‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 34 sur 125 · Signification · texte numérisé non relu

Signification

P IE s'emploie d'abord dans la dérivation adjective, surtout des noms abstraits, et désigne la manière d'être, la qualité du sujet: courtoisie, folie; bonhomie, maladie; vfr. estoutie (bravoure), renardie (ruse de renard, tromperie).

2^ IE adopte ensuite un sens collectif: bourgeoisie, compagnie, vfr. ancesserie (l'ensemble des ancêtres).

Remarque. Parfois le même mot réunit les deux sens indiqués. Baronie désignait 1° les qualités d'un baron: le courage, la vaillance, la prodigalité, et ensuite: la dignité, seigneurie et terre d'un baron; 2® l'ensemble des barons: La grant baronie Qui iert arivée en Sulie (Ambroise, La Guerre sainte, V. 3821 ; cf. V. 3063).

3^ IE désigne enfin des pays: Normandie, Arabie, etc. Notons, pour la vieille langue: paienie (encore dans Rabelais), terre des païens.

245. lEME est un suffixe d'origine obscure qui s'ajoute aux nombres cardinaux pour en faire des nombres ordinaux: deux — deuxième, etc.; pour les détails, voir II, § 493 — 494. Par analogie on a aussi formé quantième, et dans le parler de Friedrichsdorf (I, § 86, 55, Rem.) on trouve lequelième et le combientième. Sur l'emploi haplologi(|ue de -ième, voir § 35.

246. lEN est une forme collatérale de -ain (§ 160) qui remonte régulièrement à -anus précédé d'une palatale: decanum > vfr. deiien, paganuni > vfr. paiien, *antianum > ancien, etc. len reproduit aussi -ianus dans les mots d'emprunt : 1 1 a 1 i a n u s > italien, etc.

Orthoghaphh. a côté de -ien on trouve -yen après une voyelle: citoyen, doyen, moyen, biscayen (de la Biscaye), troyen (de Troyes), etc.

Formes élargies. A côté du simple -ien on trouve -lien dans Hugo — hugolien (comp. hugolâtre, § 415, et hngolesque) et -sien dans Savoisien.

Formation analogique. Le suffixe -ien a remplacé -enc (§ 362) dans gardien, originairement gardenc. Il a été remplacé par -ain dans merrain < vfr. merrien (de materiamen, tiré de m a te ri a).

247. Des formations nouvelles en -ien se rencontrent dès le moyen âge; citons naturien (savant, naturaliste), terrien (terrestre), tragédien (poète tragique), victorien (victorieux). Pourtant c'est surtout dans la période moderne qu'on a fait un emploi plus étendu de ce suffixe qui est encore productif.

1*^ Dérivés de noms communs: collégien, comédien, faubourien (§ 102), grammairien, historien, monarchien, paroissien, pharmacien, théologien, thermidorien, tragédien, tsarien (»le péril tsarien«), etc. Il s'attache surtout aux thèmes des adjectifs latins en -icus désignant des personnes: Académicien, arithméticien, dialecticien, logicien, mathématicien, musicien, platonicien, polytechnicien, rhétoricien. A l'argot de Paris appartiennent saumurien, ulstérien.

2^ Dérivés de noms de personne : Balzacien, baudelairien, bismarckien, byronien, cartésien, condillacien, épicurien, darwinien, garibaldien, hégélien, kantien, lamartinien, mac-mahonien, napoléonien, pétrarquien, rabelaisien, sarceyen, shakspearien , wagnérien. On parlait, il y a quelques années, du régime pléhwien.

3^ Dérivés de noms géographiques: Algérien, alsacien, artésien, assyrien, athénien, autrichien, babylonien, bohémien, cambrésien, forézien, languedocien, londonien, norvégien, nubien, olympien , parisien , prussien , savoisien (cf. § 128) , transvaalien, etc.

248. 1ER remonte soit à -arium: apiarium > vfr. achier, columbarium > colombier, virid(i) arium > vfr. vergier; soit à la terminaison adjectivale -arius: adversarius > vfr. aversiers, prim arius > vfr. premiers. Le passage de -ario à -ier est obscur. On suppose que -ario a subi l'influence du suffixe germanique -a ri qui offrait une forme et une signification analogue: grâce à r»umlaut« -a ri est devenu -er, ce qui aurait amené un changement pareil du suffixe latin. Telle est l'hypothèse ingénieuse, mais peu probable, de MM. Vising et Thomas sur ce que ce dernier appelle »un court-circuit entre la phonétique germanique et la phonétique romane*. La substitution de -er à -ario remonte au moins au VHP siècle; c'est de cette époque que datent les formes sorcerus (pour sorti arius) dans le glossaire de Reichenau (n° 385), paner à côté de pan ario dans le même document (n° 1094), et pomerius dans les gloses du ms. latin 912 de Saint-Gall.

Orthographe. Il faut observer les deux points suivants: P Au lieu de -ier on écrit -yer après une voyelle: écuyer < vfr. escmer(s) < scutarius. 2^ Vers la fin du moyen âge -ier se réduit à -er après c/i, g et les deux liquides mouillées (I, § 193): vfr. archier > archer, vfr. hiichier ) hucher, vfr. porchier ) porcher, vfr. vergier ) verger, vfr. estrangier ) étranger, vfr. paillier ) pailler, etc. On écrit potirtant -ier après -ill- dans aiguillier, grosseillier, joaillier, marguillier, médaillier, quincaillier; -ier se réintroduit aussi après ch et g, grâce à une sorte de recomposition: sergier a remplacé serger (vfr. sergier), et J.-M. de Hérédia emploie huchier pour hucher (vfr. huchier) dans Les Trophées (voir le sonnet: »Le huchier de Nazareth«). Rappelons aussi pistachier et épongier (créé par La P'ontaine).

P^ORMES ÉLARGIES. A côté du simple -ier on trouve -dier dans boyau — boyaudier (§ 88), et -tier dans bijou — bijoutier (§ 89).

249. Le suffixe -ier (-er) a été très productif en français. Il sert à former des adjectifs et des substantifs. Dans la langue moderne, il ne s'attache qu'aux noms, dans l'ancienne langue il s'attachait aussi aux verbes:

1^ Dérivés d'adjectifs: grossier, journalier, plénier. 2^ Dérivés de substantifs: abricotier, audiencier, banqueroutier, banquier, boursier, bouvier, braconnier, brandevinier, briga-

dier, caissier, chamelier, chaudronnier, envier, damier, etc. Les formations de ce genre sont extrêmement nombreuses, et on en crée incessamment. En voici quelques exemples récents: Animalier, baissier, boulevardier, boursicotier, centrier, conférencier, coupletier, échoiier, haussier, outrancier (partisan de la guerre à outrance; créé pendant la guerre de 1870 — 1871).

Cas isolé. Tombelier est un dérivé de tombereau; on écrivait au XVP siècle tombellier qui paraît être une forme assimilée de '-'tomberlier (sur ri ) //, voir I, § 362), contraction de tomberelier.

3^ Dérivés de verbes. On trouve dans la vieille langue destourbier (trouble), devancier, encombrier (embarras), recovrier (remède). La langue moderne n'en a conservé que devancier.

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