‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 5 sur 125 · B. DATE DES MOTS · texte numérisé non relu

B. DATE DES MOTS

7. Pour un petit nombre de mots il est possible de donner la date exacte de leur création, et même le nom de leur auteur. Exemples:

Absinthisme, créé vers 1860 par le médecin et littérateur A. Lunel.

Aigre-doux. Du Bellay remarque dans sa Deffence et Illustration de la Langue françoyse (I, § 35) que Lazare de Baïf a introduit épigramme et élégie »avec ce beau mot composé aigre-doux afin qu'on n'attribue l'honneur de ces choses à quelque autre«. J. du Bellay s'est trompé; voir aux Additions.

Altruisme. Ce mot est dû à Auguste Comte qui s'en sert dans sa Philosophie positive (1830—42).

Bureaucratie est dû à l'économiste Gournay (1712 — 1759); il a aussi créé bureaumanie qui n'est pas resté.

Burlesque. Ménage dit: «Monsieur Sarasin se vantoit d'avoir le premier employé le mot de burlesques (Observations, p. 341).

Débrutaliser a été créé par la marquise de Rambouillet (comp. I, § 55); le mot, fortement recommandé par Vaugelas (Remarques^ II, 229), n'a pas fait fortune.

Féministe, employé pour la première fois en 1872 par A. Dumas fils.

Microbe, créé par le docteur Sédillot, et produit pour la première fois en public à l'une des séances de l'Académie des Sciences de février 1878.

Potassium, dérivé de potasse, dû au chimiste Davy (1807).

Prosateur, dû à Ménage qui l'emploie dans son édition de Malherbe (1666). Il dit lui-même dans ses Observations (p. 342): »J'ay fait Prosateur, à l'imitation de l'Italien Prosatore, pour dire, un homme qui écrit en prose. On disoit auparavant Orateur. «

Timbre-quittance, créé en 1872 à la suite de la loi qui a imposé les factures de commerce.

Urée, dû à Fourcroy (1755 — 1809), qui l'a tiré du grec ov- Qov^ urine.

Vandalisme, créé à la fin du XVIIP siècle par l'abbé Grégoire.

8. Les mots dont on peut indiquer la date exacte de leur introduction dans la langue, sont peu nombreux. Ordinairement il faut se contenter d'un à peu près, et il ne faut pas oublier que la première apparition d'un mot dans un livre n'est pas toujours la date de sa naissance. Souvent les mots surgissent et meurent pour reparaître plus tard dans des conditions plus favorables. Il est évident qu'il ne suffit pas de créer un mot, il faut aussi le faire vivre. Tel néologisme risqué par un auteur du XVP siècle peut rester oublié et perdu, enseveli dans le fatras savant d'un grand in-folio que personne n'ouvre. Un siècle plus tard, un autre auteur reprend le mot et réussit à le faire entrer dans la langue courante. C'est ce dernier qui est le vrai père du mot. Voici quelques exemples de ces réapparitions du même mot:

Archaïsme a été attribué à Mercier (Néologie, 1801), mais il existe au moins dès le XVIP siècle: on le trouve dans Ménage.

Bienfaisance est généralement attribué à l'abbé de St.-Pierre; il remonte pourtant au XIV® siècle.

Généralissime a été attribué par Victor Hugo à Richelieu. Il écrit: ^Plusieurs ont créé des mots dans la langue, Vaugelas a fait pudeur, Corneille invaincu, Richelieu généralissime^ {Littérature et Philosophie mêlées, Paris, Charpentier, 1842, p. 163).

Autant d'assertions, autant d'erreurs. Généralissime se trouve déjà dans d'Aubigné; pudeur n'a pas été inventé par Vaugelas, qui, au contraire, en attribue la création à Desportes (à tort; le mot se trouve déjà chez Montaigne); invaincu, qui n'a été admis par l'Académie qu'en 1798, s'employait déjà au XIV*' siècle.

Moderniste a été cité comme un néologisme du XIX^ siècle dû à F. Champsaur; J.-J. Rousseau l'avait déjà employé dans une lettre de 1769.

Ode. Ménage remarque: Ronsard est le premier qui s'est servi du mot d'Ode; comme il le dit lui-mesme en son Epître au Lecteur dans la première impression de ses Odes: »Et osay le premier des nostres enrichir ma langue de ce nom 0(/e« {Observations^ p. 339). Cependant, en dépit de cette assertion formelle, ode se trouve déjà dans Jean le Maire.

Offenseur. L'Académie a noté ce mot comme un néologisme dans le Cid. Cependant il est bien plus ancien que cette pièce ; Honoré d'Urfé l'avait déjà employé dans VAstrée, comme l'observe Littré; et, depuis, on l'a trouvé dans des textes remontant au XV^ siècle.

Patrie; voir sur ce mot I § 38, Rem.

Religiosité. Dans son Discours de réception à l'Académie (17 janvier 1850), de Saint-Priest dit: ». . . si j'osais hasarder un néologisme devant l'Académie Française, cette religiosité qu'on a si souvent étalée de nos jours . . . .« Mais ce néologisme remonte assez haut; on en a cité des exemples du XV^ et du XVP siècles.

Vulgarité. Ce mot est généralement attribué à madame de Staël (voir par ex. Deschanel, Les déformations de la langue française, p. 191). Cependant Littré a montré que vulgarité se trouve dans un auteur du XVP siècle, et le Dictionnaire général cite même un exemple du XIV« siècle (cf. R. Ph. F. P. XVII, 299, 302).

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