‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 28 sur 125 · Formations analogiques · texte numérisé non relu

Formations analogiques

1° EL est d'origine analogique dans autel, vfr. altel, dont la forme primitive est aller (< lat. altare) qui s'emploie jusque dans le XIIP siècle.

2^ EL a été remplacé dans certains mots par d'autres terminaisons. Il y a eu confusion avec -èl, -eau (§ 192) dans frontel > fronteau, lintel ) linteau (§ 195), avec -eux dans matinel y matineux (§ 234); il y a eu substitution de suffixe dans ménestrel > ménétrier (§ 250) et dans le vieux français plurel (pluralis), qui devient plurer, plurier, sous l'influence de singuler, singulier, et finalement pluriel par un rapprochement récent du primitif latin.

208. ELLE, forme féminine de l'ancien -el (§ 192 ss.), dérive du lat. -ëlla: n a vice lia > nacelle; par changement de suffixe il remonte aussi à -illa: axilla ) *axëlla ) aisselle. En français, il s'attache aux substantifs, plus rarement aux adjectifs.

1^ Dérivés de substantifs: Barbette, margelle, prunelle, rouelle, ruelle.

2^ Dérivé d'adjectifs : rondelle.

Le suffixe -elle est encore productif comme le montrent les créations modernes embryonnelle, nuelle, nucelle, vitelle. Sur la signification de -elle, voir § 196, 197.

209. EMENT remonte à -amentum : ornamentum ) o/*/7ement. Cette terminaison n'appartient primitivement qu'aux verbes en -are; mais grâce à la suprématie de cette conjugaison (II, § 65), -amentum, dont on a considéré la première voyelle comme appartenant au suffixe, a été appliqué à tous les verbes. Cette généralisation a eu lieu à une époque antérieure aux plus vieux textes français: que le latin classique présente -ïmentum ou -ïmentum, on a toujours -ement en vieux français; comp. *unguimentum et ungucment (Passion, v. 346), impedimentum et impedement (S^^ Kulalie, v. 16), movimentum et mouvement, sentimenlum et seulement, veslimentum et vestement, etc. Les

formes françaises supposent des formes vulgaires en -amentuni, dont le glossaire de Reichenau (I, § 12, i) nous présente probablement un exemple dans d e fend amen ta , pour defendimenta, qui explique tutamenta (n° 190).

210. Le suffixe -ement s'ajoute au thème du participe présent des diverses conjugaisons:

P Abaissement, avancement, bêlement, commencement, emportement, froissement, logement, sifflement, etc., etc. On trouve dans la vieille langue acesmement, acointement (liaison), acordement (réconciliation), acreantement, espousement, joustement (joute), mandement, mariement, passement (passage), pensement (pensée), retournement, sauvement, terminement (fin), vengement, etc.

2^ Avènement, consentement, recueillement, revêtement, tressaillement, tènement, vêtement. On trouve dans la vieille langue assentement, département, detenement, faillement, parlement, repentement, seulement, soustenement, etc. Sur le changement de -ement en -iment, voir § 412.

3^ Abrutissement, accomplissement, adoucissement, affadissement, arrondissement, dégourdissement , dévêtissement , élargissement, établissement, fmissement, frémissement, etc. On trouve dans la vieille langue blandissement, enheudissement, garissement, glatissement, regehissement, etc.

Remarque. A côté de -issement quelques mots présentent aussi une forme en -ement. On trouve ainsi dans la vieille langue les doublets giiarnissement et giiarnement, marissement, chagrin, et marement (St. Alexis, v. 136). Bossuet s'est servi de revêtissement pour revêtement.

4^ Abattement, accroissement, battement, bruissement, entendement, éteignement, pendement, rabattement, rebattement, etc. On trouve dans la vieille langue : attendement, con fondement, connaissement, corrumpement, defendement, espandement, mordement, naissement, etc.

211. Le suffixe -ement a de tout temps été très productif; il est encore dans la langue actuelle d'une singulière richesse. On trouve dans presque tous les auteurs modernes des mots nouveaux en -ement exprimant, soit l'action verbale abstraite indiquée par le radical, soit l'état, soit l'objet qui résulte de cette action. Victor Hugo surtout témoigne une prédilection pour ces mots; on trouve dans » La Légende des siècles «: assainissement,

hlanchissement , blêmissement, verdissement, creusement, échevelement, rejaillissement, etc.

212. ER. Ce suffixe propre à la vieille langue remonte soit au lat. -are, soit au lat. -aris. Exemples: al tare > vfr. aller, collare > vfr. coller, pilare > vfr. piler, etc.; singularem > vfr. sengler, scolarem > vfr. escoler, etc.; notons aussi les mots savants: vfr. réguler (régula rem), vfr. singuler (singularem), etc. Le suffixe -er se confond de bonne heure au moyen âge avec -ier qui finit par le remplacer tout à fait. Au lieu de bacheler, boucler, chandeler, coller, escoler, irreguler, particuler, piler, réguler, sengler, seculer, singuler, soler, on a depuis la fin du moyen âge des formes en -ier (§ 248). Aller est devenu autel.

213. ERESSE, autrefois ERECE, est surtout le féminin de l'ancien suffixe -erez (§ 214). Il se trouve, comme celui-ci, dans des dérivés de thèmes nominaux et de thèmes verbaux.

1^ Dérivés de noms: Bergerece (bergerie), costerece, forterece, meiteerece, porcherece (porcherie), secherece, tercerece, vacherece (vacherie), etc. Dans la langue actuelle notre suffixe se retrouve dans forteresse (comp. le prov. fortareza, fortalezd), panneresse, sécheresse, et dans un certain nombre de noms de lieux: Faveresse ou Favresse, Porcherece, Vacheresse.

2^ Dérivés de verbes: Avalerece, baterece, boterece, bruierece, chaplerece, colerece, cremerece, crierece (action de crier), escumerece (écumoire), guinderece, retenterece (retentissement), etc. On a conservé dans la langue moderne avaleresse, guinderesse et quelques noms de lieux: Batresse ou Baptresse, La Bouteresse.

Remarque. Il ne faut pas confondre -eresse de -erece avec la terminaison -eresse dont nous avons parlé au t. II, § 428. Chasseresse est le féminin de chasseur dans une déesse chasseresse (qui se livre à la chasse); il est le féminin de chacerez dans l'ancienne expression une corde chasseresse (qui sert à chasser).

214. ERET, autrefois EREZ, paraît remonter à -aricius, composé de -aris et -ici us (it. -eccio, roum. -et); on le trouve par ex. dans sigillaricius. La forme -eret remplace -erez grâce à une assimilation à des mots tels que cervelez— cervelet,

mantelez—mantelet (comp. § 126); elle se montre dès le commencemenl du XIV*" siècle et devient bientôt générale. Elle provoque la création d'un nouveau féminin en -erette, au lieu de -erece (§213); chaumerette, dans l'expression dialectale pierre chaiimerette (caillou qu'on ramasse à la surface des chaumes; Jaubert) est pour chaiimeresse, dont la forme médiévale serait chalmerece, fém. régulier de chalmerez.

215. Le suffixe -erez s'ajoutait aux thèmes nominaux et aux thèmes verbaux; il formait des adjectifs et des substantifs.

1^ Dérivés de noms: Ablerez (filet pour pêcher des ablettes), asnerez (relatif aux ânes), banerez, bataillerez (propre à la bataille), chaperez (drap pour faire des chapes), chevalerez (fait pour un cheval), chevrerez (qui nourrit des chèvres), costerez, coiteret, damerez, dimancheret (endimanché), encerez (dérivé de ence, cheville), fûleret (formé par G. Bouchet, sur dameret), jamberez (qu'on fixe à la jambe), lacerez (dér. de lace, cuiller), paroisserez (attaché à la paroisse), paierez (qui sert à un pot), tavernerez (qui hante la taverne), torberez (où il y a de la tourbe). De ces mots la langue actuelle a conservé ableret, banneret, catret, dameret, esseret (pour eusseret), laceret ou lasseret (pour laceret). Osseret (dér. de as) et pailleret paraissent des formations modernes.

2^ Dérivés de verbes: Baignerez (qui sert à baigner), bâterez (qui sert à battre), berserez, chacerez (qui sert à chasser), chevaucherez (dont on se sert pour chevaucher), esposerez (dont on se sert pour épouser), fenderez (outil pour fendre), fumerez, guilerez, nagerez, parlerez, penderez, pescherez, porterez, rollerez, taillerez, etc., etc. On trouve dans la langue actuelle cauperet, feuilleret, guilleret, porteret (portrait), ramèneret, refenderet, traceret.

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