VI. — Le leur
Les journaux attendent le jugement du public pour y conformer le leur.
(Bern. de Saint-Pierre.)
Des princes mes neveux j'entretiens la fureur, Et mon ambition autorise la leur. (Racine.)
De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus qae les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres qu'ils plaquent dans les leurs.
(Montesquieu.)
Voilà des raisons, cher Emile; pesez /e* leurs, s'ils en ont, et comparez. (J.-J. Rousseau.)
Dans toutes les citations qui précèdent, nous no voyons pas que les expressions le mien, le tien, le sien, etc., soient des pronoms possessifs, ainsi qu'ils ont été improprement qualifiés par les grammairiens, mais bien d'autres adjectifs possessifs variant dans leur forme, selon le genre et le nombre du substantif auquel ils ont rapport, et qui est toujours sous-entendu. En effet, un cœur comme le mien, tes yeux sont meilleurs que les miens, etc., s'analysent de cette manière : un cœur comme le [cœur) mien, tes yeux sont meilleurs que les {yeux) miens, où l'on voit que mien et miens ne jouent d'autre rôle que celui d'adjectifs , puisqu'ils se rapportent à un nom constamment ellipse. La propriété des termes dérive ici de l'esprit d'analyse, et c'est faute d'avoir été éclairés de cet esprit que les grammairiens ont donné aux adjectifs mien, tien, sien, etc., des appellations fausses.
Ces adjectifs, toujours placés après les substantifs qu'ils qualifient, sont :
1" En rapport avec la première personne du singulier, pour Les deux genres et les deux nombres, mien, mienne, miens, miennes;
2° En rapport avec la seconde personne du singulier, pour les deux genres et les deux nombres, tien, tienne, tiens, tiennes;
3° En rapport avec la troisième personne du singulier, pour les deux genres et les deux nombres, sien, sienne, siens, siennes;
4-° En rapport avec la première personne du pluriel, nôtre, pour le masculin et le féminin singtilicr; nôtres, pour le masculin et le féminin pluriel ;
5' En rapport avec la seconde personne du pluriel, vôtre, pour le masculin et le féminia singulier ; vôtres, pour le masculin et le féminin pluriel;
G" En rapport avec la troisième personne du pluriel, pour les deux genres et les deux nombres : leur, leurs.
Remarquez que nôtre, vôtre, précédés d'un article, prennent un accent circonflexe , et que, dans ce cas, Vo est long.
EXERCICE PURASÉOLOGIQUE.
Le tien.
Le sien.
Le nôtre.
Le vâtre.
Le leur.
La mienne.
La tienne»
La sienne.
La nôtre.
La vôtre.
La leur.
Les miens.
Les tiens.
Les siens.
Les nôtres.
Les vôtres.
Les leurs.
Les miennes.
Les tienoei.
Les simiK'S.
Les nôtres.
les vôlrei, I.cî leurs.
-^— .^?3 N° CCCLIV. cera^^—
Le mien, le tien, le sien, etc. pris substantivement.
Et le mien et le tien, deux frères pointilleux, Par son ordre amenant les procès et la guerre, En tous lieux, de ce pas, vont partager la terre.
(BOILBAU.)
Si j'ajoute du mien à son invention, C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envia. (La Fontaine.)
O ciel ! et quel est donc l'excès de ma misère. Si le trépas des miens me devient nécessaire ! (Voltaire.)
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. (La Fontaine.) Le dieu lui répondit : les tiens cesseront de régner quand un étranger entrera dans ton lie pour y faire régner les lois. (Fékélon.)
Malheureux le vengeur entouré de tombeaux
Qui porte cliez les siens le glaive et les flambeaux.
(COLARDEAC.)
C'est à nous à payer pour les crimes des nôtres,
(Racine.) C'est en vain que d'Aumale arrête sur ces rives Des siens épouvantés les troupes iiigilives.
1, Voltaire.)
On voit par ces citations : 1° que mien , tien , etc. , dans îe mien , le lien , le sien , le nôtre, le vôtre, le leur, s'emploient substantivement pour désigner ce qui nous appartient, ce qui nous est propre : le mien, le tien, c'est-à-dire mon bien, ton bien. Or on conçoit que cet emploi doit être essentiellement restreint au masculin singulier.
2° Que les mêmes adjectifs sont encore employés substantivement au masculin pluriel, seulement quand on parle des personnes qui nous sont attachées par les liens du sang ou de l'amitié, ou qui sont sous notre dépendance. Girault-Duvivier se trompe en avan çant qu'alors on dit : moi et les miens, toi et les liens , etc. , le pronom personnel devant toujours précéder le pronom possessif, qui sans cela n'aurait plus la même signification. Nos exemples prouvent l'inexactitude de ces paroles. D'abord la présence du pronom personnel, puisque pronom il y a, n'est pas indispensable devant l'adjectif possessif. Eu second lieu , il peut être transposé après en poésie. C'est ainsi que La Fontaine a dit, pour éviter un hiatus :
Les tiens et toi pouvez vaquer Sans nulle crainte à vos afîaircs.
EXERCICE PHRASÉOLOGIQUE
Le mien, le nôtre.
Le lien, le vôtre.
Le sien, le leur.
Le nôtre.
Ces miens, les nôtres.
Les tiens, les vôtres.
Les sic'is.
Lys leuis.
( 424 ) EMPLOI DE le mien, le tien, etc., avec des noms indéterminés.
Je ne dis n: bien ni mal des gens en place, pourvu que je conserve la mienne.
(D'Albmbert.)
. . . Mais le monstre en furie D'un seul coup, à mes pieds, vous a jeté sans vie. Et m'a ravi la mienne avec le môme effort.
(Cbébillon.I
Suivant M. Landais, les pronorî^s possessifs ne peuvent pas se rapporter à des noms pris dans un sens indéfini, et ce serait une faute de dire : il n'est pas d'humeur à faire
plaisir, et la mienne est bienfaisante , parce que, selon ce grand principe de Vauge-
ias a tout nom employé san-; article ou sans quelque équivalent de l'article, ne peut avoir » après soi un pronom' qui se rapporte à ce nom. » Ce grand principe do Yaugelas, que les grammairiens nous rebattent depuis des siècles, est trop absolu ; les rè;;les absolues en grammaire, dit M. Dessiaux, ont au moins le petit inconvénient de fausser le jugemont. Heureusement los grammairiens philosophes ont fait bonne justice de ce grand prmcj/'e do Yaugelas. Nous demanderons d'abord à M. Landais lui-môme si les phrases que nous avons citées en tête de ce numéro, et qui sont dans l'analogie de celle qu'il a critiquée, sont vicieuses ou choquantes. S'il soutient que oui, pour rester fidèle à Yaugelas, nous soutiendrons que non, pour rester fidèles au bon goût, à l'usage des meilleurs écrivains, qui ont fréquemment employé cette syllepse dans les cas où il serait difficile ou môme impossible de s'exprimer autrement sans dénaturer la pensée ou sans nuire à la concision.
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