‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 34 sur 89 · VINGTIEME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIEME LEÇON

Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Belle strophe de Lefranc de Pompignan, dans son Ode surJ.-B. Rousseau, mort dans le Brabant après un exil de plus de trente

ans :

Le Nil a vu, sur ses rivages.

Les noirs habitants des déserts Insulter, par leurs cris sauvages, L'astre éclatant de l'univers.

Cris impuissants ! fureurs bizarres!

Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carricrt', Versait dex ti'rrei:t-<t de lumière Sur ses obsciTi blusphêmuleurs.

GRAMMAinE LlTTÉRAir.E 141

Une anecdote curieuse se rattache à cette admirable strophe. La Harpe la raconte ainsi : « La strophe dont il s'agit se grava surtout dans ma mémoire^ et j'en étais tout plein lors de mon premier voyage à Ferney, en 1763. Je trouvai bientôt l'occasion d'en parler à Voltaire sans aucun air d'affectation, à table, et en présence de vingt personnes. J'eus soin seulement de ne pas nommer l'auteur. Je me défiais un peu de l'homme, et je voulais l'avis du poète : on sait que Voltaire el Lefranc étaient ennemis littéraires déclarés. 11 jeta des cris d'admiration; c'était sa manière quand il entendait de beaux vers : jamais il ne les a écoutés froidement. « Ah! mon Dieu! que cela est beau! Eh! » qui est-ce qui a fait cela? » Je m'amusai quelque temps à le faire deviner; enfin je nommai Pompignan. Ce fut comme un coup de théâtre; les bras lui tombèrent; tout le monde fit silence et fixa les yeux sur lui. « Redites-moi la strophe. » Je la répétai, et l'on peut s'imaginer avec quelle attention elle fut écoutée. « Il n'y a rien à dire; la strophe est belle. »

Dans l'application, ces vers sont le plus magnifique emblème du génie, qui ne se rebute point de l'ingratitude des hommes, qui ne se venge des outrages, des injustices qu'on lui prodigue trop souvent, que par des bienfaits éclatants auxquels ses persécuteurs ont part les premiers.

Le maître Ta dit; en latin, Magister dixit, paroles sacramentelles des scolastiques du moyen âge, lorsque, à l'exemple des disciples de Pythagore, ils appuyaient leur opinion sur l'autorité du maître, d'Aristote.

Dans l'application, ces mots signifient qu'on se retranche derrière une autorité indiscutable.

Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.

■^ers de J.-B, Rousseau, dans son Ode à la Fortune^,

Montrez-nous, guerriers magnanimes.

Votre vertu dans tout son jour; Voyons comment vos cœurs sublimes Du sort soutiendront le retour.

Tant que sa faveur vous seconde, Vous êtes les maîtres du monde, Votre gloire nous éblouit; Mais, au moindre revers funeste.

Le mamiue tomhe, l'homme re^te, El le héros s'évanouit.

Dans l'application, ces beaux vers caractérisent l'homme dont une circonstance subite met à nu les sentiments secrets. Quelquefois aussi ils se rappellent sur le ton de la plaisanterie, en apportant quelque variante dans les substantifs manque, homme, héros.

Le moindre grain de mil Serait bien mieux, mon affaire.

Vers tirés de la fable de La Fontaine le Coq et la Perle. C'est la réflexion que fait le coq en trouvant une perle sur son fumier.

Dans l'application, ces vers sont répétés par ceux auxquels échoit une chose précieuse, mais dont ils ne peuvent tirer aucun parti pour le moment. Les mots grain de mil sont souvent l'objet d'une variante : mais le moindre louis d'or, mais le moindre petit cadeau, etc., serait bien mieux mon aifairc.

Le pauvre homme 1

Exclamation des plus comiques, que fait entendre Orgon dans la scène v du I*'' acte du Tartufe. Orgon arrive de voyage, et il se fait rendre compte par Dorine, la soubrette de sa femme, de ce qui s'est passé pendant son absence :

DORINE

M 1 iame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, A' ce un mal de tète étrange à concevoir.

ORGON

El Tai-tufe ?

DORINE

Tartufe 1 il se porte à merveille.

Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille»

ORGON

Le pauvre homme 1

DORINE

Le soir, elle eut un grand dégoût, î'c ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête était encor cruelle I

ORGON

Et Tartufe?

DORINE

Il soupa, lui tout seul, devant elle, Et, fort dévotement, il mangea deux perdrix. Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON

Le pauvre homme I

DORINE

La nuit se passa tout entière

Siiis qu'elle put fermer un moment la paupière; Des chaleurs Tempêchaieut de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

ORGÛN.

Et Tartufe ?

DORINE

Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa clianibre au sortir de la table, Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain. Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

ORGON

Le pauvre homme I

DORINE

A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée , Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON

Et Tartufe ?

DORINE

Il reprit courage comme il faut; Et contre tous les maux fortifiant son âme. Pour réparer le sang qu'avait perdu madame, But à son déjeuner quatre grands coups de vin.

ORGON

Le pauvre homme t

DORINE

Tous deux se portent bien enfin ; Et je vais à madame annoncer pat avance La part que vous prenez à sa convalescence.

De sérieuse qu'elle était de la part d'Orgon, cette plainte est devenue ironique dans l'application; elle sert à faire connprendre qu'on ne compatit pas le moins du monde à un mal que quelqu'un voudrait donner comme réel, et qui n'est le plus souvent qu'imaginaire ou de peu d'importance, surtout en parlant d'un homme riche et puissant.

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Vers de la fable de La Fontaine le Meunier, son fils et l'âne.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits.

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire.

Allaient vendre leur âne un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre !

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

Le plus (lue des trois ncsl pas celui qu'on pense.

Dans rnpplicalion, le mot âne est presque toujours remplacé par le nom du df^faut ou de la qualité qui fait l'objet de l'allusion.

Le reste ne vaut pas 1'h.onneur d'être nommé. Vers de Cinna, tragédie de Corneille, acteV, scène i''^. Auguste prouve à Cinna qu'il connaît sa conspiration, et il lui nomme ses complices :

Tu veux ra'assassiner demain, an Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main po ir signal, Me doit, au lieu d'encpns, donner le coup fatal. La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'antre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces mearlriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Léuas, Porapone, Albin, Icile Maxime, qu'api es toi j'avais le plus aimé : Le ref.1e ne vaut yas l'honneur d'être nommé.

Ce vers est devenu proverbe et termine, d'une manière peu flatteuse pour ceux que l'on omet, une énumération de personnalités choisies dans quelque genre que ce soit.

Les chants avaient cesse.

Hémistiche de Haynouard,dans les Templiers, acteV, scène dernière. I^s Templiers, accusés des crimes les plus odieux, ont été condamnés à périr sur le bûcher. La reine, qui s'intéresse à eux parce qu'elle croit à leur innocence, obtient de Philippe le Bel, son époux, que leur supplice soit différé, et un olficier part aussitôt pour en porter l'ordre, mais il arrive trop tard. Le connétable. Gaucher de Châtillon, fait en présence du roi et de la reine le récit de la mort de ces illustres victimes, du courage qu'ils ont déployé à cet instant suprême, chantant des cantiques jusque sur le bûcher, et de la double prédiction du grand maître concernant le pape et Philippe. Il termine par ces vers:

Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense. Proclamant avec lui volie auguste clémence. Au pied de l'échafaud soudain s'est élancé... Mais il n'était plus temps... les chants avaient cC'.sé.

Dans l'application, ces mots s'emploient, le plus souvent sous une forme plaisante, pour faire entendre qu'une réunion, une cérémonie est terminée, et qu'on arrive trop tard pour y participer, ou, plus simplement, pour dire qu'une chose a cessé d'exister.

Les dieux aiment les nombres impairs; en latin, Numaro deus impare gaudet (Virgile, Eglogite VIII, vers 75). Ici le poète latin fait allusion aux propriétés magiques que l'antiquité attribuait aux nombres impairs, et surtout au nombre 3.

L'application de ces mots est facile et presque toujours plaisante. Elle a lieu absolument dans le même sens que chez les Latins.

APPLICATIONS

Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspensio7i par la locution convenable.

« Il n'est pas de grand homme, il n'est pas de héros pour son valet de chambre, » a dit le vainqueur de Rocroi. On serait tenté de croire que le poète a paraphrasé cette pensée quand il a dit :

D'un seul coup de filet j'amenai sur la rive une carpe, deux brochets, plusieurs barbeaux, une douzaine de perches :

On racontait devant un de nos plus riches financiers qu'un de ses confrères venait de se retirer des affaires avec cent mille livres de rente. « Ah! répliqua notre Grésus, cent fois millionnaire, 100,000 livres de rente! je le croyais plus à son aiso : !»

Depuis plus de dix-huit siècles, la religion chrtS tienne couvre le monde de ses bienfaits. En dépit des attaques, des calomnies et des insultes qu'on n'a cessé de lui prodiguer, rien n'a pu arrêter sa marche salutaire, et c'est d'elle que le poète aurait dû dire :

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