INTERJECTIONS
630. Les interjections sont d'origine très diverse; tantôt ce sont des onomatopées, tantôt des noms, des adverbes ou des formes verbales; on peut même employer des phrases entières qui sont pour ainsi dire figées. Nous allons examiner chacun de ces groupes.
Remarque. Les jurons erotiques, si abondants en espagnol et en roumain, sont relativement peu employés en français; comp. I, § 120, Dans la langue moderne on a emprunté le juron provençal bagasse (proprement: femme de mauvaise vie); rappelons aussi viedaze (vectis asini), également emprunté au provençal.
631. Onomatopées. Les interjections les plus simples et les plus primitives sont des cris plus ou moins articulés, que la langue littéraire reproduit souvent d'une manière assez peu satisfaisante. Elles se divisent en plusieurs groupes selon les éléments composants.
1° Les interjections de nature onomatopéique se composent d'une ou de plusieurs voyelles, accompagnées ou non d'une aspiration. Exemples: Ah, eh, euh, ih, oh (ô), ha, hé, ho, hoUy hue, hem, hein, hom, aie (ahi, aye, haïe), ohé, oho, hihi, ouais.
2^ Les voyelles peuvent être accompagnées d'une consonne quelconque. Exemples: Ouiche, ouf, pouf, bah, ah bah, fi, hop, pouah, chut, zest, allô, holà. Pour d'autres formations, voir §26.
3*^ Dans quelques cas isolés l'interjection onomatopéique se compose seulement de consonnes; tel est le cas de pst (voir notre Manuel phonétique, § 108).
4^ Nous avons enfin un groupe d'interjections composées de deux syllabes soumises à une certaine alternance vocalique (comp. § 17). Exemples:
Si je dis nuf, elle dit nauf, Si je dis biif, elle dit bauf.
(Montaiglon, Recueil de poésies françaises, II, 202.)
Qui me dit sap, je luy dy soup; Qui me dit torche, je dis serre.
(Farce de VAdventureux et Guermouset, v. 474.)
Un exemple de buf baf a été cité au § 33.
632. Nous allons étudier maintenant quelques interjections qui demandent un examen spécial:
Aoi; ces trois lettres terminent les »laisses« de la Chanson de Roland; tout le monde est d'accord pour y voir une exclamation du chanteur, mais quant à l'explication étymologique les opinions diffèrent beaucoup, et aucune de celles qu'on a émises n'est admisible. Nous pensons que aoi est une simple onomatopée; comp. l'anglais ahoy, le danois o hôj.
Aîmi, exclamation de douleur, souvent employée dans la littérature du moyen âge. On écrivait aussi hai mi, hémi, emi.
Chaele, exclamation de surprise; on trouve aussi chaeles, chaieles^ cheles, etc. Comme étymologie on a proposé cavilla ou quid velles. Aucune de ces explications n'est satisfaisante.
Dia, cri de charretier pour faire aller le cheval à gauche. Origine inconnue.
Guai (ou wai) exprimait autrefois la douleur. Exemple: Wai a vos, riche gent, qui aveiz vostre soleiz (Sermon de Bernhard). Cette interjection est peut-être d'origine germanique; comp. l'allemand wai, le danois ve.
Hara, cri de détresse et d'alarme. Exemple: Hara, hara, le grant meschief, monseigneur est tout dévoyé (Froissart).
Hari ou hary, cri d'encouragement: allons, allons. Dans la Bourgogne, le Beaujolais et la Suisse romande, on dit encore hari aux bœufs et aux vaches pour les faire marcher.
Haro, cri d'appel et de tristesse; figure actuellement dans la locution crier haro sur quelqu'un, exprimer de l'indignation pour ses actes. Origine inconnue. On a voulu y voir à Rou,
ancien duc de Normandie; mais cette explication est par trop invraisemblable.
Hez, ancien cri pour faire avancer les ânes ou les chevaux:
El bore entra, ses asnes maine Devant lui chaçoit à grant paine, Souvent li estuet dire: »//ez«.
(Montaiglon et Raynaud, Recueil de fabliaux, V, 40.)
S'en ot li prestres molt grant joie Qui à II piez est sus montez:
»Dieus,« fait-il, »qui or diroit hez!<i.
(ib., IV, 54.)
Hoye, ancien cri destiné à poursuivre le héron. Exemples:
Au hairon se faut tourmenter.
Et chascun si crier c'on l'oye Courir après sanz séjourner Et toujours braire: ^Hoye, hoye!«
(Eust. Deschamps, IV, 320.)
Hue, cri de charretier pour faire avancer les chevaux ou, plus rarement, les faire aller à droite.
Huhaut (ou hurhaut), cri de charretier pour faire aller le cheval à droite.
Hui, cri de guerre ou de chasse. Exemple: Se ja levout sor toi le hui (Tristan de Béroul, v. 1036).
Huz, cri de guerre et de chasse. Exemple:
De luien puet l'en oïr les huz De ceus qui solle la paluz.
(Tristan, de Béroul, v. 3703.)
Nif, attrape, en parlant d'un coup sur le nez. L'exemple suivant est une réplique de Satan:
Avant a la terre l'adente. Fiers de la, je ferray de ça.
Hu, ha, buf, nif, tien: pren cela.
C'est a estraine.
(Miracle de N. D., II, 44.)
Taïaut, cri des chasseurs pour lancer des chiens après la bête (§ 27):
Taïaut les chiens, taïaut les hommes.
(Victor Hugo, Ballades, no 11.)
633. Substantifs. On emploie souvent des substantifs comme interjections; ils figurent tantôt seuls, tantôt accompagnés d'un délerminatif, tantôt régis par une préposition. Exemples: Attention, chouette, flûte, foin, grâce, miséricorde, paix, peste, silence. Dieu, grand Dieu, mon Dieu, bonté divine. Ciel, juste Ciel. Ma foi. Diable, nom du diable, mille noms d'un diable. Mille bombes. Par exemple, à la bonne heure, etc. Il faut examiner à part les mois suivants:
Dame, du latin domina, est une abréviation de Notre-Dame et est ainsi primitivement une invocation à la sainte Vierge; on avait autrefois la forme apocopée Tredame (I, § 520, s).
Vfr. dehait est une contraction de dehé ait, c. à d. dehé {de < deum, hé, postverbal de haïr), haine de Dieu, malédiction.
Motus est probablement une formation macaronique.
Remarque, Par des raisons euphémistiques, beaucoup des mots qui fonctionnent comme interjections ont été défigurés de différentes manières; ainsi Dieu est devenu hieu, diable a été remplacé par diantre. Sur ces altérations, voir I, § 120.
634. Adjectifs. Les adjectifs peuvent fonctionner comme interjections ou seuls ou accompagnés d'un adverbe. Exemples: Bon, bravo, tout beau, tout doux. Il faut examiner à part:
Hélas, composé de hé et de las (la s su s), malheureux. Dans la vieille langue l'adjectif s'employait souvent seul et subissait la flexion quand il y avait lieu; un homme disait: Hé las; une femme: Hé lasse. Exemples: Lasse, je vois le chevalier {Jeu de Robin et Marion, v. 327). Hé! lasse, amis, moût me merveil {Romania, XXI, 188, v. 772). On disait aussi ha las, halas (Joinville, § 619) qui se retrouve en anglais (alasj et qui existe encore dans les patois. G. Sand s'en est servie: Alas! mon Dieu, dit la femme (La petite Fadette). Encore au XVP siècle le mot était déclinable: 0/ lasse, dit-elle, je suis diffamée (Bonaventure des Périers, Nouvelles récréations, 16); et il s'employait sans hé encore au XVIP siècle: Mais, las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux (Corneille, Polyeucte, V. 756).
635. Adverbes. Plusieurs adverbes simples ou composés, s'emploient comme interjections. Exemples: Bien, eh bien, bis, çà, ha çà, or çà, comment, fi donc, enfin, en avant, en arrière,
la la, sus, sus donc, etc. ; rappelons la vieille exclamation emy, qui est pour hé! mi! hélas à moi (Miracles de N. D.J. Les adverbes s'ajoutent souvent à des formes verbales: Allons donc, voici voilà. Sur es (ecce), voir § 592.
636. Formes verbales. C'est l'impératif dont on se sert le plus souvent, mais on peut aussi signaler l'emploi d'autres formes verbales comme interjections.
1® Impératif. Exemples: Allons, baste (emprunté de Fit. bas ta) gare, halte (emprunté de l'ail, hait), tenez, tiens, va, voici, voilà (comp. II, § 153, i). Ajoutons quelques formes dont on ne se sert plus: Aga, de agare (II, § 154); avoi, probablement combinaison de ah et voi (vide); diva, aussi écrit cfz t>a, peut-être composé des deux impératifs die et va de; diva est devenu dia ou dea d'oii da. Esgar, de esgarde (II, § 154).
2^ A côté de l'impératif, on trouve le présent de l'indicatif: suffit, le présent du subjonctif: soit, l'infinitif: foutre, ordinairement atténué en fichtre.
637. Phrases entières. Dans les paragraphes précédents nous avons cité plusieurs exemples d'interjections provenant de phrases dont les éléments se sont soudés. La vieille exclamation dehait (§ 633) est à l'origine une imprécation très violente; dans les formes modernes voici et voilà se cachent un impératif et un adverbe, et les éléments étaient autrefois séparables; on disait voi me ci, voi te la. La langue moderne présente un assez grand nombre de phrases qui peuvent s'employer comme interjections; elles appartiennent surtout au langage familier ou vulgaire, et il en surgit de nouvelles tous les jours. Exemples:
Fouette cocher. — Nous montâmes en voiture, et puis, fouette, cocher!
Va comme je te pousse. — Tout est réglé, l'affaire est en train, et maintenant, va comme je te pousse.
Va-fen voir s^ils viennent. — Il comptait sur leur promesses, mais va-t'en voir s'ils viennent.