V. ÉMEUTE
— Encycl. Dans l'émeute, un certain nombre d'hommes prennent, les armes contre les gouvernants, ministres ou princes; l'insurrection est une émeute générale, un grand nombre de citoyens y prennent part. Enfin, la révolution est l'insurrection couronnée de succès et réussissant à renverser le gouvernement. La sédition n'implique pas la prise d'armes ; elle se compose le plus souvent d'attroupements et de vociférations. Lorsqu'elle est accompagnée do prise d'armes, cette prise d'armes n'est faite que par une faction; sans quoi, elle deviendrait émeute.
Le caractère d'une sédition est, en effet, d'être l'œuvre d'une faction qui agit au profit de ses chefs. Les émeutes, les insurrections se font au nom d'un principe ou d'une grande agglomération de citoyens qui se croient lésés par le pouvoir ; la sédition, au contraire, est fomentée par un petit nombre d'hommes avides ou ambitieux.
Ii va sans dire que cette classification précise est fort difficile à faire dans la pratique. Bien des mouvements populaires ont été organisés par de purs ambitieux qui ont su flatter les foules, leur ont promis, en cas de succès, des améliorations à leur sort et ont réussi a les faire soulever; en sorte que le mouvement produit était une sédition dans son principe, une émeute en fait et une duperie en résultat.
Quiconque médite uu mouvement contre le pouvoir, non dans le but d'obtenir un meilleur gouvernement, mais pour remplacer luimême ceux qu'il veut expulser; quiconque adopte en s'insurgeant la devise : Ole-toi de là, que je m'y mette, celui-là, quoi qu'il en dise, n'est qu un séditieux et non un révolutionnaire.
Le but de la sédition n'est jamais moral ; il est toujours essentiellement personnel.
Toute insurrection, toute émeute, même celle qui procède des causes les plus légitimes, est appelée sédition par les partis contre lesquels elle est faite. Il est dans la nature de l'homme de trouver mauvais tout
SEDI
ce que fait un adversaire et de lui attribuer les idées les plus viles et les mobiles les plus bas. C'est ainsi qu'en 1789 la revendication populaire fut traitée de sédition par la cour, et les chefs du peuple furent traités de factieux. C'était cependant une révolution. La Fronde fut une série d'émeutes. Elle était bien, dans l'esprit des grands seigneurs qui la menaient, un moyen de reprendre le pouvoir, et par conséquent on pourrait, à ce point de vue, l'appeler une sédition, comme le faisait la cour; mais le peuple de Paris ne l'avait acceptée que pour renverser le joug ruineux du cardinal italien, comme l'attestent tous les cris populaires et la fameuse chanson :
Un vent de fronde
A soufflé ce matin ; Je crois qu'il gronde
Contre le Mazarin.
Les journées de prairial, de juin 1843 furent des insurrections; les manifestations bruyantes qui en 1849, 1850, 1851 se faisaient sur tout le territoire de la République, aux cris de « Vive l'empereur I » étaient des séditions.
Voici, d'ailleurs, la règle générale pour bien comprendre le vocabulaire des partis. De même que Voltaire disait & propos de l'orthodoxie et de l'hétérodoxie : « L'orthodoxie, dit le théologien, est ma doxie à moi ; l'hétérodoxie, c'est la doxie des autres; » de même nous disons que chaque parti définit ainsi la sédition : « L'insurrection sainte est le mouvement que moi et les miens nous faisons contre les autres partis; la sédition est le mouvement que les autres partis font contre moi et les miens. •
Les anciens se servaient du mot sédition pour désigner toute émotion, toute manifestation populaire, toute prise d'armes de la foule contre les riches, les nobles, les gouvernants. Pour nous apprendre qu'une troupe de soldats s'est révoltée contre ses chefs, qu'une population s'est mutinée contre les percepteurs d'impôt, qu'une province s'est insurgée contre le joug de Rome, les écrivains romains n'ont que cette formule invariable : « Une sédition a éclaté (Seditio orla est). »
C'est ainsi que, conformément k l'étymologie du mot, on appela, sans idée de mépris, séditions les admirables, les héroïques revendications des Gracques, soulevant le peuple, non pour eux, mais pour l'égalité des citoyens. Ils étaient au pouvoir, riches, de grande famille; ils n'avaient rien à gagner à la guerre sociale ; ce n'étaient donc pas, dans le sens actuel du mot, des fauteurs de séditions. Le pouvoir était pour eux, non le but, mais le moyen d'arriver au but, car leur but était, non leur autorité, mais le bien-être de tous. C'étaient non des séditieux, mais des révolutionnaires, et encore voulaient-ils la révolution sociale opérée par les lois, non par les armes. Las armes furent prises, non par eux, mais contre eux ; ils furent martyrs ; leurs adversaires, bourreaux. Avec les empereurs romains, après que Rome eut eu autant de révolutions que nous en avons eues, alors que le despotisme césarien eut tout comprimé, le mot seditio fut pris en aussi mauvaise part qu'il l'est chez nous, et l'on connaît ce vers d'un poiite de la décadence qui, prenant à partie les deux lils de Cornélia, s'écrie :
Quis tulerit Gracchos de seditione, <juerai(es ?
Entre cette époque et les temps modernes, le sens du mot sédition n'a pas changé; les vaincus ne s'en sont jamais servis pour qualifier leurs entreprises avortées; les vainqueurs en ont toujours flétri les tentatives de leurs adversaires. Séditions pour les empereurs romains, les revendications des premiers chrétiens; séditions pour les empereurs chrétiens, les revendications des derniers païens; sédition, le refus des habitants d'Ephèse d'honorer la statue de Théodose ; séditions pour les catholiques, les hérésies des albigeois, des cathares, des vaudois, des protestants de France; tout est permis contre eux et les bûchers s'allument; Cabrières et Mérindol sont mis en cendres, et la Saint- Bnrthêlemy et la révocation de l'édit de Nantes sont œuvres pies; séditions, la prise d'armes des pastoureaux, des Jacques que les seigneurs exterminent; sédition, la revendication des psi ysans d'Allemagne contre lesquels Luther prêcha la sainte croisade aux seigneurs et aux bourgeois ; séditions, toutos les tentatives qui ont précédé notre grande Révolution; sédition, cette révolution ellemême ; séditions, toutes les insurrections sociales et politiques où les travailleurs s'armaient au nom de la faim ; sédition, la résistance armée et légale des républicains de Paris et de la province au coup d'Etat du 2 décembre 1851 1
Et ce n'est plus seulement l'acte, la prise d'armes, l'attroupement qui constituent en France la sédition. La loi du 19 mai 1819, loi qu'aucun gouvernement n'a encore abrogée, punit la sédition jusque dans le langage. Depuis celte loi, tout discours, tout cri séditieux est puni d'une forte amende et d'un emprisonnement qui peut aller jusqu'à deux ans. Et cette loi ne définit pas le cri séditieux ; mais nous pouvons le définir d'une manière analogue à celle dont nous avons défini la sédition et dire que, pour tous les gouvernements qui se succèdent dans notre pays, les cris séditieux sont ceux qui leur sont