‹ Grammaire historique de la langue française (volume 4)Chapitre 65 sur 125 · A. DÉRIVATION IMMÉDIATE · texte numérisé non relu

A. DÉRIVATION IMMÉDIATE

426. ER. Dès les plus vieux textes nous trouvons des dérivations nouvelles faites sur le modèle des verbes de la première conjugaison. Ce sont surtout des dérivés tirés de substantifs ou d'adjectifs; nous en avons déjà cité un certain nombre d'exemples (II, § 63); nous allons les compléter ici, et nous les diviserons en deux groupes selon qu'ils sont simples (clou — clouer) ou parasj'nthétiques (valise — dévaliser); sur ces dernières formations, voir plus loin § 453.

1^ Dérivés de substantifs. — a) Dérivés simples: avantager, complimenter, crayonner, éperonner, fêter, loger, ménager, meubler, nuancer, outrager, peiner, voyager, etc. On a dit autrefois: arbrer, féer, fueillier, fuster, gracier, mercier, osteler, paiser, etc. b) Dérivés parasynthétiques : acculer, achever, agenouiller, ajour-

ner, déchaîner, dépayser, désosser, dévaliser, embaumer, encaisser, enrôler, etc. Mot vieilli : avesprer.

2° Dérivés d'adjectifs. — a) Dérivés simples: bavarder, égaler, fausser, grever, griser, jalouser, mater, niaiser, sécher, etc. On ne dit plus chetiver, coarder, doloser, goloser, horribler, joliver, vilainer, etc. b) Dérivés parasynthétiques : apprêter, assoler, assurer, aviver, éhorgner, déniaiser, écourter, empirer, enivrer, enjoliver, épurer, raffiner, rasséréner, etc.

Remarque. Le latin vulgaire a dû posséder beaucoup de verbes dérivés dadjectifs. A côté de la terminaison ordinaire -are il a dû exister un certain nombre de verbes en -iare formés sur le modèle de acutus— acutrare, d'oti vfr. aguisier (II, § 73,2), il. agiizzare, esp. aguzar. Le verbe médiéval engrangier ne dérive pas directement de grand; il doit remonter à l'époque gallo-romane et reproduire une formation parasynthétique telle que *ingrandiare (comp. § 77).

427. La dérivation en -er est toujours vivante; témoin les verbes modernes bocker, bonimenter, caboiiner, émotionner, impressionner, pédaler, rosser, sauvegarder, téléphoner, tictaquer, zigzaguer, etc., etc.; on en forme tous les jours. Notons encore les dérivés des mots d'emprunt tels que boxer, cluber, highlifer, interviewer, luncher, pique-niquer, polker, scottischer, sporter, toaster. Rappelons enfin qu'on trouve depuis fort longtemps de nombreuses formations individuelles. Robert Garnier emploie dans ses tragédies: amertumer, malheurer, montagner, oreiller, etc. Dans les auteurs modernes les exemples fourmillent. Gustave Flaubert: cadoter (pour cadeauter), entiérer, mamelonner, marmitonner. J.-K. Huysmans: compagnonner, dédicacer, fétider, géhenner, houler, hussarder, larmer, etc. H. Lavedan : se pantalonner, véhiculer (Le vieux marcheur, p. 38, 47). Aussi dans la poésie populaire on rencontre souvent des créations très originales. Rappelons quelques vers de la belle chanson des Transformations: Si tu t'y rendais rate dans le

grenier. Je m'y renderais chat pour t'y rater Si tu te

rends étoile dedans le temps, Je m'y rendrais brouillard pour t'y brouiller.

428. Formes élargies. A côté de -er on trouve -der et -ter. Sur l'origine de la consonne adventice, voir § 87 ss.

1^ DER s'emploie dans bazarder (§ 88, 2). et échauder.

2^ TER s'emploie dans les dérivés de mots en -eau, -o, -ou: agioter, biseauter, hlaireauter, caboter, chapeauter, clouter, délicoter, dépiauter, échoter, ergoter, filouter, folioter, fourneauter, froufrouter, glouglouter, joujouter, maquereauter, monacoter, numéroter, panneauter, pianoter, pinceautcr, rateauter, voyouter.

429. IR. La dérivation en -ir était assez générale au moyen âge (comp. Il, § 66); mais depuis cette époque elle a constamment perdu du terrain. Déjà au XVP siècle les créations nouvelles en -ir commencent à se faire rares, et dans la langue actuelle elles ont presque cessé de se produire. Tous les verbes dérivés en -ir suivent la conjugaison inchoative (II, § 67).

P Dérivés de substantifs. — a) Dérivés simples : brandir, crépir, croupir, garantir, lotir, meurtrir, nantir, etc. On a dit autrefois chevir, orgueillir, pourprir, etc. — b) Dérivés parasynthétiques: abêtir, aboutir, s'accroupir, aguerrir, anéantir, s'enorgueillir, racornir, etc. On n'emploie plus asserir (devenir soir), afelonir, aombrir, avesprir, encolorir.

2^ Dérivés d'adjectifs. — a) Dérivés simples: aigrir, blanchir, bleuir, blondir, brunir, faiblir, fraîchir, froidir, franchir, grandir, grossir, louchir, maigrir, matir, mûrir, noircir (§ 431), raidir, rougir, roussir, tiédir, vieillir, etc. On disait autrefois asprir, fermir, saintir, etc. — b) Dérivés parasynthétiques : amoindrir, amuïr (tiré du vfr. mu < mutum), aplatir, appauvrir, assainir, assombrir, enrichir, empuantir, embellir, rajeunir, rafraîchir, etc. On n'emploie plus abelir, acoardir, acortir (raccourcir), ameldrir (améliorer), amaladir, encouardir, s'esbaldir.

430. La dérivation en -ir est presque éteinte aujourdhui; on ne forme plus guère que des verbes en -er ou -iser. De sport on ne peut tirer que sporter ; sportir serait aussi impossible que sportoir. Voici un relevé des rares créations nouvelles en -ir:

1^ Dérivés simples. A côté de blondir (tiré de blond) et de tripolir (de tripoli, sous l'influence de polir), on ne saurait citer que des verbes comme orfévrir, rosir, chers aux poètes symbolistes. Ajoutons violir: Le crépuscule violit vaguement le parc (Rostand, Les Romanesques, III, p. 64).

2^ Dérivés parasynthétiques : Abeausir (se mettre au beau en parlant du temps), terme de marin; agourmandir (Daudet, Port- Tarascon, p. 270; Zola, V Assommoir, p. 248); anonchalir, de nonchalant (Huysmans, Les sœurs Vatard, p. 85, 193); aveulir (Daudet, Jack).

431, Forme élargie. A côté de -ir on trouve -cir employé dans quelques dérivés d'adjectifs: noir — noircir, obscur — obscurcir. Cette terminaison paraît tirée de mots tels que éclaircir (de *exclaricire), en forcir (a remplacé enforcier, de *in fortiare) qu'on a rapprochés directement de clair et fort.

432. Concurrence de formes. Dans la vieille langue on a souvent tiré du même mot des dérivés en -er et -ir. Voici quelques exemples de ces doublets:

1^ Dérivés simples: charper — charpir, escrimer — escremir, fronder— froncir (renifler), huer — huir (crier), laider — laidir (outrager), papelarder — papelardir, sechier — sechir.

2^ Dérivés parasynthétiques: amater — amatir, ameillorer — ameillorir, assoler — assotir, atterrer — atterrir, engrossier — engrossir, esleecier — esleecir, espaorer — espaorir. Ajoutons enforcir et étrécir, tiré des vieilles formes enforcier (de *infortiare), conservé dans renforcer, et eslrecier (de strie tiare).

En tant que la langue moderne a conservé les mots cités, c'est à la forme en -er qu'on a donné la préférence: escrimer, huer, sécher. On n'a gardé les formes doubles que dans mater — matir.

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