quelques suffixes ont changé de signification. De nos jours -âge ne sert qu'à former des substantifs; au moyen âge, il formait aussi des adjectifs.
110. A l'aide des suffixes on peut exprimer beaucoup de notions très différentes. De parler on a tiré parleur, parloir, parlote, parlerie, partage, vfr. parlëure, pour indiquer celui qui parle, le lieu oii l'on parle, l'action de parler et son résultat. Par un suffixe on peut aussi ajouter à un mot une nuance caressante et tendre ou défavorable et grossière: sœur — sœurette; frère — frérot; beau — bellot, bellâtre; fille — fillasse; poète — poétraillon. Les adjectifs surtout sont susceptibles de beaucoup de nuancements; de maigre on a tiré maigret, maigrelet, maigrelin, maigrichon, maigriot (maigrillot). Nous allons maintenant examiner et grouper les suffixes les plus importants selon leur signification.
111. Noms abstraits. Pour exprimer une qualité psychique ou d'autres notions abstraites on emploie surtout les suffixes -âge, -ance, -ement, -esse, -eur, -(e)té, -ie, -ise, -ure. Exemples: passage, croyance, emportement, noblesse, rougeur, pauvreté, folie, froidure.
L'emploi de ces suffixes est réglé définitivement dans la langue actuelle; on dit âpreté, laideur, et non pas âpreur, laideté, ni âpresse, laidesse. L'usage moderne ne s'est établi qu'après beaucoup d'hésitations; les suffixes cités s'employaient presque indistinctement dans la vieille langue. Pour désigner l'action de parler ou le langage on disait partance, parlation, parlement, parlerie, parlëure. En voici quelques autres exemples:
Aigreur — vfr. aigror, aigresse, aigreté.
Apreté — vfr. aspreté, aspresse, aspror.
Fermeté — vfr. fermeté, fer messe.
Fierté — vfr. flertéy fierecc, fieror.
Folie — vfr. folie, folage, folor.
Hauteur — vfr. hautor, hautece, hauture.
Lâcheté — vfr. lascheté, laschesse, laschement, laschance.
Laideur — vfr. laidor, laidece, laideté, laidure.
Maigreur — vfr. maigror, maigrece, maigreté.
Naissance — vfr. naissance, naissement. .
Noblesse — vfr. noblece, nobleté.
Passage — vfr. passage, passement, passëure.
Pensée — vfr» pensée, pensement, pensage.
Prud'homie — vfr. preudomie, preudommage, preudomement,
preudometé.
Vengeance — vfr. vengeance, vengemeni, vengeure, vengison.
112. Noms de lieux. Pour indiquer le lieu qui contient un objet déterminé, ou dans lequel s'accomplit une action, on emploie -aie, -ier, -ière, -oir. Exemples: ormaie, encrier, dattier, renardière, sapinière, abattoir.
H3. Noms d'instruments. L'idée d'un outil, d'une machine, d'un instrument quelconque est exprimée par les suffixes -et, ■ette, -euse, -oir. Exemples : jouet, écumette, écrémeuse, arrosoir.
114. Noms de personnes. On forme des »nomina agentis« surtout à l'aide des suffixes -eur, -ien, -iste, -ier. Exemples: danseur, luthérien, jardinier, paysagiste. Ajoutons les mots en -ant, -isant: fabricant, slavisant. Sur l'hésitation actuelle dans l'emploi de ces suffixes, voir § 337.
115. Collectifs. L'idée d'une réunion ou d'une abondance d'objets de même sorte est exprimée par les suffixes -ade, -âge, -aille, -ée, -erie, -ie, -is. Exemples: colonnade, branchage, ferraille, ramée, argenterie, bourgeoisie, cailloutis. Ajoutons que dans la langue actuelle -âge ne forme plus de collectifs (§ 150) et que -aille a pris un sens péjoratif (§ 159).
116. Diminutifs. Pour former des diminutifs on emploie les suffixes -at, -et (-eau), -elle, -et, -ette, -ille, -on et -elet, -elot, -eteau, -illon, -eron. Exemples: loup —louvat, louveteau; renard — renardeau, aigle — aiglon, rue — ruelle, chambre — chambr ette , fibre —
fibrille; gant — gantelet, ange — angelot, mouche — moucheron, nègre — négrillon, etc. Les diminutifs abaissent à un degré inférieur le sens du mot dont ils dérivent; c'est pourquoi ils s'emploient beaucoup dans le langage enfantin et dans toutes les expressions tendres, caressantes et câlines. Cependant, en désignant ce qui est petit et mignon, ils arrivent aussi à désigner ce qui est frêle et faible et revêtent ainsi facilement une nuance de dédain. Chez toutes les nations romanes on constate une forte prédilection pour les termes diminutifs. C'est une particularité qui remonte assez haut, et nous savons que dans le latin vulgaire beaucoup des mots simples du latin classique avaient été remplacés par des dérivés diminutifs, qui seuls ont survécu en français. Citons comme exemples auris, avis, crates, genu, ovis, sol, qui tous disparaissent en galloroman devant auricula, avica, avicellus, craticula, genuculum, ovicula, soliculus, d'où les formes françaises oreille, oie (I, § 415, i), oiseau, grille, genou, ouaille (§ 127), soleil. Comp. § 197.
Remarque. Nous avons vu que les suffixes diminutifs s'emploient pour désigner le petit d'un animal, ce qui est bien naturel; ajoutons ici qu'ils servent aussi à désigner le mâle, ce qui peut paraître surprenant, attendu que le mâle des animaux domestiques est toujours plus grand et plus fort que la femelle; mais il faut considérer que l'animal reproducteur est ordinairement bien plus précieux que la femelle et demande des égards particuliers de la part des cultivateurs. Ainsi taureau, mulet, verrat, cochon, dindon sont originairement des diminutifs; les trois premiers mots sont tirés des masculins primitifs tor, mul, ver, disparus maintenant; les deux derniers sont tirés des féminins coche et dinde.
117. L'emploi des diminutifs dans la poésie a beaucoup varié selon les époques. Au moyen âge il était assez étendu. On sait que par ex. l'auteur d'Aucassin et Nicolete en a fait parfois un véritable abus. Voici comme spécimen la fin de la strophe 21:
Li uns dist: ,Bel conpaignet, Dix ait Aucasinet, Voire a foi! le bel vallet, Et le mescine au corset Qui avoit le poil blondet, Cler le vis et l'oeul vairet, Ki nos dona denerés, Dont acatrons gastelés,
Gaïnes et coutelés, Flaûsteles et cornés, Macuëles et pipés.
Dix le garisse!'
Au temps de la Renaissance l'école de la Pléiade réintroduit les diminutifs. Rémi Belleau dans sa Bergerie chante le gentil rossignolet doucelet, la vigne tendrette, les brebis camusettes, les herbes nouveleites, les pillardes avettes qui » mussent* (cachent) des parfums de fleurs dans leurs caissettes, et il se sert volontiers de verbes comme voleter, sauteler, brouteler, etc. — Ronsard, dans ses églogues, appelle Henri II, Henriot; Charles IX, Carlin; Catherine de Médicis, Catin. Il emploie aussi les noms de Guillot, Pierrot, Michau, Marion, etc. (Brossette). Daunou fait observer que ces noms n'avaient rien de ridicule, et que les diminutifs se prenaient en bonne part. Les imitateurs des Italiens abusent également des diminutifs. Les lignes suivantes de M. F. Brunot nous donneront une idée de ce qu'était cet abus: »0n n'a dans ce pays-là que des cœurs mignardelets, que de tendrelets enfançons. L'onde, plus que clairette, devient argentelette, par la vertu de la rime, et il ferait beau voir que l'émeraude ne fût pas verdelette, ni la rose vermeillette. Quant à Lycoris, comment lui résister? Elle a pour nous affriander une bouchelette sucrine, et pour nous attendrir des larmelettes.« (Doctrines de Malherbe. Paris, 189L P. 287).
Cet emploi abusif des diminutifs, sévèrement blâmé par Malherbe (I, § 52,3), disparaît avec les »italianiseurs«, et il est resté banni de la poésie lyrique jusqu'à nos jours. Parmi les poètes modernes, Henri de Régnier a montré dans ses poésies rustiques, notamment les odelettes, une certaine prédilection pour les diminutifs.
118. Dans la poésie populaire les diminutifs sont d'un emploi très général. On trouve à tout moment: œillet, gorgerette, gorgeron, ceinturette, pochette, chaînette, corhillon, jardinet, herbette, nocette, sœurette, etc. La bergère aimée est désignée comme Vamiette, la mignonnette ; le jour elle mène paître les brebiettes et les vachettes; la nuit elle dort dans une maisonnette où elle a une chambrette; le dimanche elle se repose dans son jardinet, où elle file la quenouillette en écoutant le roucoulement de la colombette, le chant du rossignolet ou d'autres oiselets
(oisillons, oisillonnets). Son pied est petitet, sa bouche vermeillette, son cœur jeunet et tendret, elle se sent seulette et ses yeux joliets pleurent, etc.
119. PÉJORATIFS. Quelques suffixes expriment une dépréciation, un mépris; en voici les plus importants: -aille, -aillon, -asse, -ard, -eux, -on, -ot. Exemples : antiquaille, peintraillon, fûlasse, communard, bonaparteux, Marion, bellot. Plusieurs de ces suffixes sont primitivement des augmentatifs (-aille, -asse) ou des diminutifs (-on, -ot) ; c'est donc en partant de l'idée du trop gros, du grossier ou du trop petit, du peu solide, du faible, qu'on est arrivé à celle de l'incapable, du méprisable.
120. TopONYMiQUES. Des noms de races, de peuples, d'habitants sont tirés de noms de lieux à l'aide des suffixes suivants : -ain, -ais, -asque, éen, -ien, -ichon, -in, -ois. Exemples: toulousain, bergamasque, vendéen, parisien.