‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 15Chapitre 637 sur 1042 · FAIS QU'ALLER ET VENIR · texte numérisé non relu

FAIS QU'ALLER ET VENIR

— S'en aller comme on est venu, Se retirer, partir ou mourir, sans apporter aucun changement à la situation, sans prendre souci de rien :

Jean s'en alla comme il était venu.

Mangeant le fonds avec le revenu.

. — Qu'il y vienne, Sorte de menace par laquelle on délie quelqu' un de se hasarder à faire une chose. -

— Vienne, Qu'il survienne, s'il survient, quand il surviendra, quand sera venue l'époque de : Vienne un nouveau gouvernement, il sera le premier à l'acclamer. Il aura quinze ans viennent les vendanges, vienne la Saint- Martin.

— Qui vient, Prochain, en parlant d'un tenips-qui doit succéder immédiatement au temps actuel : L'année qui viekt. La semaine qui vient. Le mois qui vient. Nous voici donc à l'année qui vient, comme disait AI. de Monlbazon. (Mme de Sév.)

— Venir de l'autre monde , Se dit d'un homme qui paraît ignorer ce que tout le monde sait. Il D'où venez-vous? De quel pays venez-vous? Se dit dans le même sens.

— Cela lui vient de Dieu grâce, Le bien lui vient en dormant, Se dit en parlant d'une

.personne à qui il arrive quelque chose d'avantageux, sans qu'elle se soit donné aucune peine.

— Prov. Un malheur ne vient jamais seul, Quand il arrive à quelqu'un quelque chose de fâcheux, d'autres accidents funestes ne manquent guère de suivre. [| Les maladies viennent à cheval et s'en retournent à pied, Les maladies éclatent tout & coup et se guérissent lentement. Il L'appétit vient en mangeant , L'appétit, qu'on n'éprouve pas au commencement du repas, se montre souvent lorsqu'on est en train de manger, et au fig. Plus on a, plus on désire : L'appétit viekt, dit-on, en mangeant : à plus forte raison en ne mangeant pas. (Dupin.J II La balle vient au joueur, au ton joueur , L'occasion semble chercher ceux qui savent en protjter. !l Tout vient à point à gui sait, à qui peut attendre, Dans les affaires, on vient à bout de tout quand on a du temps et de la patience. Il Ce qui est venu de pille-pilte s'en rêva de tire-tire, On ne jouit pus longtemps du bien mal acquis. Vieux pioverbe. Il Ce qui vient de la flûte retourne au tambour, Ce qui est gagné trèsfacilement se dépense de même. Il Après la pluie vient le beau temps, Le beau temps succède à la pluie, et au tig. Après des circonstances fâcheuses, il s'en présente de favorables.

— Jeux. A la paume, Laissez-moi venir ce coup-là, Laissez-moi jouer ce coup-là.

— A plusieurs jeux de cartes, Laissez-moi venir cette main, Laissez-moi faire cette levée.

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— Mar. Venir à l'appel de son câblei Se dit d'un bâtiment mouille dont on roidit le Cable, pour amener le navire au-dessus de l'ancre.

Il Venir au vent, Se dit du navire qu'on incline de manière à recevoir plus de vent dans ses voiles. Il Venir à bâbord, à tribord,Ss dit du navire k qui l'on fait décrire une courbe à droite ou à gauche de la route qu'il suivait. ,

— Techn. Feuille, estampe , épreuve qui vient bien, qui vient mal, Feuille, estampe, épreuve, qui est sortie bien tirée, mal tirée de dessous la presse.

— Iinpersonnellem. S'emploie dans tous les sens du verbe personnel : Il est venu un grand nombre de curieux. Il vient du vent par cette fente. Il ne vient pas de blé dans ce pays-là. Il me vint une bonne pensée.

S'en venir v. pr. Retourner au lieu d'où l'on était parti : Nous nous en vînmes ensemble.

— s. m. Action de venir : Le venir n'est pas malaisé, c'est te passé qui est difficile. (Charron.)

— Gramm. Ce verbe neutre prend toujours l'auxiliaire être dans ses temps corn posés, soit qu'il marque l'état, soit qu'il marque l'action. Trois de ses composés, devenir, parvenir, revenir, suivent la même règle; mais cïrcoituenir , contrevenir, subvenir prennent l'auxiliaire avoir, et convenir prend auoi'r ou être selon le sens.

VENISE, en italien Venezia, ville d'Italie (Vénétie), chef-lieu de la province de son nom, située dans les lagunes de la mer Adriatique, sortes de lues creusés sur un rivage plat, présentant peu de profondeur à la marée haute et découvrant des bancs de sable nombreux à la marée basse; entre ces derniers s'étendent des canaux plus profonds, servant à la navigation ; hauteur de la marée, l mètre; la ville embrasse une étendue de 9 fciloin. de longueur sur 3 à 4 de largeur et- est protégée du côté de l'Adriatique pur le Lido, sorte d'étroite bande de terre munie d'enceintes fortifiées; 118,000 hab.

— Topographie générale. Venise se compose de 80 îles environ, que relient ensemble 450 ponts. Elle est divisée en deux grandes parties par le Grand-Canal^long de 3,700 mètres, large de 70 en certains endroits et traversé par trois ponts, le pont du Rialto et deux ponts de fer. Un grand nombre de maisons sont construites sur pilotis, et les fa çades donnent toutes sur les canaux. Les maisons ont néanmoins une issue sur les rues ménagées a travers les iles ; le nombre de ces rues n'est pas moindre de 2,149. Le mode général de locomotion est la gondole (v. ce mot), tant de fois popularisée par la poésie et dont la forme et la couleur n'ont jamais varié. Venise se divise aujourd'hui en six quartiers. La rade est magnifique; mais l'abord en est assez difficile pour les navires, à cause des ensablements.

• C'est au coucher du soleil, du haut du Campanile,*écrit M. Armengaud (les Galeries publiques de l'Europe: Italie), qu'il faut voir Venise, étalant aux jeux éblouis les profils moelleux et les brillantes façades de ses palais de marbre, perçant le ciel de la flèihe empourprée de ses basiliques, déployant lo réseau onduleux de ses mille canaux, où glissent silencieusement les noires gondoles, la lanterne au front, semblables, le soir, à des étoiles errantes. Rien ne saurait rendre l'aspect étrange, mystérieux, fantastique de cette aquatique cité, qui se balance sur l'Adriatique comme une (lotte à l'ancre. >

La Piazza (la place Saint-Marc), qui, pour la forme, ressemble au jardin du Palais-Royal, à Paris, est flanquée de belles constructions en arcades, ce qui complète ce rapprochement. A droite s'élèvent les Proeuraties- Vieilles, qui servirent d'habitation aux procurateurs de Saint-Marc et qui sont aujourd'hui des propriétés particulières; dans le fond, sur le même coté, le Campanile, où sont logées les cloches de l'église, haut de 300 pieds, construit en brique, rayé de gigantesques cannelures, découpant ses corniches sur un ciel d'azur et y dessinant avec élégance ses jolies fenêtres en arcades, ses colonnes de vert antique et sa flèche plaquée de bronze, surmontée d'un ange d'or. A gauche, l'aile des Procuraties-Neuves, faisant pendant aux anciennes, et, dans le fond, la tour de l'Horloge. Entre le Campanile et la tour de l'Horloge, la basilique, et en face de la basilique, à l'autre extrémité de ce carré long, le Palazzo-Reale, médiocre édifice élevé en 1809. La place de Saint-Marc, ainsi que du reste toutes les rues et ruelles de Venise, est couverte de larges dalles unies et polies comme un parquet. C'est le rendez-vous des habitants de la ville, des voyageurs, des musiciens, des bateleurs, des moines et des marionnettes. Ici, ni voitures ni chevaux; ce luxe est complètement inconnu dans cetto ville aquatique ; mais, en revanche, des essaims d'adorables colombes, de la famille des ramiers, nourries jadis aux frais de la république, aujourd'hui par la charité publique, qui viennent à toute heure de la journée se baigner sous vos yeux, dans de petites auges pratiquées exprès, et vous manger dans la main.

' En retour d'équerre delà Piazza se trouve la Piazzetta, également bordée de merveilles : à l'orient, c'est le Palais ducal; au nord, le

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profil de la basilique de Saint-Marc et la tour de l'Horloge vue de fucej à l'ouest, les yeux se heurtent au campanile de Saint-Marc, au soubassement duquel s'épanouit cette fleur unique de sculpture et de ciselure qu'on appelle la Loggiettu. Du côté de la mer, l'horizon est coupé par les deux énormes colonnes de granit dont l'une porte le fameux lion national ailé et griffé, appuyé sur l'Evangile de Saint-Marc, 1 autre la statue de saint Théodore assis sur son crocodile. .Plus loin, c'est la mer et le ciel confondus, d'où surgissent la Douane de mer, l'église Santa-Maria-deila- Salute, le dôme de Saint-Georges et son campanile rouge, la coupole du Rédempteur et la façade de la Giudecca. En face du Palais ducal s'élèvel'ancienne bibliothèque, chef-d'œuvre de Sansovino et de l'architecture vénitienne, avec son rez-de-chaussée d'arcades doriques, son premier étage d'ordre ionique, ses frises de marbre brodées comme une dentelle et sa corniche en balustrade surmontée de statues. C'est de Sansovino, le grand,architecte national, qu'est celte éblouissante Loggietta, ouvrage digne de la main dès-fées, qui sert de rez-de-chaussée au campanile de Saint-Marc.

Les communications des lagunesde Venise avec la haute mer s'établissent par le port du Lido, au nord, et par celui de Malamocco au sud. Tous les deux sont défendus par des forts. Mais le véritable port intérieur, c'est le grand canal de Giudecca. Il est suret spacieux; seulement, l'accumulation dessables en rend l'accès très-difficile. Ajoutons que, pour les communications de's lagunes avec la terre ferme, il y a entre celle-ci et la ville six canaux assez profonde pour porter des barques chargées.

Un grand nombre d'Iles sont répandues autour de Venise : le Lido, longue digue de sable qui protège la ville contre la mer; c'est là que se prennent les bains de mer et qu'ont lieu certaines fêtes populaires; à l'extrémité sud, Malamocco, première capitale des peuples vénètes; San-Servolo, où est un hospice; San-Clemente, contenant les ruines d'une chartreuse; Poveglia, où l'on a placé le lazaret; Saint-Lazare-des-Arméniens, Murano, Torcello, Chioggia, etc. Un premier chemin de fer unit Venise à Milan et un second à Trieste. Il y a, de plus, un service régulier de bateaux à vapeur du Lloyd entre ces deux villes.

Contrairement à l'opinion généralement répandue, le climat de Venise est assez malsain ; l'hiver y est court, mais rigoureux, et c'est la saison la moins dangereuse de l'année. En été, la chaleur est suffocante, les eaux potables à peine tolérables, et l'atmosphère est empestée des exhalaisons des lagunes. Des fièvres pernicieuses y éclatent périodiquement à cette époque. Mais si la vio est assez pénible à Venise le jour, les nuits, en revanche, y sont splendides pendant tout l'été. L'automne et le printemps sont marqués par des pluies diluviennes.

— Monuments. Nous diviserons, suivant la règle adoptée jusqu'ici par nous, les monuments de Venise en monuments religieux et en monuments civils. L'énumération sera lûDgue, aucune ville, hormis Rome, ne pouvant rivaliser de richesses artistiques avec la cité des doges.

— Monuments religieux. Des deux cents églises qui jadis existaient à Venise, quatrevingt-dix seulement subsistent aujourd'hui. Nous no parlerons que des principales.

Au premier rang se place la basilique de Saint-Marc. Elle s'élève à l'extrémité de la place du même nom- (piazza di San-Marco), ouverte sur une des lies les plus vastes du "groupe dont est formée Venise, entourée de constructions et d'arcades, et qui peut être à bon droit considérée comme le véritablo forum de Venise. Saint-Marc est un curieux modèle de l'architecture byzantine; construit, dit-on, sur le plan exact de l'ancienne église des Saints-Apôtres, à Constantinople, elle a avec Sainte-Sophie de la même ville plus d'un rapport. Bien qu'elle répète rigoureusement le plan de la croix grecque, contrairement à la basilique de Justinien, on peut dire que Sainte-Sophie a servi de type et de guide aux architectes de Saint-Marc. Commencée eu 979, sous le doge Pierre Orseolo, cette basilique s'est achevée lentement, reflétant pour ainsi dire, dans son architecture et dans ses ornements, les diverses phases de l'histoire de Venise. Elle n'a que deux rivales : la cathédrale mauresque de Cordoue et la mosquée de Constantinople. Contrairement aux habitudes des églises gothiques, Saint-Marc a plus d'étendue que do hauteur. Elle mesure 76<a,50 de longueur sur 5im,80 de largeur. Sa plus grande élévation ne dépasse pas 36i»,65. Son plan est exactement celui de la croix grecque, dont tous les côtés sont égaux. Rien n'est plus riche que sa décoration intérieure; inarbres rares, bronzes et mosaïques y abondent. Près de cinq cents colonnes de vert antique, de por- . phyre, de serpentine, enlevées à la Grèce et va Constantinople, mêlent leurs variétés de couleurs à 1 architecture. Ajoutons qu'au xve siècle les coupoles et les ornements de la façade étaient dorés, suivant un usage qui n'existe plus guère qu'en Russie et en Orient. Incendié en 1106, puis en 1230, en 1419 et, en dernier lieu, en 1429, le Saint-Marc actuel ne ressemble plus guère à l'édifice née-grec pri-

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mitif. Dans son Excursion en Italie, M. Lance passe rapidement en revue ses transformations successives : ■ La première modification qu'ait subie le plan de Suint- Marc, dit-il, doit remonter aux dernières années du xie siècle ou aux premières du xne ; c'est vois cette époque que fut ajouté le narthex (péristyle), qui, en doublant les collatéraux de la nef principale, se développe sur les trois côtés du pied de lu croix grecque du plan. C'est aussi du même temps que datent les revêtements eu marbre et les premières mosaïques qui tapissent intérieurement et extérieurement les murs de l'édifice. Au xivo siècle, les pignons des nefs, qui, à l'extérieur, s'arrondissaient en plein cintre, furent surmontés chacun d'un étroit tympan compris dans une accolade toute hérissée de feuillages et au sonlmet de laquelle se dresse une statue. Puis, des clochetons de style ogival, élevés an-dessus de chaque contrefort, vinrent accuser plus énergiquement les divisions des façades. Enfin, au xve siècle, les cinq petites coupoles disparurent sous les dômes surhaussés, en charpente revêtue de feuilles de plomb, dont le galbe renflé, bulbeux est plus moscovite que byzantin. En un mot, les Vénitiens ont si bien travesti l'édifice néo-grec, qu'à l'extérieur il est devenu méconnaissable. » Devant la façade du péristyle se trouvent les deux fameux chevaux de bronze ou plutôt de cuivre transportés en 1205 à Venise et qui ornaient à l'origine l'arc de triomphe de Néron, à Rome. Ces chevaux, amenés à Paris par Napoléon et placés sur l'arc de triomphe de la place du Carrousel, retournèrent a. Venise en 1815. Le péristyle de Saint-Marc est décoré de fresques et de mosaïques renommées, parmi lesquelles on cite surtout celles des Zuccati, exécutées d'après les dessins du Titien. La plupart sont du xvie siècle, mais dans le style du xne. C'est dans ce péristyle que se trouvent les tombeaux des doges Vitale Faliero, Morosini et Gradenigo (xie, xuic, xiv« siècles), et enfin celui de Maniu. A droite est la chapelle Zeno, une des plus riches de Venise, ainsi nommée du monument du cardinal Zeno (1515), qui en constitue l'ornement central. Le cardinal est représenté couché sur son cercueil. Du péristylb, trois portes donnent accès dans l'église proprement dite ; les vantaux de l'une de ces portes ont été enlevés à Sainte-Sophie de Constantinople; les autres sont du Xlio siècle. A l'intérieur de la basilique, nous mentionnerons : une mosaïque en cinq compartiments, représentant des scènes tirées de l'Apocalypse, par les Zuccati; le baptistère, en marbre, recouvert en bronze, orné de bas-reliefs sculptés par Tiziano Minio de Padoue et Desiderio de Florence, élèves de Sansovino, en 1545 ; le tombeau d'Andréa Dandolo, mort en 1354 et le dernier dogo enterré dans Saint-Marc; la chapelle de Notre-Dame-des-Mâles (dei Mascoli), décorée d'un triptyque en marbre du xvc siècle et d'une mosaïque de la même époque, représentant l'histoire de la Vierge et attribuée à Michel Giambono (1430); lu chapelle Saint- Isidore, bâtie au xive siècle pour recevoir lo corps du saint de ce nom, apporté de Chio en 1125; elle possède une admirable mosaïque, représentant l'arbre généalogique de lu Vierge par Bianchini (1542-1552), sur les cartons de Salviati ; l'autel de la Madone, érigé en 1617 pour recevoir une très-antienne image de la Vierge, provenant de Constantinople et acquise en 1204 par la doge Henri Dandolo; enfin, dans le chœur, séparé de la nef par un soubassement de marbre surmonté de huit colonnes: la chaire de marbre du haut de laquelle le doge haranguait le peuple, quatorze statues de marbre représentant la Vierge, saint Jacques et les apôtres, œuvre des. frères Jacobillo et P. Paolo délie Massegno de Venise ; quatre autres statues de Sansovino, représentant les quatre évangelistes, et le maître-autel, magnifique ouvrage de XIe siècle, recouvert d'un baldaquin de vert antique et soutenu par quatre colones de marbre grec, surchargées de bas-reliefs relatifs ù la vie du Christ. C'est dans l'intérieur de cet autel qu'a été renfermé, en 1835, le corps de l'évangélistô saint Marc, longtemps égaré, et dont on retrouva trace en 1811. Derrière l'autel se trouve la Pata d'oro, sorte de retable byzantin, peint en émail sur lame d'argent et d'or et couvert de ciselures et de pierres précieuses. Ce retable ne se montre qu'aux jours de grandes fêtes. Le tabernacle de l'autel est de Sansovino. Le même artiste a exécuté les ornements en marbre blanc et la porte en bronze de lu sacristie; parmi ces ornements figurent les évangelistes et tes prophètes, auxquels Sansovino, suivant une habitude généralement répandue à cette époque, a mêlé son propre visage. La sacristie est décorée de mosaïques des Zuccati, des Bianchini, etc. (1524-1530). Le trésor de Saint-Marc est conservé dans une salle spéciale, à laquelle donne accès une porte du xius siècle, conçue dans le style arabe; bien qu'appauvri considérablement lors de l'occupation française de 1797, ce trésor possède encore un grand nombre d'objets curieux et précieux, entre autres un grand siège d'évêque ou cathedra du ve siècle et plusieurs calices et vases de style et d'ornementation divers, ornés de pierres précieuses. Au-dessous du chœur s'étend enfin la chapelle souterraine ou Confession, sorte de

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crypte soutenue par une soixantaine de colonnes et qui garda longtemps les restes du patron de la basilique. Elle est aujourd'hui abandonnée.

Avant de poursuivre notre revue des églises de Venise, nous dirons un mot, pour n'avoir plus h y revenir, du clocher de Saint- Marc dit Je Campanile, situé sur la place du même nom, et dont la construction, qui dura près de deux cent quarante ans, tut commencée au x» siècle. La flèche, refaite en 1510, est l'œuvre de Burtotomeo Buono. Le Campanile, haut de 98m,60, est l'édifice le plus élevé de Venise; il se compose en quelque sorte de deux tours carrées l'une dans l'autre, entre lesquelles est pratiqué un escalier ou plutôt une rampe difficile, ayant une seule marche à chaque tournant. A la base du Campanile est la Loggietta, édifice carré très-élégant, décoré en 1540, par Sansovino, de marbres et de bronzes. Après avoir servi longtemps de lieu de réunion pour les nobles, la Loggietta fut occupée autrefois par les procurateurs de Saint-Marc.

Les autres églises de Venise méritant une mention spéciale sont les suivantes :

L'église San-Zanipoto (Saints-Jean-et-Paul), édifice gothique italien, construit en 1246, achevé en 1430; elle présente une façade en brique qui attend encore les revêtements de marbre dont elle devait être couverte. A l'intérieur, véritable panthéon des grands hommes de Venise, on remarque les tombeaux du doge P. Mocenigo (1476), par Lombardo; de l'amiral J. Canale (xvio siècle) ; de Marc- Antoine, Bragadino, général de la république vénitienne, éeorehé vif par les Turcs (1571) ; du doge Mich. Morosini (1382) ; du doge Léonard Loredan (1572), œuvre de Campagna et de Cattaneo; du doge Marco Corner (Xive siècle) ; du doge Deltino (13G1), etc. Un incendie, survenu en 1867, a complètement détruit la célèbre chapelle du Rosaire, qui était une des principales curiosités de celte église. Elle contenait un Crucifiement du Tintoret et diverses autres toiles de Palma, Vittoria, Toneiti, dont la perle est à jamais regretiable. Seul, le Crucifiement a. pu être sauvé. La sacristie, décorée de peintures par Palma, le Bassan et Vivarini, contient encore plusieurs monuments de doges , la plupart du xve et du xvio siècle. L'incendie île 1867 a jeté sur les peintures une teinte noirâire et a, en outre, dévoré le principal chef-d'œuvre de cette salle, le Martyre de saint Pierre, par le Titien.

Devant l'église Santi-Giovanni-e-Paolo s'élève la statue équestre de Colleoni, général au service de la république de Venise (1475) ; cette statue, la seconde de la Renaissance italienne, fut coulée en bronze par Leopardi sur le modèle commencé par Andréa del Verrocchio, célèbre artiste florentin. Ce monument a été restauré en 1831.

L'église San-B'rancesco-della-Vigna, ainsi nommée d'une vigne qui, au xue siècle, en était voisine, remonte à 1534. Le plan en fut dessiné par Sansovino et la façade confiée à Palladio, Cette façade est ornée des statues colossales de Moïse et de saint Paul. Parmi les tableaux de l'intérieur, il faut citer : une Résurrection, par P. Véronèse ; une Vierge dans une gloire, par Palma, et une Cène de Santa-Croce.Xes bénitiers sont surmontés de statues de bronze par Vittoria. Le monument du doge André Gretti (1538) se trouve à Suii-Franceseo.

L'église San-Giuliano, commencée par Sansovino, modifiée et terminée par Vittoria (1553), possède une Cène de Paul Véronèse et un Couronnement de la Vierge de Santa- Croce.

San-Salvatore (église du Saint-Sauveur) a été reconstruit par Lombardo et terminé par Sunsovino. A l'intérieur, on remarque le magnifique mausolée du doge Fr. Vënier (1556), par ce dernier artiste. Le inaltre-autel est orne d'un beau retable en argent ciselé, représentant des ligures de suints et d'évangélistes (1290). Dans ■ te cheeur se trouve le tableau de la Cène à Emmaûs, chefd'œuvre de J. Bellin.

L'église Santa-Maria-della-Salute, somptueux édifice de l'époque de décadence (1631- 1682), fut élevée en actions de grâces de la cessation de la peste qui, en 1630, décima la population vénitienne. Elle est surmontée d'une coupole élancée et forme une magnifique perspective à -l'entrée du grand canal. L'intérieur, décoré avec une grande richesse, n'offre de réellement curieux, au point de vue artistique, que le Saint Marc du Titien et tes Noces de Cana du Tintoret.

Sun-Sebastiano (1506-1548) est une construction de la Renaissance. Les principaux tableaux qu'il contient sont : la Vierge et quatre saints, par Paul Véronèse, et le Christ en croix du même. C'est dans l'église de San- Sebastiano que fut enseveli le grand peintre en 1588. On y voit encore aujourd'hui son buste et sa pierre tombale. Les peintures du plafond de la sacristie sont du même auteur.

Mentionnons enfin : l'église San-Pantaleone, édifice de la fin du xvn« siècle; l'église des Frari ou des Frères mineurs de Saint-François, très-ancienne construction, élevée en 1250, et où se trouve le mausolée du Titien, en marbre gris; ce mausolée s'élève, dit-on, à l'endroit même où lo grand peintre, dont les restes ont disparu, fut jadis enseveli; l'église San-Rocco (1725); enfin San-Giorgio-Maggiore (Saint-Georges-Ma-

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jeur), reconstruit en 1566 par Palladio et terminé par Scamozzi. On y remarque de nombreuses toiles du Tintoret et du Bassan.

— Edifices civils. Le palais ducal, antique résidence des doges, se dresse sur l'emplacement d'une première construction, élevée, dit-on, en 810 et incendiée en 976. Cette première construction fut remplacée en 991 par une seconde, qui elle-même fit place à l'édifice actuel, commencé par le doge Ziani et terminé par Calendario, contemporain de Marino Faliero et l'un des premiers architectes du temps. La salle du Grand-Conseil, ayant vue sur la lagune, ne fut commencée qu'en 1345. i Par besoin d'économie, sans doute, dit M. Du Pays, il avait été décrété que quiconque proposerait de jeter bas l'ancien palais de Ziani pour le rebâtir plus richement payerait une amende de 1,000 ducats. Le doge Mocenigo, jaloux de contribuer à la gloire de Venise, paya l'amende et fit adopter cette résolution par le grand conseil en 1422. Cette partie du pillais, en façade sur la Piazzetta, fut construite dans l'état actuel, sous le doge Fr. Foscari, par les architectes Giovanni, Bartolomeo et Pantaleone Buono. ■ Détruit en partie par deux incendies, le premier en 1483, le second en 1574, le palais ducal fut restauré dans son ordonnance primitive, sous la direction d'Antonio da Ponte.

Outre ses deux façades sur la Piazzetta et sur le môle, le palais ducal en a une troisième sur le canal. Cette dernière a été exécutée en 1484, dans le style de la Renaissance. Une quatrième façade se confond, du côté de Saint-Marc, avec les bâtiments de la basilique. L'édifice total passe pour un des plus étranges et des plus admirables de l'univers : • C'est, dit un écrivain contemporain, une construction ogivale, d'un aspect grandiose et original, qui saisit et laisse une impression ineffaçable. Sur une première colonnade k fûts robustes, dont l'apparence massive est encore augmentée par leur enfouissement de quelques pouces, repose un second rang de colonnes formant une galerie dans le style arabe, galerie trilobée à jour, d'une légèreté qui n en contraste que plus gracieusement avec la masse énorme et pleine qu'elle doit soutenir. L'angle de cet étonnant édifice sur la Riva, supporté par un seul pilier plus fort que les autres, est d'une hardiesse élégante qu'admirent tous les jours les architectes modernes. » On pénètre dans cet édifice, k la fois palais, tribunal et prison, et où vous accompagne une certaine terreur, par une charmante porte ornée de colonnettus, percée de trèfles et décorée' de statues, appelée la porte délia Carta. A peine en at-on franchi le seuil, qu'on se trouve dans une vaste cour intérieure, où se dresse devant vous ce fameux escalier des Géants, qui n'a que trente marches, et qui tire son nom da deux colonnes surmontées des statues colossales de Neptune et de Mars, œuvres de Sansovino. A droite, deux citernes, dont les margelles de bronza, chefs-d'œuvre de Nicolas Conti de Venise et d'Alphonse Alberghetti de Ferrare, sont ciselées et fouillées comme des coupes de Benvenuto. C'est là qu'on rencontre ces pâles, blondes et sages paysannes du Frioul, coiffées d'un ehapeau , d'homme en feutre noir, k très-petits bords, posé sur l'oreille, simplement vêtues d'une chemise de toile et d'un jupon de drap noir, qui gagnent, au pénible métier de porteuse d'eau, la dot qu'elles rapportent dans leur pays. L'escalier des Géants, qui conduit de la cour à la seconde galerie, à la fois intérieure et extérieure, a été élevé sous le dogat d'Agostino Barbarigo par Antonio Rizzo. Il est en marbre blanc et décoré, par Dominique et Bernardin de Mantoue; d'arabesques et de trophées d'une perfection vraiment merveilleuse. Ce n'est plus de l'architecture, c'est de l'orfèvrerie. Non-seulement la balustrade est aussi brodée délicatement à jour, mais l'épaisseur même des marches est mêlée d'ornements exquis par ces grands artistes inconnus dont la gloire spéciale a été étouffée par tant d'autres dans ce vaste champ des illustrations vénitiennes. Au bas de l'escalier sont placés deux .paniers de nèfles dans la paille, sorte de rébus sculptural dont le sens indique peut-être la maturité nécessaire aux fonctions publiques. Près de l'escalier, on voit une inscription encadrée d'ornements et de figurines par Atessandro Vittoria, qui rappelle le passage de Henri III à Venise et son mot si flatteur : « Si je n'étais roi de France, je voudrais être citoyen de Venise « (1557). A chaque pas, un trait local. Non loin du panier de nèfles s'ouvraient ces fameuses bouches de lion ou la haine, l'envie et la malignité jetaient ces dénonciations anonymes qui, sous un gouvernement de terreur et de mystère, où la délation était considérée comme un moyen d'Etat, n'étaient pas une vaine vengeance. Sur le seuil de l'escalier d'or, jadis fermé de grilles de ce métal, deux colonnes supportent les statues d'A tlas et d'Hercule, qui elles-mêmes portent le monde. Elles sont d'Antonio Aspetti. L'escalier est revêtu de stucs de Vittoria. Sansovino l'a décoré avec sa magnificence habituelle. Batista Franco a peint les caissons de la voûte. Traversant rapidement, avec le dédain de l'impatience, une salle moderne qui renferme pourtant de jolis morceaux de sculpture, nous arrivons à la salle des Bustes, sorte de

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musée antique, dont le plafond est blasonné aux armes de Grimani et la cheminée aux armes de Barbarigo. C'est l'ancienne chambre à coucher du doge, aujourd'hui occupée par quelques chefs-d'œuvre de la sculpture grecque : la Lëda; un Ganymêde enlevé par l'aigle, que Canova regardait comme digne de Phidias; une Prétresse debout et un Gladiateur mort, qui a inspiré à Byron des strophes sublimes; enfin, une statue voluptueusement tordue de ta nymphe Salmacis, qui, à force d'amour, réunit en elle les deux sexes. Puis s'ouvre dans son immensité resplendissante la salle du Grand-Conseil, musée de l'histoire vénitienne, que l'on pourrait comparer k notre musée de Versailles, avec cette différence que, si les exploits ici sont moindres, la peinture est bien meilleure. Audessous du lambris règne une frise où sont peints les portraits des doges depuis l'an 804. Il y en a soixante-seize. Dans un coin, à gauche, l'œil s'arrête sur" un cadre vide tendu d'un voile noir; c'est la place que devait occuper le portrait de Marino Faliero et où l'on lit cette inscription \Locus Marini Pha- Icrii, décapitait pro criminibus. Dans la salle de l'Anti-Collége, salle d'attente des ambassadeurs, il faut s'arrêter devant le fumeux tableau de Véronèse , Y Enlèvement d'Europe, et devant le Retour de Jacob, par J. Bassan. Nommons aussi le Tintoret, qui a quatre de ses meilleurs tableaux placés près de ta porte.

Une partie du palais ducal est occupée par la bibliothèque Saint-Marc, riche aujourd'hui de 120,000 volumes et de près de 10,000 manuscrits. Un musée archéologique est annexé à la bibliothèque.

Le palais ducal communique avec les prisons au moyen d'un pont dit pont des Soupirs (ponte dei Sospiri), qui a eu le privilège d'exercer fréquemment 1 imagination des romanciers et des poètes. Lord Byron notamment est pour beaucoup dans la légende du pont des Soupirs, construction sans valeur architecturale et à laquelle ne se rattache, suivant toute probabilité , aucun soutenir historique authentique et spécial.

Les fameuses prisons de Venise, les Puits et les Plombs, ont une célébrité plus historique. Les récits de Casssïiova et de Silvio Pellico ont révélé ces funèbres cachots, dont, avant eux, aucune victime n'avait pu parler. Un corridor sombre conduit de la salle des inquisiteurs d'Etat k ces deux demeures sinistres, dont l'une semble l'antichambre de l'autre. 11 n'était pas rare, en effet, qu'en sortant des cachots aériens, les Plombs, le prisonnier condamné tombât aux prisons souterraines, les Puits, d'où l'on ne remontait guère. Il faut le dire, toutefois, soit que leur horreur ait été fort exagérée, soit qiv ils aient été un peu arrangés pour la visite des étrangers, ni les Plombs ni même les Puits ne répondent k l'idée effrayante et légendaire qu'on s'en fait. Les Plombs sont de grand.es mansardes, recouvertes de plomb comme la plupart des toits à Venise, et les Puits ne plongent nullement dans la lagune. Les cachots, tapissés de bois à l'intérieur, ont une porte basse et une petite ouverture pratiquée enJace de la lampe accrochée au plafond du couloir. Un lit de camp en bois occupe l'un des angles. Ce n'est pas joli, mais enfin ce n'est pas hideux, quoiqu il y ait, k un certain coin du corridor, un siège de pierre sur lequel il n'était pas agréable de s'asseoir. Ce tauteuil était destiné à ceux qu'on exécutait secrètement dans la prison. Ceux qu'un jugement public avait condamnés subissaient leur peine entre les deux colonnes de la Piazzetta. Quant aux prisonniers coupables de trahison ou de conspiration, une corde fine, passée au col et tournée en manière de garrotte, les étranglait à la mode turque. La chose faite, on emballait le cadavre dans une gondole, par une porte qui donne sur le canal de la Paille, et on atlait le couler au large, un boulet ou une pierre aux pieds, dans le canal Orfano, qui est trèsprofond, et où il est défendu aux pêcheurs de jeter leurs filets. Le pont des Soupirs, qui, vu du pont de la Paille, a l'air d'un cénotaphe suspendu sur l'eau, n'a rien de remarquable à l'intérieur; c'est un corridor double séparé par un mur, qui mène à couvert du palais ducal k la prison, édifice solide et sévère d'Antonio da Ponte, situé de l'autre côté du canal, et qui regarde la façade latérale du palais qu'on présume avoir été élevé sur les plans d'Antonio Rizio. Le nom de pont des Soupirs, donné k ce tombeau qui relie deux prisons, vient probablement des plaintes des malheureux voyageant de leur cachot au tribunal et du tribunal à leur cachot, brisés par la torture ou désespérés de leur condamnation.

Après le palais des doges se place, parmi les monuments remarquables de Venise, le Palais-Royal, autrefois Procuratie-Nuove, jui a été construit en 15S4 par Scamozzi. Sa açade présente une belle ordonnance corinthienne.

Il faut encore citer : la tour de l'Horloge (1496); les anciennes Procuraties, jadis habitations des procurateurs de Saint-Marc, aujourd'hui propriétés particulières; la Zecca. (hôtel de la Monnaie), édifice construit par Sansovino en 1535; le pont du Rialto, d'une seule arche, jeté sur le Grand -Canal d» 1588 à 1591 et exécuté par Luigi Bordu sur les dessins de Da Ponte. La corde de

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l'arc mesure 27m, 70, la largeur de la Voûte 2201^0, Donze mille pieux, si l'on en croit Sansovino, servirent k ses fondations. Son unique arche, k la gigantesque enjambée, lui donne un air grandiose et monumental.. Il a été construit en 1691. Deux rangées de boutiques, séparées au milieu par un portique en arcades et laissant voir une trouée du ciel, occupent les côtés du pont, qu'on peut traverser sur trois voies, celle du centre et les deux trottoirs extérieurs, garnis de balustrades de marbre. Le pont du Rialto est un des ponts les plus pittoresques du Grand- Canal. 11 forme le centre d'une sorte de quartier marchand et populaire et intercepte une double ligne de palais, dont quelques-uns sont des édifices remarquables.

A l'entrée du Grand-Canal, k côté de la blanche église délia Salute et en face des maisons rouges du camp de Saint-Vital, point de vue illustré par le chef-d'œuvre de Canaletto, s'élève l'Académie des beaux-arts, où l'initiative d'un grand amateur, le comto Léopold Cicognara, a, dès 1807, réuni les plus beaux morceaux de l'école vénitienne (v. vénitien). L'Académie des beaux-arts possède sept cents tableaux environ, provenant de couvents supprimés, d'églises détruites, de palais ruinés, des dons de quelques généreux amateurs, et distribués dans vingt salons malheureusement très-mal éclairés. Elle occupe l'édifice de l'ancienne confrérie de la Charité. La collection des dessins originaux, formée avec beaucoup de soin par le cavalière Bopo de Milan, se trouve distribuée dans la salle des séances de l'Académie. Ornée d'une bordure où Titien a peint les emblèmes des quatre évangélistes, cette salle renferme des copies des grandes œuvres originales destinées k l'étude, plusieurs bas-reliefs en bronze, une statue de saint Jean-Baptiste, une porte de tabernacle attribuée k Donatello; mais l'objet qui attire l'attention de tous les visiteurs est l'urne en porphyre où est conservée pieusement la main droite du célèbre sculpteur Canova, dont le cœur est k l'église des Frari et le corps & Possagno; au-dessous de l'urne est suspendu le ciseau du maître, et, autour du vase, l'inscription suivante : Dextera magni Canovs. La collection des dessins qui sont disposés tout autour de cette salle, renfermés dans des cadres recouverts de verre, est nombreuse et brillante. Presque tous les grands peintres de l'Italie y sont représentés; on y compte plus de soixante dessins de Léonard de Vinci, presque cent de Raphaël et quelques-uns de Michel-Ange.

Outre le grand théâtre de la Feniee, Venise possède celui de San-Mose, où Rossini a fait ses débuts, en 1810, par l'opéra de La Cambiale di matrimonio.

— Commerce, industrie. Le commerce de Venise est considérable. Les bois de construction et le chanvre sont, parmi les produits naturels qu'exporte cette ville, les deux articles les plus importants. Ce sont les forêts de Cadore qui fournissent, débités en poutres ou en planches, les bois de sapin et de mélèze, objets principaux de ces chargements, et dont le second est employé uvec succès non-seulement par l'industrie du bâtiment, mais encore dans les constructions navales. Quant au chanvre, le commerce vénitien, qui le reçoit de la Romagne k l'état brut, le l'ait préparer d'après la méthode française ou russe avant de le livrer k l'exportation. Le mouvement commercial dépasse 150 millions de francs par an.

Venise a conservé quelques restes de son industrie, jadis florissante. Les glaces de Venise, si renommées jusqu'à notre époque, sont aujourd'hui bien dépassées; mais sa bijouterie artistique est toujours estimée; la verroterie noire connue sous le nom de perles de Murano est de fabrication vénitienne. Cette ville a, en outre, des raffineries de sucre, des manufactures de soie, des fabriques de bougies stéariques et de cire ; elle prépare les cuirs et les peaux, fait la bonneterie et * les couvertures de laine, les toiles de coton, de chanvre et de tin ; elle a des fonderies de suif, des salines, une manufacture de tabac. Ou y fabrique aussi de l'amidon, quelques produits chimiques, du savon, des chapeaux, de la passementerie, de la toile cirée. Lu pêche (les huîtres et des sardines est trèsproductive. Le port de Venise est, depuis 1851, un port franc.

Venise, où les lettres de change apparaissent dès la fin du xiie siècle, avait une banque de dépôt, fondée antérieurement déjà sur des principes excellents et qui l'ut la première de l'espèce créée en Europe. Elle tomba en 1797 avec le gouvernement qui l'avait garantie; mais, jusqu'à cette époque, elle ne cessa pas de jouir d'une confiance telle, que son papier obtenait de l'agio. Le 1er juillet 1853, une nouvelle banque, création de la chambre de commerce de cette ville, y a été fondée sous le nom de Stabilimenlo mercantile, au capital de 10 millions de lires.autrichiennes en argent, par actions de 1,000 lires. Elle a un privilège pour vingt ans, prête sur marchandises et fait l'es; compte. Venise a une chambre et un tribunal de commerce. Le gouvernement français entretient un consulat général à Venise, et plusieurs autres puissances y ont des consuls.

— Histoire. Venise doit son nom k ses pre-

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miers habitants, les Venètes, auxquels Jules César accorda droit de cité, et qui occupaient un groupe d'Iles placé à une très-faible distance de la Venise actuelle, sur la nier Adriatique. Au ve siècle, tout le nord de l'Italie fut en proie aux invasions; les habitants des bords de l'Adige, de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento et de l'Isonzo cherchèrent un refuge dans les Etats de l'Adriatique. Ils jetèrent au Mivo Alto, d'où les Italiens ont fait Rialto, les premiers fondements de la ville nouvelle. D après les chroniques, il paraît qu'on peut fixer à l'an 421 l'établissement permanent des habitants de la Vénétie intérieure au sein des lagunes. Vers 455, les habitants de ces Iles, dont la population s'était considérablement augmentée, surtout lors de l'invasion des Lombards (568), qui refoula encore une fois les habitants de la terre ferme, établirent une espèce de gouvernement, en vertu duquel chaque Etat choisis"-, sait tous les ans un tribun qui avait la direction de la justice civile et criminelle. Cet état de démocratie pure dura près de trois siècles. En 697, on élut pour la première fois un magistrat suprême, nommé à vie, sous le titre de doge. Celte qualification, qui n'est qu'une corruption du mot latin dux (chef), excluant toute idée de royauté, indiquait seulement un grade militaire équivalant à celui de général. Néanmoins, cette dignité devint l'objet constant de la jalousie et de l'inquiète surveillance des magistrats civils, et surtout du conseil des Quarante, germe imperceptible mais déjà fécondé de l'inquisition d'Etat. Il ne parait pas que le premier doge ait abusé du vaste pouvoir dont il était revêtu; il accrut la gloire et la prospérité de l'Etat et mourut respecté des citoyens. Le second ne fit presque rien ni pour ni contre les intérêts de la république. Le troisième, à la prière du ~ape, qui implorait son assistance contre les arbares, déclara la guerre aux Lombards,, les assiégea dans Ravenne, et, maître de cette ville, la rendit aux empereurs d'Orient. Le prix de ces exploits fut, pour Venise, la cession du littoral de l'Adriatique jusqu'à l'Adige. Quant au doge, ses succès contre un ennemi réputé jusque-là invincible et la magnificence qu'il atfecta au retour de son expédition éveillèrent la jalousie et les alarmes de ses compatriotes; ils devinèrent un dictateur dans leur général victorieux. La populace le massacra dans son palais et la dignité de doge fut abolie. On le remplaça par un chef suprême sous le nom de maître de la milice, dont les fonctions électives ne devaient durer qu'un an. Le cinquième de ces magistrats fut déposé par le peuple, qui, pour se venger de son impp ritie, lui creva les yeux et lui fit subir une détention perpétuelle. L'institution des doges fut remise en • vigueur. Sur quarante-trois d'entre eux qui gouvernèrent la république pendant trois siècles, la moitié au plus termina paisiblement sa carrière. Cinq furent forcés d'abdiquer, trois périrent sous le poignard des conspirateurs, un subit le dernier supplice, neuf se virent déposés par jugement et condamnés à perdre la vue ou à la déportation. On in- ^igea à plusieurs d'entre eux ces trois châtiments à la fois; d'autres n'échappèrent au supplice qui les attendait qu'en succombant iur le champ de bataille. Et cependant il n'en est peut-être pas un qui ait attiré de grands malheurs sur la république, et plusieurs avaient étendu sa puissance et sa gloire en agrandissant son territoire sur les bords de l'Adriatique, ou bien en créant quelques-unes de ces colonies de l'Archipel qui, dans la suite, facilitèrent ses conquêtes en Orient et contribuèrent aux progrès gigantesques de son commerce. Ces persécutions, ces supplices, qui, prompts comme la foudre, frappaient tous les doges au moment où ils cherchaient à rendre Te trône ducal héréditaire, prouvent évidemment que l'horreur des Vénitiens pour la puissance d'un monarque se soutint constamment durant les sept premiers siècles de la république. Le conseil des Quarante était en réalité le dépositaire de tous les pouvoirs.

Tout en fondant sa constitution, la ville nouvelle s'agrandissait et la nation vénitien ne se faisait place dans le monde. Les premiers édifices construits furent une église placée sous l'invocation de saint Marc et un pa ais. Eglise et palais furent détruits par les flammes lors d une révolte (976) contre la tyrannie du doge Pietro IV. Orseolo !«,' successeur du précédent, fit commencer la reconstruction de l'église Saint-Marc, Cependant Venise prenait rapidement une grande importance; ville à la fois commerçante et guerrière, elle envoyait sa flotte étendre ses conquêtes jusque dans l'Istrie et dans la Dalmatie, et s'attribuait progressivement tout le commerce de l'Adriatique. Bientôt une cir- j constance capitale ajoute encore à sa pros-

Îiérité; ses vaisseaux transportent en Orient es croisés, et la guerre sainte à laquelle ils prennent part leur vaut un accroissement de richesses. Pierre Caniliano, le quarante-troisième doge, ayant été assassiné, sa mort devint un signal d'anarchie. Une commission de onze membres, prise dans le sein des Quarante, procéda à l'élection d'un doge, sous la condition qu'il sanctionnerait un projet de décret qui modifiait essentiellement la constitution vénitienne : le peuple devait avoir le droit de confirmer ou d'annuler l'élection des doges, mais non le pouvoir de les élire. Le

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doge ne devait plus choisir ses conseillers. Ils étaient remplacés par six individus élus par le conseil; soumis à la simple surveillance du doge, ils participaient avec lui à l'autorité suprême, et aucun décret n'était valable s'il n'avait été adopté par eux. Ce conseil, dont les ministres et les chefs de la magistrature firent ensuite partie, reçut le nom de la Signoria. Toutes les fois que le doge aurait besoin de l'assistance d'un plus grand nombre de conseillers, il ne pouvait désormais les choisir à son gré, mais il éuit tenu de consulter le conseil des Quarante, dont le décret porta le nombre à cent. Cette assemblée fut désignée depuis sous le nom de sénat; ses réunions conservèrent celui de pregadi, qui leur avait été donné anciennement d'après l'usage adopté dans sa convocation et qui consistait à prier (prépare) les citoyens de venir délibérer sur les affaires de l'Etat. Le peuple était dépouillé du droit de tenir ses assemblées; il devait déléguer l'exercice de tous ses droits à un corps composé de quatre cent soixante-dix citoyens, sous le nom de grand conseil. Les membres du grand conseil pouvaient être destitués par le peuple, mais le choix en était réservé à douze électeurs pris exclusivement parmi les habitants de la cité. De ces électeurs émanaient virtuellement tous les pouvoirs et toutes les dignités; et comme la grande majorité d'entre eux appartenaient à la classe la plus influente par la fortune, les fonctions ou l'ancienneté de sa noblesse, il était impossible que l'intérêt de l'aristocratie ne dictât pas le choix des quatre cent soixante-dix représentants de la nation. Il est à remarquer que ces représentants devaient être choisis dans la capitale, et que les habitants des Iles voisines, qui jusqu'alors avaient formé une partie intégrante de la république et avaient pris part à toutes les assemblées populaires, se trouvaient exclus de tout droit politique. Cette circonstance rendit la nouvelle constitution moins odieuse aux Vénitiens qu'elle ne devait l'être en effet; mais en se félicitant de voir réduits à la condition de leurs esclaves ceux qui naguère encore participaient à leur souveraineté, ils n'apercevaient point qu'ils avaient eux-mêmes perdu tous les droits politiques que leurs anfiêtres'leur avaient transrais. Le premier doge qui fut élu en vertu de cette constitution refusa d'entrer en fonctions; il fut aisément remplacé. Le nouveau magistrat parcourut la ville, porté sur son trône, au milieu d'un cortège magnifique. Il introduisit l'usage, qui a été suivi depuis, de jeter de l'argent à la populace. Nous avons dit que le conseil des Quarante avait été porté à cent membres. Le président de l'assemblée tirait au sort quarante noms choisis dans son sein, et renouvelait le tirage jusqu'à ce que chacun des quarante noms fût sorti cinq fois de l'urne. Ensuite ils étaient soumis individuellement à un quintuple scrutin, qui devait nécessairement exclure du tableau plusieurs d'entre eux. Ces derniers étaient remplacés par la voie du sort, et les personnes que le tirage favorisait avaient encore à subir cinq fois l'épreuve du scrutin. Enfin, ces électeurs étaient l'objet de l'examen le plus rigide ; cet examen avait pour but de garantir qu'ils possédaient eux-mêmes toutes les qualités que les circonstances et les vues du parti dominant exigeaient du magistrat suprême qu'ils avaient à choisir. Ces formes bizarres étaient admirablement combinées pour éblouir le peuple et lui faire croire que les décrets du sort déjouaient les combinaisons de l'intrigue et que de sages épurations corrigeaient ensuite les caprices du sort. En même temps, pour empêcher qu'à l'avenir le doge et tout autre fonctionnaire eussent le moindre rapport d'intérêt ou de subordination avec les Etats voisins, démocratiques ou despotiques, le conseil rendit, en 1275, trois nouvelles lois. Aux termes de la première, le doge ne pouvait épouser qu'une Vénitienne; cette loi a toujours été observée. La seconde défendait à tout Vénitien de servir un prince étranger, soit en paix, soit en guerre. Jusqu'aux derniers temps.de la république, cette disposition fut rigoureusement exécutée à l'égard des patriciens et l'infraction en fut toujours sévèrement punie. Si un noble quittait le territoire vénitien sans permission, il était frappé d'un bannissement perpétuel, et il ne demandait jamais cette autorisation sans exciter de graves soupçons. La troisième loi émanée du conseil défendait à tout Vénitien de posséder des terres sur le continent de l'Italie. En effet, les immenses domaines des anciennes familles étaient tous situés dans les colonies de la Grèce; mais quand la république les eut perdues et qu'elle étendit ses conquêtes en Italie, elle admit dans son aristocratie les principaux citoyens des villes qu'elle avait conquises; cette disposition fut donc tacitement abolie. Deux conspirations à deux jours d'intervalle signalèrent l'apparition d'une loi nouvelle rendue par le doge Gradenigo en 1309, oui portait que nul ne ferait désormais partie du grand conseil, si ce n'étaient ses membres actuels et leurs descendants; que ce privilège serait héréditaire dans leur famille à perpétuité ; que cette assemblée concentrerait sur sa tète tous les pouvoirs et que tous les magistrats seraient pris dans son sein. Le grand conseil se composait alors de six cents membres.

En 1310 commença le règne du conseil des Dix. Ce n'était, dans l'origine, qu'un comité

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du conseil des Quarante, qui devait se renouveler tous les deux mois, et qui était chargé d'instruire la procédure sur le complot de Bayamonte Tiepolo (1310) et d'en rechercher les secrètes ramifications. Ses pouvoirs s'étendirent-successivement à un, à cinq et à dix ans; enfin, il devint perpétuel et fut investi de toutes les attributions d'un tribunal suprême, avec la faculté de créer, de modifier et de révoquer ses propres lois. 11 s'attribua cette omnipotence à lépoque de la fameuse conspiration du doge Faliero. Depuis ce moment, les patriciens marchèrent de concert sur les ruines des libertés publiques, sans s'apercevoir qu'un petit nombre d'entre eux empiétaient incessamment sur le pouvoir des autres. En 1554, le grand conseil autorisa le conseil des Dix à choisir trois de ses membres, dont l'un pouvait être pris parmi les conseillers du doge, pour exercer, sous le titre d'inquisiteurs d'Etat, la surveillance et la justice répressive, jusqu'alors déléguées au chef de la république. Ces terribles magistrats étaient investis d'un pouvoir sans limites, sans appel, sans responsabilité, qu'ils communiquaient dans sa plénitude à qui ils voulaient. Les dénonciations étaient secrètes, sollicitées, payées avec des fonds institués à cet effet. Des bouches de bronze, placées au coin des rues, recevaient les rapports anonymes. Des espions innombrables, choisis dans toutes les classes, étaient répandus purtout, même à l'étranger, se surveillant les uns les autres. Le nom des inquisiteurs, le lieu des séances, le rapport des peines et des délits, les délits eux-mêmes, tout était- mystère absolu. Les suspects, quels qu'ils fussent, étaient mandés pour recevoir, de la bouche d'un secrétaire, une admonition. S'ils n'en tenaient compte ou s'ils avaient été jugés coupables, ils étaient, selon la gravité du cas, bannis, détenus sous les plombs, torturés, étranglés. Si le tribunal ne les avait pas sous la main, il chargeait des agents de les poignarder, de les noyer, de les empoisonner. Toute marque d'intérêt en faveur de la victime1 que les inquisiteurs ou leurs délégués avaient fait disparaître sans bruit, selon leurs habitudes, coûtait la liberté ou la vie à l'imprudent qui se l'était permise.

Malgré tous ces changements de constitution, ces dissensions intestines, ces séditions populaires, le commerce vénitien prit son essor. Dès le xe siècle, Venise, implorée par les Dalmates, prenait possession des côtes de la Dulmatie et de l'Asie jusqu'au delà de Raguse. Le chef de la république prit alors le litre de duc de Dulmatie. Avec cette conquête, le commerce de la république acquit une nouvelle extension; au siècle suivant, les Vénitiens fréquentaient les ports de l'Afrique ; dans le xiie siècle, ils établirent des consulats en Egypte, en Syrie et même en Angleterre. Les croisades, où les autres nations ne gagnèrent que des blessures ou des reliques, procurèrent à la république delà mer Adriatique un immense accroissement de richesse, de pouvoir et de lumière. Sa situation morale et géographique la mit à même de profiter également de la civilisation de l'Orient et de l'ignorance des nations occidentales. Ses vaisseaux couvraient toutes les mers, ses factoreries s'élevaient sur tous les rivages. Eu 1117, les croisés, maltraités par la fortune, ayant imploré le secours des Vénitiens, ceux-ci armèrent aussitôt une flotte de 800 vaisseaux, qui partit sous les ordres du doge Dominique Micheli pour aller au secours des croisés. Les villes de Tyr etd'Ascalon tombèrent au pouvoir de l'armée alliée ; la république eut pour sa part droit de souveraineté sur ces deux villes et beaucoup de privilèges et de droits dans le reste du pays, qui lui payait un tribut annuel de 300 besauts d'or. Au commencement du xiuo siècle, l'ardeur des chrétiens ne s'amortissait pas, malgré la guerre qui désolait l'Europe. Baudouin, comte de Flandre, fut le promoteur d'une cinquième croisade. On s'adressa aux Vénitiens pour opérer le passage, et ceux-ci s'engagèrent à transporter sur leurs vaisseaux 4,500 chevaux, 9,000 écuyers, 4,500 chevaliers et 20,000 hommes de pied, et à nourrir cette armée pendant un an contre le payement de 85,000 marcs d'argent de Cologne. La flotte mit à la voile en 1202, sous les ordres du doge Dundolo, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Elle comptait 240 vaisseaux de transport pour les troupes, 120 pour les chevaux et 70 pour les provisions. Les Vénitiens y ajoutèrent 50 galères pour aider les croises pendant la campagne, à la condition que le butin et les fruits de la victoire seraient partagés. Lorsque cette armée eut relâché eu Dalmaiie, le fils de l'empereur d'Orient, Isaac l'Ange, vint l'y trouver pour implorer des secours contre Alexis l'Ange, qui avait détrôné son père. Les croisés s'entendirent avec lui, et au printemps de 1203 la flotte cingla vers Constantinople, qui fut prise d'assaut après des prodiges de valeur de la part des Vénitiens et des Français. Cette illustre et malheureuse cité fut livrée au pillage et les alliés y tirent un butin prodigieux. La république eut pour sa part, au delà de 10,000 livres d'or, 50,000 livres d'argent et une quantité immense d'effets précieux, d'esclaves et autres objets, entre autres les quatre chevaux en ] bronze qui figurent sur la façade de la basilique de Saint-Marc et que Paris a possédés par suite des victoires de Bonaparte. On pro- I céda ensuite à la division du territoire de

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l'empire, qui fut partagé en quatre parties, dont une revenait à l'empereur qu'on avait élu, et les trois autres devaientêtre partagées entre les Français et les Vénitiens. Ceux-ci eurent dans leur lot une partie considérable de l'empire d'Orient, la moitié de Constantinople, plusieurs places maritimes et les îles qui leur convinrent le mieux. On y ajouta la Morée, comme fief attaché au titre de despote, ou prince impérial, accordé au doge, et l'Ile de Candie, qui tut achetée au marquis de Montferrat pour 10,000 marcs 'd'argent. De cette manière, les établissements des Vénitiens formaient une longue suite d'Iles, de provinces et de royaumes qui s'étendaient du fond de l'Adriatique jusqu'à la mer Noire. Ces possessions furent une source précieuse de bénéfices de toute espèce pour la république, car elles mirent presque exclusivement enjre ses mains tout le commerce de l'Asie.

Vers 1337, les Vénitiens commencèrent à faire des conquêtes sur le continent italien. Trévise fut la première ville qu'ils possédèrent, après la guerre qu'ils firent au prince de La Scala en 1339. Dès que les Vénitiens eurent mis le pied sur la terre ferme, ils y établirent leur domination, soit par la reddition spontanée de plusieurs vil, es, soit par le succès de leurs armes. Du xive siècle jusqu'à la première moitié du xv° s'étend la période où la force et ta prospérité de la république atteignirent leur apogée sous tous les rapports. Le territoire de cet Etat se composait, en 1453, de trois parties distinctes : 1° le doyado (duché), qui embrassait la ville de Venise et ses dépendances immédiates dans les lagunes, et où se trouvaient Chiozza, Mnlainocco, Murano, Burano, Grado, etc.; 2° les Etats de terre ferme, qui comprenaient le Frioul et les territoires de Trévise, Padoue, Sienne, Vérone, Brescia, Bergame, Crème, Ravenne, etc.; 3° les Etats maritimes, qui embrassaient l'Istrie, la Dulmatie, une partie de l'Albanie avec Durazzo, Scutari, Alessio, etc.; partie de la Morée, avec Putras, Argos, Napoli de Romani , etc.; partie de la Macédoine, avec Thessalonique, l'Ile de Candie, celle de Négrepont et d'autres Iles do l'Archipel. Ces pays pouvaient avoir ensemble une superficie de 25,400 milles carrés de 60 au degré et environ 3,600,000 hab. Avec un si petit territoire, d'ailleurs très-raorcelé, et une population si faible, les Vénitiens n'en étaient pas moins la première puissance maritime et commerciale de cette époque. Sans parier du grand nombre de bâtiments particuliers qui parcouraient l'Adriatique, la république envoyait tous les ans quatre grandes flottes marchandes escortées par les vaisseaux de l'Etat, qui abordaient à tous les rivages alors inconnus aux autres nations. Trois de ces flottes parcouraient le bassin de la Méditerranée, tajidis que la quatrième naviguait sur l'océan Atlantique.

Les relations que les Vénitiens entretenaient avec l'Orient avaient introduit de bonne heure le luxe dans leur capitale. Aussi, dès le xi<* et le xne siècle, les daines vénitiennes portaient des habits de velours et des étoffes d'or et de soie; elles enveloppaient leur chevelure dans un filet d'or et se paraient de riches bijoux. Ce luxe contrastait singulièrement avec la simplicité primitive qui dominait presque généralement dans les autres républiques de la Lombardie et de lu Toscane. Lorsque Pierre Jiani fut élu doge en 1205, on l'envoya chercher à Arbe, où il se trouvait, avec des galères couvertes de draperies d'or et de soie qui traînaient dans la mer. Quand Henri III passa par Venise en 1574, il y eut un cercle composé de deux cents dames, les plus belles de la ville, qui portaient chacune pour la valeur de 50,000 écus de bijoux.

Mais la fin du xve siècle fut une époque de malheur pour Venise et pour l'Italie en général. La découverte de l'Amérique et du Cap de Bonne-Efperance porta à Venise un coup fatal; de ce jour, sa marine descend au second rangjcelles de l'Espagne et du Portugal occupent le premier. En même temps que cette grande transformation s'accomplit, (jonstantinople tombe aux mains de Mahomet, et, profitant de ce que Venise a les yeux tournés vers l'0»ent et s'occupe d'organiser la défense contre l'infidèle, les Français s'emparent du Milanais et les Italien,^ du royauinu de Naples. Cette doubla occupation suscite bientôt à Venise des embarras multiples : c'est le pape guerrier Jutes II qui essaye de s'attribuer Ravenne et les autres villes de la Romagne; c'est l'empereur Maximilien qui ambitionne Padoue, Vicence, Vérone, le Frioul; ce sont les rois de France, d'Aragon et de Naples qui réclament comme un droit Otrante et Brindisi; ce sont, enfin, les ducs de Savoie et de Ferrare et le marquis de Mimtoue qui forment la ligue de Cambrai et n'ont qu'un but, dépouiller Venise de ses possessions sur le continent. Venise tint tête à l'orage avec son année immense, composée surtout de condottieri au service de la république. Mais la bataille d'Agnadel vit sa chute. Celte chute n'était cependant pas définitive. La division se mit parmi les envahisseurs, et quand, après la bataille de Pavie, François Iar et Charles-Quint eurent conclu ia paix, Venise recouvra ses anciennes possessions de terre ferme. Quanta ses conquêtes en Orient, elle dut, en 1540, en abandonner la plu3 grande partie à Soliman. L'histoire de la Venise guerrière, qui prend vé-

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ritablement fin aux dernières années du Xviib siècle, n'offre plus dès lois que quelques faits d une importance secondaire. Cependant lu bataille île Lèpante, à laquelle les Vénitiens prirent part avec cent quatorze bâtiments , releva la gloire de l'étendard ' du Lion; mais la prospérité de la républi- que ne cessait pas de décliner. Le Portugal, l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, la France s'emparèrent des mers. Venise, qui pendant tant de siècles avait fourni à ces nations les produits de l'Asie et de l'Afrique, fut alors forcée (Te les recevoir de ces mêmes peuples, et, bien loin de conserver la navigation presque exclusive de l'Archipel et de la Méditerranée, elle se vit obligée de laisser flotter librement les pavillons étrangers. Malgré tous ces désastres, le commerce vénitien- était encore assez considérable dans le xviie siècle, grâce aux efforts du gouvernement, qui établit un port franc à Spalatro. Déjà cet établissement commençait a prospérer, lorsque les guerres de Candie et de Morée vinrent détruire toutes les espérances qu'on avait conçues. La perte de Candie eut lieu en 1069, aj.rès une guerre et un blocus qui durèrent vingt-cinq ans. Le courage et la constance que déployèrent dans cette lutte les années vénitiennes excitèrent l'admiration de l-'Europe. Cette guerre coûta à Venise 126 millions de ducats (500 millions de francs). Le siège seul de la capitale de l'île fit périr 30,000 Vénitiens et 108,000 Turcs. On vit encore, en 1687, François Morosini, le Péloponèsien, repousser tes Ottomans et conquérir une seconde fois la Morée, dont l'occupation fut reconnue par le traité de Carlowitz en 1699. Mais les exploits du Péloponèsien ont été les derniers efforts des dominateurs'de l'Adriatique. Quelques années plus tard, le 21 juillet 1718, Venise signa, à Passarowitz, une paix humiliante, par laquelle elle céda aux Turcs le royaume que Morosini avait reconquis avec tant de gloire,

A l'époque de la Révolution française, le vieux despotisme de l'Europe se sentit menacé, et les petits princes de l'Italie surtout craignirent une invasion. Le roi de Sardaigne, à cause de la proximité de ses Ktats, fut le premier à proposer des moyens de défense et à inviter les souverains de l'Italie à former une confédération. L'Autriche, maitressa du Milanais, le roi de Naples et le pape entrèrent dans cette ligue; mais les républiques de Gènes et de Venise ne voulurent prendre aucune attitude hostile. Cette dernière, bien que vivement sollicitée par l'empereur, persista dans un système entièrement pacifique et refusa d entrer dans une coalition qui l'aurait brouillée avec la-France et qui, en exposant à des chances fâcheuses son commerce, n'aurait contribué qu'à augmenter, en Italie et dans ses propres Etats, le nombre des troupes impériales, dont elle redoutait, avec raison, la présence. Lorsque les Français portèrent leurs armes en Italie, ils proposèrent une alliance à la république; mais l'aristocratie était trop effrayée des idées libérales qui dominaient en Fran ce pour accepter cette proposition. Elle préféra rester neutre. Cette conduite attira sur les Vénitiens le mépris des autres nations et, en les isolant au milieu des grandes agitations de cette époque, les exposa à devenir la proie des puissances qui se disputaient l'empire de l'Italie. Cependant, une grande partie du territoire était occupée par l'armée de Bonaparte, et les Italiens, animés par la présence des Français, voulurent reconquérir leur liberté. Le gouvernement vénitien tenait une conduite peu sincère. Il fanait des protestations d'amitié, et cependant il armait les campagnes et faisait beaucoup de préparatifs. Les provinces, dans un état complet d'excitation, s'étaient révoltées et avaient ainsi fourni au gouvernement un prétexte pour déployer des forces considérables. Les provinces de la rive droite du Mincio, à cause du voisinage- de la Lombardie, étaient les plus exaltées. Dans les villes de Bergume, Brescia, Salo, Crème se trouvaient une multitude de grandes familles auxquelles le joug de la noblesse du lion d'or était insupportable et qui, appuyées sur une bourgeoisie nombreuse, formaient des partis puissants'. L'insurrection éclata d'abord à Bergame, d'où elle se communiqua à Brescia, Salo et s'étendit ensuite sur d'autres points. Le gouvernement de Venise, comme il arrive à tous les gouvernements qui ne veulent pas prévenir le danger en accordant ce qui est indispensable, fut épouvanté de ces événements. 11 fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il réunissait depuis longtemps et les achemina sur les villes de la rive droite du Mincio, mouvement qui servit de prétexte à la 'guerre que déclara la France à la république. Cependant on craignait les longueurs du siège d'une ville que sa position et sa force rendaient presque inexpugnable, et l'on eut recours aux voies de la diplomatie pour s'en rendre maître. A cette époque, Venise était défendue par 205 bâtiments armés de toute grandeur, 800 pièces d'artillerie et plusieurs batteries placées sur divers points des lagunes ; sa garnison était, en outre, composée de 11,000 Dalmates et de 3,500 soldats vénitiens. L'arsenal était abondamment pourvu de munitions de toute espèce ; la subsistance des troupes, des équipages et des habitants était assurée par de grands approvisionnements et par les communications ma-

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ritimes; 140,000 citoyens pouvaient fournir, en cas de besoin, plus de 20,000 soldats pour la défense de la patrie. Mais, malgré toutes ces ressources, il manquait au gouvernement l'énergie nécessaire jiour les employer utilement et pour adopter des mesures proportionnées à la gravité des circonstances. Les traîtres ne manquaient pas au dedans ; ces ennemis de leur patrie semaient'dans Venise toute espèce d'alarmes ; le but de leurs manœuvres était d'intimider assez le grand conseil pour qu'il se déterminât à abdiquer ses pouvoirs. L'ineptie et la lâcheté de quelquesuns des principaux membres du gouvernement perdirent la patrie sans retour. Le 12 mai, le grand conseil fui r*éuni avec pompe pour voter l'abolition de l'antique aristocratie vénitienne. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse de rentrer dans ses droits ; de l'autre, le peuple qui était prêt à se précipiter sur ceux qu'on regardait comme les instigateurs de cette révolution. Le doge prit la parole en versant des larmes sur la perte de la patrie et proposa au conseil d'abdiquer sa souveraineté. Cette proposition fut votée par la majorité. Le grand conseil rendit à la nation vénitienne la souveraineté qui lui avait été enlevéepar \&serrata del consiglio en 1297. 11 vota l'institution d'une municipalité, l'établissement d'un gouvernement provisoire et l'introduction des troupes françaises dans Venise. Le 16 mai 1797, la flottille vénitienne alla chercher une division de l'armée française, qui s'établit dans la capitale. Tandis que cette prise de possession se réalisait, les plénipotentiaires vénitiens que l'aristocratie avait envoyés pour traiter avec Bonaparte venaient de conclure un traité qui stipulait l'abdication , de l'ancien gouvernement, l'institution d'un pouvoir provisoire et l'introduction des troupes françaises à titre de protection. D'autres articles secrets stipulaient des échanges de territoire, une contribution de 3 millions de francs en argent, 3 millions en munitions navales et l'abandon à la France de trois vaisseaux de guerre et de deux frégates. Mais lorsque les envoyés retournèrent a Venise pour faire ratifier le traité, ils ne trouvèrent plus de gouvernement. Ce fut ainsi qu'une république qui avait jeté tant d'éclat et garanti l'Europe de la barbarie des musulmans fut détruite par la mauvaise foi et l'ineptie de ses principaux chefs. Le 17 octobre 1797 fut signé le célèbre traité de Campo-Formio, par lequel les îles Ioniennes restaien ta la France ; la république Cisalpine avait la Romagne, les Légations, le duché de Modène, la Lombardie, la Valteline, le Bergamasque, le Brescian et le Mantouan, avec les limites de l'Adige et de Mantoue. L'empereur d'Autriche avait en retour Venise et tout le territoire vénitien au delà de l'Adige, l'Istrie.la Dalmatie et les bouches du Cattaro. Ainsi, Venise était vendue à l'Autriche, c'est-à-dire au despotisme, par ceux-là même qui avaient bouleversé son gouvernement au nom de la liberté et de l'égalité. Les patriotes vénitiens furent indignés en se voyant livrés à l'Autriche; ils exhalèrent contre le vainqueur qui les sacrifiait des imprécations véhémentes et bien naturelles. Du reste, ce ne furent pas les patriotes seuls qui montrèrent une douleur profonde dans cette circonstance ; les nobles et le- peuple sentirent se réveiller tous leurs sentiments nationaux et donnèrent des preuves sincères, quoique tardives, de leur attachement à la patrie. Le désespoir fut général ; on vit une noble dame s'empoisonner et l'ancien doge tomber sans mouvement aux pieds de 1 officier autrichien entre les mains duquel il prêtait serinent d'obéissance.

En 1801, l'Angleterre s'appropria les Iles Ioniennes. En 1805, par le traité de Presbourg, l'Autriche restitua les provinces qu'elle avait reçues et qui, englobées dans le royaume d'Italie, formèrent les départements de l'Adriatique, de la Brenta, du Bacchigliotie, de l'Adige, du Serio, de la Mella, du Tagliamento, de la Piave et du Passeriano. Elles lui furent rendues en 1815 et firent partie du royaume Lombard-Vénitien. Cet état de choses dura, sans changements importants, jusqu'en 1848. Alors le contre-coup des événements de Paris se fait sentir à Berlin et à Vienne ; à la révolution de Vienne répond l'insurrection de Milan, et Venise elle-même s'ébranle sous la commotion électrique qui met l'Europe en feu. L'arsenal est pris sans combat par les insurgés ; le gouverneur eivil, le comte Palffy, remet tous ses pouvoirs au comte Ziehy, gouverneur militaire, qui, hésitant devant la responsabilité d'une effusion de sang, abdique lui-même entre les mains de la municipalité, et tout Unit par une capitulation, une vraie capitulation, qui laisse Venise maîtresse de ses destinées par la retraite des soldats allemands. Les villes envoient leur adhésion à Venise, qui redevient un moment le centre de tout le pays vénitien affranchi, comme Milan est le centre de l'insurrection lombarde. Dès le premier jour, le 22 mars, à quatre heures et demie du soir, au milieu de l'effervescence universelle, Manin précise avec une sûreté singulière le sens politique de cette révolution, qui est assurément son œuvre. ° Renverser l'ancien gouvernement, cela ne suffit pas, dit-il au peuple sur la place Saint-Marc; il faut encore lui en substituer un autre... La république rappellera nos anciennes gloires et sera améliorée par

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les libertés modernes, non pas que nous entendions par là nous séparer de nos autres frères italiens ; bien au contraire, nous allons former un de ces centres qui serviront à la fusion graduelle, successive, de notre Italie chérie en un seul tout. » La première pensée de Manin, devenu chef du gouvernement avec Tommaseo, l'ingénieur Paleocapa, l'avocat Castelli, le général Soleia pour collègues, la première pensée de Manin était d'éviter toute violence, toute représaille, de maintenir la révolution pure de tout excès en plaçant la sûreté des étrangers, des Allemands comme des autres, sous la sauvegarde de l'hospitalité vénitienne. Depuis la première heure, sans désavouer absolument la confiante illusion des Italiens, qui voulaient tenter de s'affranchir par eux-mêmes, Manin avait cru à la nécessité pour l'Italie, pour Venise particulièrement, de s'adresser aux puissances libérales de l'Europe, à l'Angleterre ellemême, mais surtout à la France transformée en république, à cette France qu'il devait croire la protectrice, l'alliée naturelle des nationalités en travail d'affranchissement. Mais la France ne fit rien pour Venise. Bientôt le Piémont, abattu à Novare, devient complètement impuissant j les autres parties de l'Italie, qui étaient en pleine restauration absolutiste, ne purent lui offrir aucun secours. De tous les alliés qu'elle aurait pu avoir, elle ne trouvaplus que la Hongrie, qui ne put sesauverelleméine et avec laquelle elle signa des traités inutiles. Alors s'éleva pour elle cette terrible question : seule, abandonnée, continuerait-elle la lutte? s'eufermerait-elle dans la solitude de son héroïsme? C'est le 2 avril que cette question fut tranchée sous le coup même du désastre de Novare. A dix heures du matin, les représentants se réunissent au palais ducal dans la salle du Grand-Conseil, dans cette salle toute tapissée des trophées de la Venise d'autrefois, des portraits des doges et des merveilles de l'art vénitien. Manin arrive et monte à la tribune. « Vous connaissez les nouvelles, dit-il d'un ton bas et grave; que décidez- vous? — C'est au gouvernement de prendre l'in.tiative, lui répond l'assemblée. — Etes-vous décidés à la résistance? — Oui, nous le sommes. — A tout prix? — A tout prix ! — Voulez -vous me donner des pouvoirs illimités pour diriger la résistance? — Nous le voulons. — Vous savez que j'aurai à demander d'énormes sacrifices? — Nous les ferons. » Aussitôt tous ces hommes se lèvent dans un mouvement d'exaltation patriotique, entourent Manin, votent par acclamation, et à une sommation du général Haynau on répond en envoyant simplement ce laconique décret rendu par l'Assemblée : ■ Venise résistera et l'Autriche à tout prix. «Manin et l'Assemblée n'étaient, à vrai dire, que l'écho de la population tout entière, résolue a une lutte desespérée.

Dès lors s'engage et se resserre ce duel de cinq mois, plein de péripéties et d'héroïsme, sans merci et sans trêve, dont l'Europe semble détourner les regards comme s il était pour elle un remords. Pendant cinq mois, Venise offre le spectacle d'une ville assiégée par terre, bloquée par mer, ne recevant rien, ne trouvant aucun écho au dehors ets'offrant volontairement en sacrifice. Mais nous avons longuement raconté ces événements dans notre uiographie de Manin, à laquelle nous renvoyons nos lecteurs.

Venise, rentrée sous le joug de l'Autriche, perdit son privilège de port franc, et, au commencement de 1850, le commandement, supérieur de la marine fut transféré àTrieste, Toutefois, l'ordre une fois rétabli, le gouvernement autrichien s'occupa des moyens de rendre à Venise un peu do sa prospérité passée. Le 20 juillet 1851, il lui rondit son privilège de port franc, mais l'état de siège ne fut levé que le 1" mai 1854. Lors de la réorganisation du royaume Lombard-Vénitien, on conserva la division du gouvernement ou territoire de Venise telle qu'elle existait avant 1848, c'est-à-dire en huit provinces; seulement, on les appela délégations. Ce furent : Venise, Vérone, Rovigo (Polésine), Padoue, Vicence, Trévise, Bellune et Udine (Frioul). En 18G6, l'Autriche, obligée de faire face à la fois à la Prusse dans le Nord, à l'Italie au Midi, avait repoussé victorieusement l'attaque des Italiens contre le quadrilatère ; mais en Bohême, après une sotie d'échecs, elle avait perdu contre ies Prussiens, dans les champs de Sadowa, une de ces batailles qui décident du sort des empires. Déjà, quelques jours avant cette mémorable journée, l'empereur François- Joseph, satisfait d'avoir maintenu à Ôustozza l'honneur des armes autrichiennes, avait proposé à l'empereur Napoléon de lui céder la Vénétie et invoqué sa médiation pour conclure avec l'Italie une paix séparée. Cette proposition suggéra au gouvernement français I idée d'une médiation plus étendue, qui fut offerte et accueillie à Vienne, et, le 5 juillet 1866,1e Jl/o&ifeur apprit à la France que l'empereur d'Autriche cédait la Vénétie à l'empereur des Français, acceptait sa médiation pour amener la paix entra les belligérants, et que l'empereur Napoléon s'était immédiatement adressé aux rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice. Un simple aide de camp de l'empereur, le général Lebceuf, sans suite militaire, reçut à huis clos des commissaires autrichiens la remise des places fortes de la Vénétie et en fit aux représentants des municipalités la

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restitution immédiate ; puis un procès-verbal, dressé à Venise entre le général Lebceuf et trois commissaires italiens, constata que la Vénétie était rendue à elle-même, «pour que les populations, maîtresses de leurs destinées, pussent exprimer librement, par le suffrage universel, leurs vœux au sujet de l'annexion de la Vénétie au royaume d'Italie (16-19 octobre 1866).» La question de la dette, source d'abord de difficultés considérables, finit pourtant par être réglée. L'Autriche avait demandé 100 millions, puis 75 raillions, sans compter de fortes indemnités, pour tout le matériel laissé en Vénétie, Le gouvernement italien recourut aux bons ofhcesde la France et de la Prusse. Grâce à leur intervention, il fut décidé que l'Italie rembourserait en vingt-trois mois 87 ,500,000 francs pour sa part de la dette et pour le matériel qu'on lui abandonnait; en outre, elle prenait à sa charge le Monte Lombardo-Veneto avec son actif de 3,500,000 florins et son passif de 70 millions de florins. Un arrangement fut aussi conclu pour les chemins de fer des provinces ; les objets d'art, documenta, archives et la fameuse couronne de fer devaient être rendus par l'Autriche. Enfin, le Il novembre, paraissait le décret de Victor- Emmanuel constatant le résultat des comices tenus les 21 et 22 octobre précédent, et déclarant Venise annexée au royaume d'Italie. Depuis lors, aucun événement important ne s'est passé à Venise. Toutefois, nous mentionnerons les cérémonies imposantes qui eurent lieu dans cette ville en mars 1868, à l'occasion de la translation du corps de Manin dans Venise, et les fêtes qui y furent don- ■ nées en avril 1875, à l'occasion de l'entrevue de l'empereur d'Autriche et de Victor- Emmanuel, qui passèrent quelques jours ensemble dans la vieille ville des doges.

— Conciles. Venise a vu se tenir quelques conciles fort peu importants. Le premier, tenu en 818, réinstalla dans son patriarcat de Grado Fortunatus, qui avait été chassé de son siège et qui avait passé trois années d'exil dans les Gaules. Le second fut réuni en 1040 par le duc de Venise, Dominique Flabanicus, dans l'église de Saint-Marc, et fut présidé par le patriarche Ursus. On y traita de matières concernant la discipline ecclésiastique. Le troisième, enfin, fut tenu en 1177 par le pape Alexandre III lui-même; les évoques et les abbés d'Allemagne, de Lombardie et de Toscane, l'empereur, le duc de Venise et les envoyés du roi de Sicile y assistèrent. L'empereur reçut du pape son absolution. Le concile fut terminé par un discours d'Alexandre III, qui se réjouit du retour de l'empereur à l'Eglise romaine et de la fin du schisme.

VENISE (lagunes de), en italien Laguna di Venezia, vastes marais de l'ancien royaume Lombard-Vénitien, au fond de l'Adriatique, s'étendant du S.-O. au N.-E., entre l'embouchure de la Brenta et celle de la Piave; 600 kilom. carrés; 60 kilom. sur 12 à 15 kilom. Elles sont séparées de la mer par une longue mais étroite chaîne sablonneuse appelée Littorale, coupée par cinq passages que défendent des ouvrages de fortification , et dont deux sont praticables pour les grands bâtiments. A la tin de l'été, elles se dessèchent sur une assez grande étendue et se couvrent alors de plantes marines. Leurs eaux, verdâtres et stagnantes, répandent leur malfaisante influence sur les habitations qui les entourent; partout on voit des visages pâles e.t des êtres languissants.

VENISE (golfe de), golfe formé par la mer Adriatique, sur la côte N.-E. de l'Italie, entre l'embouchure du Pô et la presqu'île de l'Istrie. Il reçoit le Pô, l'Adige, la Brenta, la Piave, la Livenza, le Tagliamento et l'isonzo ; sa profondeur n'est que de 25 kilom.

Venise (histoirb de), par Bembo (Venise, 1551 et 1552). Cet ouvrage, écrit en latin et traduit en italien par l'auteur lui-même, est en douze livres. 11 embrasse les événements de vingt-sept années, depuis 1487 jusqu'à la mort de Jules II en 1513. L'auteur a négligé les dates. Epris des anciens, il imite jusqu'à leurs imperfections. Cependant ce défaut n'altère point l'ordre chronologique de son histoire; les événements se déroulent depuis la fondation de Venise, suivant l'ordre des jours et des mois dans lesquels ils sont arrivés. Un autre défaut plus remarquable, c'est le manque-de détails circonstanciels. On suppose que l'accès- des archives de la république fut refusé au Bembo. 11 avoue qu'il tâchait d'apprendre ou de conjecturer, d'après les avis pris chez des personnes instruites, ce qu'il ne pouvait puiser ailleurs; c'est pourquoi, malgré ses efforts pour trouver la vérité, il n'a pas réussi à donner à sa narration cet air de franchise et de vivacité que donne la connaissance entière des faits. On peut excuser plus difficilement la partialité de Bembo pour sa patrie ou plutôt pour son gouvernement, dont il semble quelquefois bien plus le panégyriste que l'historien. On blâme enfin l'esprit, superficiel de l'auteur, qui ne s'occupe pas de la raison secrète des choses et de 1 origine première des fuits.

L'histoire de Bembo a plus de mérite dans le style. On admire dans la rédaction latine l'élégance de Cicéron, et dans la version italienne la pureté de Boccace. On a observé, néanmoins, qu'il y avait des mots et des tours vieillis ou affectés. Balzac et plusieurs au-

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très n'ont vu dans cette histoire que l'aride et servile ouvrage d'un écrivain sans génie. Ammirato, littérateur et historien, reproche à Bembo trop d'art et d'affectation dans le style.

Venise (HISTOIRE t)B LA RÉPUBLIQUE DE),

par P. Diiru (Paris, 1819,7 vol. in-S<>; 2» édit., 1822, 8 vol. in-8°). Cette histoire complète est un livre de haute impartialité et d'infatigable érudition; un livre où la sagacité et la profondeur des vues sont unies au talent rie composer et à l'art d'écrire'; un livre plein de résultats positifs et de révélations originales, qui débarrassent le terrain d'hypothèses, de préjugés et de Actions.

L'histoire de Daru, bien plus complète et plus précise que celles qui avaient paru, est divisée en quarante livres; il en est plusieurs qui ont permis à l'auteur d'y développer un talent beaucoup plus remarquable que dans les autres, parce que le sujet comportait ou plus de mouvement dans la disposition des faits, ou plus de forme dramatique' dans les récits, ou plus de profondeur dans les réflexions et les aperçus. L'auteur n'a négligé aucune recherche; il le prouve par l'analyse des documents. Malgré les travaux antérieurs, une histoire spéciale de Venise était encore à faire. A plusieurs époques, les annales vénitiennes n'offraient que des incertitudes, des erreurs ou des lacunes. Les écrivains nationaux étaient suspects de flatterie, et l'on savait que la crainte ne leur permettait pas de tout dire ou leur avait fait altérer les faits. Les écrits des étrangers, au contraire, étaient trop souvent l'œuvre de la haine ou de la satire. L'ouvrage de Daru atteste un travail consciencieux, une patience infatigable autant qu'une rare sagacité dans l'analyse et le choix des matériaux nombreux qui lui ont servi a composer une histoire digne, par la critique sévère et judicieuse des faits , de prendre place parmi les plus beaux monuments que les lettres ont élevés à la gloire des nations. Au sujet de la conjuration du marquis de Bedmar , l'historien réfute les assertions de Saint-Réal. Les détails qu'il introduit présentent une suite, un enchaînement de faits lumineux, d'heureux aperçus, de raisonnements bien déduits, qu'il faut lire eu entier pour se convaincre que la nouvelle version est celle qui doit être adoptée; en effet, si l'on peut regretter le charme romanesque de la fiction de Saint-Rcal, on ne peut qu'upplaudir à l'utile sévérité des recherches et des jugements de M. Daru, qui a renoncé aux agréments dont il eût, lui aussi, embelli sa narration, si la vérité ne devait prévaloir sur l'intérêt dramatique.

Venise (HISTOIRE DB LA CONJURATION DES

Espagnols contre), opuscule historique de Saint-Réal. V. Conjuration.

Venise «torée, tragédie d'Otway (1685).

Cette pièce, dont le. sujet est emprunté à ia Conjuration des Espagnols contre Venise, de Çaint-Réal, est la meilleure de l'auteur et lui a mérité chez les Anglais la première place après Shakspeare.

L'intrigue peut être résumée brièvement.

Une vaste conspiration s'organise contre le sénat et le gouvernement de la république, par les menées d'un citoyen de peu d'importance, Pierre. Celui-ci fait entrer dans le complot un de ses amis, Jaffler, excellent citoyen et honnête homme, que l'insolence d'un sénateur a poussé à bout. Jaffier a épousé, malgi é l'opposition du père, la fille du sénateur Friuli, Belvidera. Bientôt, écrasé sous le poids d'une grande situation qu'il ne peut soutenir, il voit son patrimoine s'en aller en lambeaux et ses meubles mêmes vendus à la requête du sénateur, qui a obtenu un décret de bannissement contre lui. Dès ce moment, il appartient aux conjurés. Le développement de ces deux sentiments, l'amitié de Pierre et de Jaffier, l'amour de Jaffier pour Belvidera, sont les deux grands ressorts du drame ; c'est ce qui élève les deux principaux personnages au-dessus de ce vulgaire troupeau de coquins auxquels ils sont mêlés. Mais la séduction dont l'enveloppe Belvidera éteint chez Jaffier toute énergie. Tandis qu'il flotte, incertain, entre l'honneur et la vengeance, Belvidera Teniruïue à trahir un serment dont elle, femme, ne comprend pas la portée ; il dénonce ses complices, sur la promesse qu'on lui fait qu'ils auront, comme lui, la vie Sauve, et, une fois maître du secret, le sénat fait périr d:ms les tortures tous les conjurés. Jaffier, cause de lu mort de son ami, l'accompagne jusque sur l'échafàud et le frappe d'un poignard, pour Jui éviter le supplice, puis il se tue lui-même, et Belvidera meurt folle de douleur.

En empruntant son sujet à l'histoire, Otway en a fait disparaître tout ce qu'il avait de grave et de politique pour se placer exclusivement dans un monde corrompu. Cet habile marquis de Bedmar, dont Saint-Réal fait un si beau portrait et qu'il se complaît à nous présenter comme le modèle du politique et l'idéal du diplomate, devient un personnage insignifiant dans la tragédie anglaise. Les grands intérêts de la république de Venise, son redoutable gouvernement, son histoire sombre et sanglante, sont à peine indiqués et, comme une décoration sans relief, ne servent qu'à marquer le lieu de la scène. Ce qu'Otway a peint, ce qu'il connaissait certes mieux que l'abbé Saint-Réal, ce sont les mœurs de tous ces conspirateurs perdus de dettes, vivant dans le désordre et la misère,

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n'ayant pas un lendemain, mais. gardant encore de la force et du courage. Ce drame offre des traits pleins de vérité, des caractères bien conçus, des sentiments énergiques vigoureusement exprimés. « C'est encore, dit Johnson, une des pièces les pins aimées du public, malgré l'immoralité de l'intrigue principale et les ignobles scènes de comédie dont cette action tragique est entremêlée. En comparant le style d Otway dans Venise sauvée avec celui de l'Orpheline, on trouve qu'il avait acquis plus de richesse dans les images et plus d'énergie dans l'expression. Les beaux passages de cette tragédie sont dans la bouche de tout le monde; et le public l'apprécie, je crois, à Ba juste valeur, en la regardant comme l'ouvrage d'un homme qui n'a respecté ni la morale ni la décence, mais qui a eu des conceptions fortes et a su retracer d'une manière originale ce que lui ont inspiré la nature et son propre cœur. »

Venise sauvée ne se joue maintenant, à Londres, qu'avec des coupures et arrangée un peu dans le goût français du xvme siècle; mais Otway ni Shakspeare ne peuvent être mutilés impunément. Telle qu'on la représente, cette pièce n'offre plus la peinture naïve et complète d'une conjuration populaire, où le sublime se mêle an trivial. Les puristes anglais ont, par exemple, supprimé -une des scènes les plus significatives. Le poëte, pour transporter à Venise l'esprit des spectateurs et en même temps pour montrer, par l'avilissement des hautes classes, le besoin d'une révolution, avait peint, d'une part, la dureté des maîtres dans ce sénateur Friuli, qui voue sa fille à l'indigence pour la punir d'un amour qu'il désapprouve, et, d autre part, la dépravation des mœurs dans un autre sénateur, le seigneur Antonio, qui, dans une scène étrangement licencieuse, fatigue la courtisane Aquilina de toutes les ineptes singeries d'un vieux débauché. Le poëte avait tenu à montrer la vieille aristocratie vénitienne perdue, d'un côté, dans l'entêtement et, de l'autre, dans la débauche immonde, afin de rendre plus présentables ses braves coquins, la plupart étrangers, qui, vivant de privations et menacés dans leur existence, rêvent de conquérir une petite place au soleil. Sans doute, c'était un singulier spectacle de voir ce seigneur Antonio, qui appelle son Aquilina Nacky, pat- une abréviation mignarde, faire a volonté le chat, le chien, le bœuf, pour amuser sa maîtresse, et se traîner autour d'elle à quatre pattes, en aboyant, pour avoir l'occasion de lui mordre les jambes; mais ces extravagances avaient leur raison d'être. Notons que l'aventurier Pierre, l'ami de Jaffier, était l'amant de cœur d'Aquilina, En supprimant tout ce rôle de femme avec celui du seigneur Antonio, on a brisé l'un des ressorts du drame.

Le dénoûment se joue sans graves modifications; il est saisissant et lugubre : l'échafaud, tendu de noir et entouré de peuple, est dressé au fond du théâtre, et l'exécution, des condamnés est censée avoir lieu pendant que, sur le devant de la scène, Pierre tend la main à Jaftier et le prie de le poignarder. Sans doute, l'effet de ce terrible et sanglant cinquième acte, tel qu'il a été conçu par le poète, paraît dépasser les bornes de la terreur tragique ; mais on ne peut disconvenir qu'il remue et secoue puissamment l'âme , que la mort de Belvidera attendrit et touche dans une dernière scène.

Otway s'est plu à dessiner le caractère de Jaffier, homme honnête et faible, mais idolâtre de sa femme, transporté un moment par la vengeance , puis énervé et succombant sous le poids d'une situation trop forte. Il n'était pas dans le tempérament de ce poëte de chercher à relever la nature humaine, à l'idéaliser; mais nul mieux que lui ne sut peindre les irrésolutions , les défaillances, prendre l'homme sur le fait, ni tout à fait grand ni tout à fait lâche. Ce caractère de Jaftier, ruiné pour avoir voulu traiter sa femme en fille de sénateur, de cet homme que ses passions dominent, qui conspire par colère et trahit ses amis par faiblesse, est d'une vérité singulière. Ses épanchements d'amour avec Belvidera sont pleins de charme et d'abandon ; dans ses entretiens avec Pierre, il peint la diversité de ses sentiments avec un accent passionné et sincère du plus grand effet, comme dans cette scène du premier acte, où il se traite de coquin : « Oui, je suis un coquin, dit-il, et très-notoirement 1 Je suis un coquin de voir les souffrances de mes semblables et de me croire un homme; de voir nos sénateurs se jouer du peuple,, abusé par un semblant de liberté dont il n'a jamais goûté I... Oui, tous ceux qui supportent ces affronts sont de lâches coquins, et moi tout le premier 1 » Belvidera est une incomparable figure d'épouse, de femme. C'est chez son père qu'elle apprend le supplice de Pierre et la mort de Jaffier ; elle devient folle et croit voir apparaître leurs ombres. Dans cette scène, la dernière de la pièce, le poète avait à égaler, sinon à dépasser, l'effet tragique de la scène précédente, celle de l'échafàud, et il y a réussi. Lorsqu'une grande actrice joue le rôle de Belvidera, l 'effet est on ne peut plus puissant au moment où la folle prononce ces vers :

Corne, corne, corne, nay corne to bed! Pritliee, My love...

« Viens, viens, viens, viens te coucher, mon

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amour, je t'en priel Les vents, entends-tu comme ils sifflent et comme la pluie tombe? Ah I je suis transie par le froid. Vous êtes en colère? Contre qui? Bagatelle... Non, en vérité... Voyons; je vous disque vous n'irez pas, vous n'irez pas I Ah! quel mauvais caractère ! Eh bien, allez-y donc. Ah !... (L'ombre de Jaftier apparaît.) Vous voilà revenu ? Voyez, mon père, il revient, Suis-je à blâmer de l'aimer? 0 toi, le plus chéri des hommes, veux-tu me fuir? (L'ombre disparaît.) Etesvous encore fâché? Jaftier, où es- tu? Mon père, avez-vous fait cela?...» etc. Dans cette scène, miss Smithson, qui vint jouer ce rôle avec un grand succès à rOdéon en 1827, savait donner à la folie un caractère étrange et différent de celle d'Ophélie, où elle était également inimitable. Les ombres de Pierre et de Jaftier ne paraissaient pas ; mais, gràea à l'admirable pantomime de l'actrice , on croyait les voir; elles étaient préseutes. Le moment où, agenouillée, elle avait l'air de creuser la terre pour retrouver son mari, en disant Pill-dig, ciig the den up, était un des plus déchirants tableaux que l'on puisse imaginer.

Une appropriation à la scène française de ce drame, si profondément anglais, fut essayée sans succès, en 1746, par La Place, le concurrent de Letourneur. Cette traduction est imprimée dans le cinquième volume du Théâtre anglais de La Place. La meilleure imitation qui en ait été faite chez nous est le Manlius de Lafosse (v. Manlius); mais, en transportant l'intrigue et ses développements dans le monde romain, l'auteur u été forcé de retrancher toute cette couleur locale, si chaude et si puissante, qui fait le principal mérite de l'œuvre d'Otway.

La comparaison des deux pièces est instructive; elle montre l'esprit différent des deux théâtres et en fait, pour ainsi dire, toucher du doigt le mécanisme. Dans la pièce anglaise, tout est en action ; dans celle de Lafosse, tout est en récits, en conversations. Comme Jaffier, Servilius met sa femme en otage entre les mains des conjurés. Mais Otway nous fait assister à la douloureuse séparation; Lafosse nous la raconte. Comme Renauld, l'un des conjurés, Rutile harangue ses amis, mais, dans Venise sauvée, on assiste a la harangue ; dans Manlius, Rutile vient faire le récit de la séance, Comme Pierre, Manlius est dénoncé par son ami, mais c'est encore un récit qui nous l'apprend. La dernière scène tragique est la même, mais elle se passe derrière la toile ; uu confident est chargé de narrer la catastrophe, la fin des deux amis. Fidèle it la poétiqne française, Lafosse a accumulé tout l'intérêt sur Manlius, sur ses projets, son ressentiment, son malheur, sa mort; les autres personnages, Servilius (Pierre), Rutile (Renauld), Servilie (Belvidera), ne sont que des ombres qui reçoivent de lui un pâle reflet. Olway, au contraire, les avait mis tous on pleine lumière, et l'action, loin de souffrir de cet éparpillement, est plus vraie et plus vivante. Enfin, le personnage de Servilie ne peut soutenir aucune comparaison avec l'héroïne si tendre et si passionnée d'Otway. Sans prétendre donner la supériorité à l'un des deux systèmes, puisque tous les deux ont produit des chefs-d'œuvre, on peut cependant conclure de ce rapide parallèle que le théâtre anglais se rapprochait beaucoup plus de la nature, c'est-à-dire qu'il obéissait aux lois qui régissent l'art de tous les temps.

Vcniie (l'apothéose de), chef-d'œuvre du Tintoret, sujet central du plafond de la salle du Grand-Conseil, au palais des doges. La République de Venise, jeune blonde en robe bleue et manteau rouge, tient d'une main un sceptre et de l'autre une couronne d'olivier que le lion de Saint-Marc saisit avec la gueule. Autour d'elle s'empressent des femmes ou, pour mieux dire, des déités, aux attitudes pleines d'élégance et aux raccourcis pleins de hardiesse ; deux d'entre elles soulèvent, eu se balançant dans l'espace, le manteau de la reine de l'Adriatique. A droite, unu femme, coiffée d'une couronne murale et tenant une clef et un sceptre, se penche vers la partie inférieure de la coui position, où le dôge da Ponte, assis sur un trône à baldaquin rouge et entouré des sénateurs vénitiens, reçoit les députés des villes qui se soumettent à la république. Ces députés, accompagnés de soldats et de serviteurs qui portent des étendards, des écussons, des clefs, des chaînes , des vases , etc. , gravissent les degrés d'un vaste escalier à trois rampes qui conduit au trône. Toute cette partie inférieure du tableau est peinte dans des tons un peu sombres ; la scène devient plus lumineuse à mesure qu'on s'élève ; le groupe de Venise et des ligures volantes, placé sur les nuées; est magnifique.

L'Apothéose de Venise est peinte dans un carré long, qui occupe le milieu du plafond rie la salle du Grand-Conseil (maintenant bibliothèque de Saint-Marc); aux deux extrémités de ce plafond, dans des compartiments ovales, Paul Véronèse et Palma le vieux ont représenté, l'un Venise couronnée par la Gloire, l'autre Venise couronnée par la Victoire ; nous décrivons ci-après ces deux morceaux, qui soutiennent dignement le voisinage du chef-d'œuvre du Tintoret.

Le Tintoret a peint, dans le palais ducal, plusieurs autres allégories relatives à Ve-

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nise. Dans la compartiment central du plafond de la salle du Sénat, il a représenté la République de Venise assise sur tes nues, sous un baldaquin rouge, ayant à sa droite Apollon, Mercure, le Temps, et à sa gauche Jupiter, Hercule et un personnage qui tient sous son bras un livre et une tablette. Audessous sont rangés d'autres dieux et déesses de l'Olympe, Tout à fait en bas, sur la mer, s'ébattent des tritons. Le compartiment central du plafond de la salle des Quatre- Portes nous montre Venise conduite par Jupiter sur l'Adriatique, au milieu d'un cortège de divinités et de figures allégoriques, parmi lesquelles on distingue Neptune, le Temps, Apollon, l'Egalité, etc. Celle-ci a la figure d'un adolescent qui lève par le milieu un -niveau avec deux boules en équilibre, une à chaque extrémité.

Venise (LE TRIOMPHE De) OU Venise couronnée par la Gloire , chef-d'œuvre de Paul Véronèse, peinture de l'un des deux compartiments ovules du plafond de la salle du Grand-Conseil, dans le palais des doges. La République de Venise, sous les traits d'une femme superbe, à la chevelure blonde, aux formes amples et robustes, trône sur les nuées et tient un sceptre de la main droite qui est posée sur son genou. Sa robe blanche, richement brodée, est recouverte d'un manteau de brocart d'or; son attitude est calme et majestueuse; elle dirige, avec sollicitude, son regard vers la terre et contemple son empire. La Gloire, les ailes déployées, vient lui poser une couronne sur la tète. Un peu plus haut, la Renommée vole en embouchant sa trompette héroïque. Aux pieds de Venise sont assises et rangées en demi-cercle les figures allégoriques suivantes : la Gloire ou l'Honneur militaire, personnifié par un guerrier revêtu d'une cuirasse dorée et d'un manteau rouge et ayant à la main une branche de laurier ; la Paix, tenant à La main un rameau d'olivier ; le Commerce, jeune femme vêtue de blanc, avec un caducée et une couronne; l'Agriculture, ayant des épis de blé dans la chevelure, et une autre jeune femme qui nous montre sa mamelle gonflée et qui parait être la Fécondité ; enfin, la Liberté , en robe bleue, manteau jaune et éehurpe rouge, qui tient une figure surmontée d'un bonnet phrygien. Au-dessous de cette cour céleste, idéale, dont Venise est lu reine, se dessine une magnifique architecture avec balustrade à pilastres, près de laquelle se tiennent quinze à vingt personne-!, hommes, femmes et enfants, en riches costum< 3 vénitiens, parmi lesquels on croit reconnaître le peintre lui-même , sa femme, ses enfants, ses amis. Tous ces personnages assistent à l'apothéose de Venise. Plus bas encore, c'est-à-dire au premier plan, sont groupés des guerriers à cheval, des prisonniers, des trophées, des étendards, le lion de Saint- Marc, en'bronze doré, etc.

Cette vaste composition est exécutée dans une manière moins impétueuse que celle du Tintoret, mais encore pleine d'esprit, de chaleur et de mouvement, et remarquable surtout par un éclat obtenu sans fortes ombres, sans repoussoirs. Dans une autre salle du palais des doges (celle dite du Collège), le Véronèse a peint une Venise triomphante, assise sur un globe, sous un baldaquiu rouge, et ayant à ses pieds la Justice, armée de son glaive et de sa balance, et la Paix, qui tient une branche d'olivier dans chaqup main.

Veulie courouitée par la Victoire, chefd'œuvre de Palma le vieux, peinture de l'un des deux compartiments ovales du plafond de la salle du Grand-Conseil, au palais des doges. Assise sur un trône , sous un vaste baldaquin rouge, la République de Venise tient un sceptre et a le front ceint d'un diadème d'où jaillissent des rayons lumineux. La Victoire, jeune blonde aux cheveux flottants, lui met une couronne sur la tête. Au pietl du trône se tient le lion de Saint-Marc, Plus bas, une femme éplorée et des hommes chargés de chaînes figurent les villes soumises par les armes de la république. Trois de ces captifs, couchés au premier plan, sont dessinés avec une vigueur de relief et une science de raccourci qui font illusion. Des soldats portant des étendards et d'autres personnages complètent cette composition , qui peut être regardée comme une des œuvres capitales de Palma le vieux.

Voulue (vuks du). Venise , cité unique et miraculeuse, qui semble flotter sur la pleine mer, splendide assemblage de palais et d'églises du style le plus original, Venise, que tous les voyageurs ont surnommée Ja Belle, a de tout temps attiré et charmé les poètes. Les vues que les peintres, les graveurs, les lithographes nous ont offertes de cette ville incomparable sont aussi nombreuses que les descriptions en prose ou en vers publiées par les lettrés.

L'école vénitienne elle-même a produit l'artiste dont le pinceau a rendu avec le plus de vérité et d'éclat les divers aspects de la glorieuse cité des doges. Nous avons nommé Canaletti. « Combien de personnes n'ont jamais vu Venise, dit M. Cli. Blanc, et croient cependant la connaître comme s'ils l'avaient vuel Nos Parisiens surtout savent par cœur l'église et la place Saint-Marc, le palais ducal et l'escalier des Géants, le pont du Rialto, le pont des Soupirs, le Grand-Canal, les gondoles et la Douane de mer. La ceinture et

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les estampes les ont tellement familiarisés avec l'aspect de Venise et la physionomie de ses monuments, qu'ils en parlent presque aussi aisément que de Paris même. C'est au peintre vénitien Canaletti qu'est due cette connaissance universelle de Venise. Le premier, il a fait de sa ville natale un modèle de prédilection , l'objet principal de travaux innombrables. Il l'a si fidèlement reproduite, si bien conservée, avec l'originalité de son architecture, le pittoresque de ses canaux, la splendeur du soleil qui revêt ses palais de marbre, que si elle venait à s'engloutir dans les lagunes et à disparaître du rang des belles villes du monde, comme elle a disparu du rang des nations, on la retrouverait encore vivante, pleine de gaieté, de mouvement et de lumière, dans les tableaux et les eauxfovtes de ce maître clmrmant. ■ Les nombreuses figurines qui animent les compositions de Canaletti sont groupées avec esprit et touchées avec une extrême délicatesse ; l'artiste n'a pas craint de les revêtir des costumes riches et voyants qui égayaient de son temps les rues, les places et les canaux de Venise. Quelquefois Canaletti a eu recours au pinceau de Tiepolo pour peindre ses figures, et il faut convenir qu'on ne pouvait associer deux artistes dont les talents fussent mieux, assortis. Les Vues de Venise peintes par Canaletti sont très -nombreuses; il n'est guère de musée et l'on pourrait dire de galerie un peu importante qui n'en renferme quelques-unes. Le Louvre possède un véritable chef-d'œuvre , la Vue de la Madonnadella-Sulute. Le musée des Offices a une Vue du palais ducal et une Vue du grand canal prise du pont du Bialto; l'Académie des beaux-arts de Venise, une Vue de la scuola di San-Marco; la galerie de Dresde , une Vue du grand canal prise du théâtre de Saut'- Atu/elo, une Vue de ta pluce et de l'église Su'iut-Marc, une Vue de la place et de l'église San-Giacomo , une Vue de la Piazzetla, etc. ; la National Gallery, deux Vues du Grand-Canal, dont l'm.e a été gravée par Le Keuxet par E. Chnllis. Canaletti a gravé à l'eau-forte un certain nombre de vues de Venise. C'est d'après ses dessins que Visenliuo a publié, en 17*2, un recueil d'estampes intitulé : Urbis Venetorum prospectus célébrions. D'autres planches ont été gravées, d'uprès lui, par (àio.-B. Brusloloni (20 pièces) , Fabrio Berardi et Giuseppe Wagner (6 pièces, 1742), J.-B. Lienard et Niquet, F. Martens, etc.

Canaletti a eu beaucoup d'imitateurs. Les deux plus habiles sont Bernardo Bellotto, son neveu, et Francesco Guardi ; les musées de Dresde et de Naples possèdent plusieurs tableaux du premier; le Louvre a, du second, sept compositions animées par d'intéressantes scènes des mœurs vénitiennes : la Fêle du jeudi gras, la Fêle du corpus Domini, le Couronnement du doge, la Buceniaure sortant du port du Lido le jour de V Ascension, etc. Parmi les autres imitateurs de Canaletti, nous citerons Jacopo Murieschi, Antonio Visentino, Giuseppe Moretti , Francesco Battaglioni. Le Louvre a une Vue de la place et de l'église de Saint-Mare et une V«e de la Piaszetta, qui, après avoir été longtemps attribuées à l'école dé Canaletti, sont cataloguées aujourd'hui comme ayant été .peintes par Gaspard van Witel, d'Utrecht, plus connu sous le nom de Gaspare Vanvitelli. Un artiste d'Udine, Luca Carlevariis, a publié, en "1705, antérieurement k Canaletti Qu'il a peutêtre inspiré, une suite de cent Vues de Venise, gravées à l'eau-forte d'une pointe nette et spirituelle. Il y a de lui, dans la galerie de Dresde, un tubleau représentant le Débarquement de l'empereur Charles IV devant le palais des doges. Un siècle avant, P. de Jode le Vieux a gravé deux vues de Venise d'après Lodovico Pozzoserrato , de Tréviso. Marco Boschini a gravé, en trois planches, une vue de la chartreuse de Venise (Cartuiia inclylœ Veneliarum urbis). Un tableau de Leandro Bassano, qui est au musée de- Madrid, représente une Vue de Venise avec le doge se préparant a monter sur le Buceniaure pour célébrer ses fiançailles avec la mer. Le même musée possède un très-intéressant tableau de Pietro Malombra , représentant la Salle du Collège, au palais ducal: le doge et les sénateurs y sont réunis pour recevoir les ambassadeurs. Une Vue de la salle du Con- ■ seit, par le Tintoret, est au palais Rinuccini, à Florence. Marco Vecellio a peint Y Hôtel des monnaies dans un ovale du plafond de la salle du Sénat. Au xviic siècle, une Vue de la maison Teutonique a été gravée par Matthieu Merian le père. A la même époque, Gaspard Bouttats a gravé les cent dix planches d'un recueil intitulé : « Description des principales villes, havres et isles du golfe de Venise, comme aussi des villes et forteresses de la Morée.... Mis en lumière pur Jacques Peeters, en Anvers, etc. • Au xvm» siècle, une suite de douze Vues de Venise a été gravée par L.-P. Boilard et Fletscher, et une suite de trois Vues par Beauvais. En 1826, P. Martens a gravé le Panorama de Venise (grand in-fol.). Une publication d'un ^rand intérêt archéologique, V Iconographie des chapiteaux du palais ducal, par W. Burges, architecte, et Didron aîné, a paru en 1857 (Paris, in-4°). Beaucoup de peintres de notre siècle nou3 ont oli'ert des vues de la ville des doges ; quelques-uns même, tels que 1. Joyact, W. Wyld et Ziem, se sont fait une spécialité

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de ce genre de sujets. Le premier a été surnommé le Canaletti français; parmi ses tableaux, nous citerons : la Vue de l'église de Santa-Maria-della- Salute et la Vue du palais ducal, exposées en 1835; la Cour dupalais des doges (Salon de 1838) ; l'Eglise des Frari et le Pont du Bialto (Salon de 1841); le Pont San-Lorenzo,l& Bina dei Schiavoni, le Grand- Canal et une nouvelle Vue de la Salute (Salon-de 1844); la Douane de mer (Salon de 1847); une troisième Vue de la Salute (Salon de 1850) et une seconde Vue du Bialto (Salon de 1852). Gustave Planche a dit à propos de la Cour du palais des doges, exposée en 1838 : « Cette année, M. Joyant a lutté glorieusement avec Canaletti. Son tableau est traité avec une pureté, une assurance qui feraient honneur aux maîtres des plus habites. Les détails de sculpture sont rendus avec la même finesse, la même vérité que le3 lignes générales de l'architecture. Le marbre est solide , les piliers sont debout et les figures taillées dans le marbre sont éclairées par une lumière abondante. Quant aux ligures placées dans la cour, elles ne sont pus dessinées très-purement, mais elles concourent avec bonheur' à 1 effet général.» M. William Wyld, né k Londres, mais qui habite Paris depuis de longues années, a été médaillé aux Salons de 1839 et de 1841 et nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1855; il a exposé, en 1839, une Vue de Venise ausoleil levant et la Madonna délia Sainte; en- 1841, la Porta délia Caria; en 1850, une Vue de Vile de San-Giorgio et une Vue du couvent arménien; en 1855, une Bégaie à Venise, le Grand-Canal , la Biva dei Schiavoni ; en 1856, une nouvelle vue de San- Giorgio; en 1870, une nouvelle vue de la Biva dei Schiavoni , etc. M. Ziem a déployé dans ses peintures de Venise beaucoup de verve, d'imagination, de fantaisie; il n'a peut-être pas toujours respecté bien scrupuleusement la littéralité architecturale, mais il a rendu très-spirituellement l'effet pittoresque. Ses tableaux ont pris place dans les meilleures galeries ; nous citerons dans le nombre : une Vue prise dans le Grand-Canal (Salon de 1849); Venise , le soir (tableau exposé en 1855 et qui a fait pariie de la galerie de Morny); une Vue de Venise, prise, du Jardin français (Salon de 1852); Venise, un soir de septembre , après la pluie (Salon de 18C6); Venise au crépuscule, et Venise le matin (Exp. univ. de 1807) ; une Partie déplaisir à Venise (Salon de 1868), etc. Une trèsbelle Vue de Venise ausoleil couchant, par Ziem, a figuré k la vente Liebermann en 1876.

Bonington a exposé au Salon de 1827 une Vue du palais ducal, dont Jal a fait cet éloge enthousiaste: «C'est un chef-d'œuvre. J'aime mieux cela que les Canaletti, si justement vantés. Vivacité, fermeté, effet, couleur, largeur de touche, il y a tout dans ce tableau où les eaux sont admirables. Les figures ne sont qu'indiquées, mais si grandement I t

Voici, dans l'ordre alphabétique, les noms de quelques autres peintres de notre temps à qui l'on doit des vues de Venise ; Fabius Brest (Salons de 1868, 1872, 1873,1874); Ch. Busson (le Quai des Esclavons et Vernie le soir, Salon de 1872), Ippolito Cafli (Exp. univ, de 1855), A. Colin {Intérieur de l'église Saint-Mare, Salon de 1834), Cordier (le Canal Pesaro, 1874), Dejuinne (Intérieur de Saint-Marc, 1831), Delacour (Salon du 1835) , P. van Elven (la Place Saint-Marc, Salon de 1867) , C. Ferrari (le même sujet, 1852), E. Flandrin (la Piazzetla , Salon de 1826, le Pont des Soupirs au clair de lune, Salon de 1866) , Alexandre Francia (Vue du port, 1863), Fromentin (le Môle et le Grand- Canal, deux peintures vigoureuses et larges), Ch. Garnier (aquarelles, Salon de 1857), Léon Gaucherel (Salon de 1874), Gudin (le- Départ pour la fête du Lido, Salon de 1834; le Matin à Venise, Exp. univ. 1855), J. Guiaud (le Quai des Esclavons et la Place Saint- Marc, Salon de 1872), Edouard Hamman (la Galerie du Titien et ta fête de l'Ascension, à Venise, Salon de 1864) , J.-C. Hook ( Venise comme on la rêve , Exp. univ. de 185ô) , Ed. Imer (le Quai des Zaltere, Salon de 1872), E. Laborne (Salon de 1873) , Latteux (Salon de 1835), J. Lucas (Salons de 1864 et 1865), W. I.intnn (Un jour: de gala à Venise; Exp. univ. de 1855), F. de Mercey (le Palais ducal, Salon de 1831), Van Moer (trois Vues, Salon de 1861), L. Mouchot (le Pont de la Paille, Salon de 1S73, Venise, 1874, le Palais ducal et le Grand-Canal, 1876), Justin Ouvrié (le Quai des Esclavons, 1839), A. Pascutii (le Marché du Pont-du-Bialto, Salon de 1875), Aut. Perrot (Saint-Marc, 1842), Porcher (le Canal de la Giudecca , 1870) , Eugène Raffort (gravé par M'le Klein et par Hilaire Guesnu), Aurèle Robert (l'Intérieur de Saint-Marc , Salon de 1847), D. Roberts (Vue du Grand-Canal, Exp- univ. de 1855), Aniédêe Rosier (la Piazsetta, 1864, le Canal Saint-Marc et Saint Georges Majeur, 1870, deux autres vues du Canal Saint-Marc, 1872 et 1876, Venise au crépuscule et le Jardin public, 1874, etc.) , Henri de Rossi-Gazzolo (Salons de 1864, 1865, 1874, 1876), la baronne Nathanicl de Rothschild (aquarelles, 1865 et 1870), Sabatier (Venise, le 27 octobre 1848), H. Sebron (Intérieur de Saint-Marc, gravé par H. Guesnu), E. du Sommerard (1841), Bernard Stange ( Venise au clair de lune, Exp. univ. de 1855), L. Thiénon (1844), Turpin de

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Crissé (1835), etc. Des Vues de Veniseant été gravées par W. Miller, T.-A. Prior, Léon Gaucherel.

VÉNITIEN, IENNB s. et adj.(vé-ni-sî-ain, i-ê-ne). Géogr. Habitant de la ville ou de la république de Venise : Les Vénitiens. La république vÉNiTiKNNB, fo dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle agréable. (Mme de StaSI.)

— B.-arts. Ecole vénitienne, Ecole de peinture formée par les artistes vénitiens, dont le riche coloris constituait le principal caractère.

— s. m. Dialecte italien qu'on parle à Venise.

— s. f. Espèce d'étoffe de soie fabriquée à Venise.

— Encycl. Linguist. Dialecte vénitien. Le vénitien est un des dialectes italiens les plus répandus ; il est renommé pour sa douceur. Les changements que subit l'italien pur, c'est-à-dire le toscan, en passant par une bouche vénitienne, sont peu importants; ils n'altèrent point le fond de la langue. Cependant, comme ils portent spécialement sur les consonnes, qu'ils suppriment ou redoublent , et sur la prononciation , l'harmonie vocale est tout autre. Les principales substitutions de consonnes à consonnes sont cellesci': le s remplace le plus souvent le g et les syllabes gi et ef,*ainsi,on prononce endialscte vénitien inxegno pour ingegno , Zorzon pour Giorgione, sardino pour giardino, fazsando pour faciendo, viazo pour viaggio. lue g remplace quelquefois les syllabes cAi et gli , comme dans gesia pour chiesa et maraveyia pour maraviglia ; le s se substitue au c (qui, i en italien , se prononce tche) dans presque tous les cas; on dit cognosser au lieu de conoscere, pase au lieu de paee etpiasse au lieu de piace; c'est une des différences de prononciation les plus graves. Le redoublement ou la suppression de certaines consonnes sont aussi deux caractères distinctifs du dialecte vénitien; presque toujours le 's est redoublé, Luzzo , Mastruzzo, Grozzo,

'Brazzo; par. contre, on supprime tous les doubles i et t du toscan ; pitor pour pittor, acordo pour accordo , delà pour delta, caratere pour carattere, vechio pour vecchio, tera pour terra; stela , fruto , guera , bepo , pour Stella, frutto, etc.; padre devient pare, madré mare, figlio fio, pilota peota, aromaaroa, co

?ui donne k ce dialecte quelque chose d'enantin. Parmi les voyelles, i'i est souvent changé en e, mais cette substitution était aussi fréquente dans le vieux toscan, et l'o en u; ainsi l'on dit ve pour vi, populo pour popolo, cusi pour cosi. La suppression de l'e final dans les infinitifs et certains substantifs, star, vegnir, haver, servitor, commendator, les participes passés terminés souvent en do et en da, au lieu de la terminaison en to et en ta, habituelles au toscan , alestido, armizado, donnent au dialecte vénitien une physionomie presque espagnole. Certains de ses mots, liogo, fuogo, done,Jiavegar,elc., se rapprochent en effet plus du castillan que de l'italien. Dans certaines abréviations, comme vegnù pour venuto, cognossù pour conosciuto, sapù pour saputo; dans les formes des verbes être et avoir, ghè pour hai, xè pour è; dans le gn placé presque partout pour le n simple, cognosser pour conoscere, avegnir pour avenir, on reconnaît les origines provençales de ce dialecte. Les critiques Zeno, Bettinelli, Cesarotti, Gamba donnent au vénitien la préférence sur tous les autres dialectes italiens, le piémontais, le napolitain, le romagnol; il ne le cède en souplesse, en coloris qu'au toscan, et sa douceur est plus grande.

Le vénitien a pour berceau et pour centre principal Venise, ses îles et ses lagunes; mais il s'est répandu bien au delk de ces limites restreintes. On le parle, avec quelques différences de prononciation, dans le nord est de la péninsule, le bassin formé par les Alpes Rhétiques, l'Adriatique, l' Ad ige, le Pô et le Mincio. La puissance de la Seigneurie, au moyen âge et jusqu'au x.vit° siècle , l'étendit même au delà de l'Adriatique, jusqu'en Illyrie et en Dalmatie, où (e parlent encore les villes du littoral et les populations maritimes. Ce n'est cependant pas le vénitien pur; il s'est altéré ou corrompu en s'étendant, et l'on classe comme des idiomes distincts , rameaux sortis d'un même tronc, le chiogiotto, le trevigiano, le padovano , lé vicentino , qui, plus près de Venise, ont conservé presque pure la langue des lagunes, et le veronesi, le trentino, le triestin, etc., où, en s'éloignant de sa source, elle perd plus encore de sa saveur et dégénère pour ainsi dire en patois. Gamba a réuni en une douzaine de petits volumes les chefs-d'œuvre du dialecte ue'nitien; on rencontre parmi leurs auteurs quelques noms recommandables : Ruzzante, auteur de comédies appréciées ; Menon et Magnano, poètes du xvie siècle : ils ont écrit dans le dialecte padouan , un rameau du vénitien; à la même époque, Alex. Caravia écrivait son poëine de Naspo bizarro, Andréa Cahno ses Egloghe pescatorie et Veniero six'Strazzosa, La Guerra dei Nicolotti e Castellani (1521), qui retrace toutes les péripéties d'une grande querelle survenue entre deux factions de gondoliers k Venise, est aussi un monument bien curieux de cet idiome, alors dans toute sa sève. Marco Boschini i vient à la suite avec son grand poème Caria

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dei navegar pitoresco qui, sous une forme bizarre, contient de précieux renseignements sur les peintres de son époque (Venise, 1560, in-40). Les Canzonette, les Âpotoghi de Lamberti et ses Slagioni campestri, les Cavei de Nina de Mazzola, les dithyrambes de Pasto, les fables de Francesco Gritti, le Florian vénitien, les poésies lyriques de Buritti et les satires de l'abbé Labbia montrent toute la richesse de ce dialecte , propre surtout U la poésie légère et k l'ode amoureuse. Goldoni, l'illustre Vénitien, a écrit tout son théâtre en toscan, cependant le vénitien lui est redevable de quelques barzelletle; et, dans ses comédies bouffes, il prête souvent le langage des lagunes k quelque personnage secondaire. Quant aux traductions en vénitien , elles sont assez nombreuses; on aune Iliade (Omero in Lombardia), une Jérusalem délivrée (Tasso a la barcarolla); ce sont les couplets de cette traduction que chantent les gondoliers et les pêcheurs; enfin les Aveiitures macaroniques de Merlin Coccaie, dont Sipperi a cru devoir gratifier ses compatriotes.

— B.-arts. Ecole vénitienne. « Ce qui distingue l'école vénitienne de toutes les autres, dit M. Armengaud, ce qui lui donne sa physionomie et son rang, c'est l'influence constante et féconde, dans l'inspiration da ses artistes, d'un climat privilégié et de mœurs aristocratiques; c'est le goût de la lumière, le culte de la couleur et par-dessus tout la religion de la nature. La réalité, mais la réalité heureuse , harmonieuse, vivante, triomphante, tel est le modèle, non-seulement préféré, mais exclusif de l'école vénitienne. » Ces prédilections de réalistes et de coloristes, qui sont le caractère particulier et comme le cachet des peintres vénitiens , deviennent sensibles dès les premiers essais et les premiers efforts de l'école. Nous y voyons l'inlluence austère de Giotto et de l'art byzantin s'y modifier, s y épanouir dans une élégante abondance de lignes et une couleur déjà souriante, k travers ses archaïques pâleurs. C'est Aranzo qui trouve, en cherchant à animer les têtes presque monochromes de la tradition, les premiers artifices de la demi-teinte et les premières lois du modelé. L'heureuse découverte des procédés de la peinture k l'huile, importés k Venise par Antonello de Messine, fournit à ces pinceaux ambitieux les moyens de souplesse, de mollesse, de chaleur et de vie qui leur manquaient, et les artistes vénitiens deviennent hardiment, définitivement les champions de la couleur. Parmi les maîtres de la première phase de l'école vénitienne, il faut surtout citer Gentile Bellini (1421-1501), son frère Jean (U23-1516), et Jean-Antoine Licinio, dit le Ponlenone (1484-1540). C'est par eux que la première manière vénitienne sélargit, se fortifie et se mêle à la seconda sans trop de disparate. Encore quelques efforts, et la couleur des Bellini et des Pordenone pourra s'étaler sur ces palettes magiques où le Titien et le Giorgione broient, en quelque sorte, la lumière et la vie. Les Bellini sont généralement considérés comme les chefs, par ordre chronologique, de l'école vénitienne. Jean Bellini fut supérieur à son frère. C'est le Pérugin de Venise. Il fut le maître du Giorgione et du Titien, qui ne dédaigna pas d'achever la Bacchanale, qui se voit k Rome k l'Académie de Saint-Luc et que la mort ne permit pas k Jean Bellini de terminer. Jean Bellini, k un âge où il est pénible d'apprendre, donna ce grand exemple de suivre naïvement et modestement les leçons des élèves qui devaient le surpasser, quand il lui fallut, novice en cheveux blancs, user, d'une inuiii alourdie, de ces procédés nouveaux, introduits dans l'art par la découverte de la peinture k l'huile. L'influence de Jean Bellini est visible daus plus d'un tableau duTitien,et ily adansson Assomption, un de ses chefs-d'œuvre, plus d'un souvenir de la Vierge et les six saints de Jean Bellini, k l'Académie des beaux-arts, et de la Vierge et les quatre saints, k l'église Saint-Zucharie. Mais ie Titien n'a imité que pour perfectionner et ne s'est souvenu que pour surpasser. Le Pordenone,cet autre précurseur, rival du Titien et du Giorgione, garde sur ceux qui le dépassèrent la supériorité d'une intensité de vie, d'une profondeur d'expression que ceux-ci ont souvent sacrifiées aux beautés et aux harmonies extérieures. C'est le Tintoret qui exugôrera et poussera parfois jusqu'à la violence ces qualités de force ■ et d'intensité. Le Titien fera des hymnes à la beauté de ses toiles olympiennes, et ce peintre des magnificences de la chair et des éloquences de la matière fera pâlir, du seul reflet de son pinceau flamboyant, les nudités encore timides de Jean Bellini et ses draperies systématiques, de même que Paul Véronèse portera jusqu'aux proportions épiques ces scènes que Gentile Bellini évoque sous | d'élégantes mais grêles architectures. Il serait injuste de négliger François Bassan (mort en 1530), chef de cette dynastie de peintres passionnés pour les duels de l'ombre et de la lumière et les tours de force de l'optique; Marco Basalti, rival parfois heureux des Bellini, et Marconi Rocco, peintre trôvisan, cotoriste agréable et tempéré. Par suite d'une intuition merveilleuse, d'un élan sublime de son génie, le Giorgione ouvre subitement, au milieu de la tradition lente-

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ment renouvelée des Bellini, l'âge d'or de la peinture vénitienne. Du premier coup, il arriva à cette chaleur de coloris appelée, d'af>rès lui, il fuoco Giorgionesco, qui respecte a vérité de la nature, tout en l'ennoblissant d'une poésie qu'elle n'a pas toujours. Nul, parmi ses nombreux et célèbres émules, le Pordenone, Paris Bordone et même Sébastien del Pioinbo, n'a pu égaler ces audaces heureuses, ces bonnes fortunes de pinceau qui tiennent du miracle. Le Giorgione, en mourant, laissait après lui, pour continuer et personnifier l'honneur de la peinture vénitienne,^ artiste plus prend que lui, le Titien... Le Titien et le Giorgione résument ensemble le caractère fondamental de l'école de Venise, parce que lés ouvrages de ces deux maîtres atteignent la perfection d'une forme de l'art qui fut commune à tous les peintres vénitiens, leurs contemporains ou leurs successeurs, c'est-à-dire l'imitation de la réalité, mais d'une réalité choisie, de la réalité en fête, parée de tous les joyaux, de lu lumière et drapée dans les plus belles couleurs. On comprend que ce culte exclusif de la forme extérieure { de l'apparence, ait nui quelque peu à la signification morale, à l'expression. Rarement on sent l'âme sous ces beaux corps, dont la vie semble s'être concentrée à l'extérieur. Les madones du Titien, par exemple, celle de la fameuse Assomption, à l'Académie des beaux-arts, sont des femmes très-vraies, très-vivantes, trèsréelles, d'une beauté solide comme la Vénus de Milo. Le Christ du tombeau, le dernier ouvrage du Titien, respectueusement achevé pur Palma, est sans cloute un vrai cadavre affaissé, livide, verdi; mais n'est-il pas juste de faire remarquer que, dans cette trop fidèle reproduction de la mort et de son drame muet, on ne sent pas assez peut-être l'immortelle espérance?

Par respect pour l'ordre chronologique, nous devons citer deux artistes qui n'ont pas été sans mérite et. qui, eux aussi, ont apporté leur contingent de gloire à l'école vénitienne. Ces artistes sont : Luciano, ditSebastiano del Pioinbo (U85-1547), et Jacques da Ponte, dit lé Bassuri (1510-1592). Fra Sebastiano fut élève de Jean Bellini, puis du Giorgione. Jacques Bassan reçut plus particulièrement l'inlluence du Corrége.

Nous devons parler maintenant d'un autre tros-grand peintre de l'école vénitienne, de Jacopo Robusti, qui, né d'un teinturier., fut surnommé Tinloretto. Il se distingua par l'étude, le travail, la dévorante poursuite de la perfection, le sentiment délicat, élevé de la mission et de la dignité de l'art. Après lui vint Paul Véronèse, dont les tableaux se distinguent par une multitude de détails agréables; des espaces aériens, brillants de lumière; des édifices somptueux, que l'on voudrait parcourir; des visages riants, des mouvements gracieux, expressifs, bien opposés ; des costumes nobles, des couleurs pleines de vivacité , un maniement de pinceau qui réunit la promptitude à la peri'ec- 'tion. Cependant, le Véronèse exagérera la grâce, comme le Tintoret exagérera la force, que le Titien nous montre si harmonieusement unies. Paul Véronèse est un génie d'en haut, amoureux des grands espaces et du limpide éther. C'est un olympien. Le Tintoret est un génie titanesque, épris de l'abîme et des mystères de l'ombre. L'un a l'azur du ciel sur sa palette ; l'autre semble y broyer te sang et le feu de l'enfer. Parfois lâche de dessin, parfois nul d'expression, Paul Véronèse est le plus grand coloriste de l'école vénitienne et peut-être le plus grand qui ait existé. Il n'est ni jaune comme le Titien, ni rouge comme Rubens, ni bitumeux comme Rembrandt. Il peint dans le clair avec une étonnante justesse de tonalité ; nul n'a mieux connu que lui le rapport des tons et leur valeur relative. Il obtient par juxtaposition des nuances d'une 'fraîcheur exquise, qui, séparées, sembleraient grises et terreuses. Personne ne possède au même degré ce velouté, cette fleur de lumière. C'est cette perfection de coloris, cette saveur de ton que les Vénitiens ont appelées guesta gustosa paotesca et qui sont devenues proverbiales. Palma (Jacopo), dit le Vieux, est considéré comme un élève du Titien. Il est remarquable par la perfection avec laquelle il fondait ses teintes; la trace du coup de pinceau y est imperceptible. Il empâte savamment ses couleurs, à la façon de Carlo Lotto, avec lequel il fut intimement Hé. Il n'a pas atteint à la vigueur héroïque du Giorgione, dont il imite avec bonheur la couleur transparente et vivace. Il est inférieur, comme grâce et comme majesté, au Titien et essaye en vain de parvenir à sa correction sublime. Mais ses têtes de femmes et d'enfants sont dignes de ces modèles, et l'ajustement des draperies est chez lui d'un grand goût et d'un grand style. Parmi ses élèves, ce maître fécond compta Bonifazio, à qui l'on doit le Mauvais riche, qu'on voit à l'Académie des beaux-arts. Fils et élève d'Antonio Palma, peintre médiocre, neveu de Palma l'Ancien, Jacopo Palma, dit le Jeune (1544-1G28), étudia avec prédilection, à Rome, Polyuore de Caravage et Michel-Ange, Avec lui commence la décadence vénitienne. ■ Il fut, dit très-bien Lanzi, le dernier paintre de la bonne école et le premier de la mauvaise. > Tant qu'il eut à lutter contre le Tintoret et Véronèse, il lit, pour maintenir sa rivalité, de glorieux ciforts.

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Mais, ces illustres émules une fois morts, il se négligea jusqu'à s'arrêter parfois à l'ébauche. Palma le Jeune s'est appuyé à Michel-Ange. Il en copie les nudités épiques et Jes audacieux raccourcis. Son morceau capital se ressent de cette inspiration, qui, à défaut de génie, soutiendra encore pendant quelque temps la grandeur expirante de la tradition vénitienne : c'est ce Jugement dernier dont le Tintoret disait • qu'il y avait trop de monde et qu'il faudrait en faire sortir quelques figures. » Ce fut Palma le Jeune qui termina le dernier tableau du Titien, le Christ au tombeau , et sentant combien il était inférieur au maître , il traça ces mots : « Quod Tiiianus inchoaturn reliquit Palma reverenler absolvii Deogue dicavit opus. ■ André Sohiavone approcha parfois du Titien par l'ardeur de son coloris, et il masqua la faiblesse de son imitation par une certaine vivacité d'imagination qui lui est propre.

Parmi ceux qui voulurent encore marcher sur les traces du Titien, nous citerons Orazio, son fils; Marco Vecellio, son neveu, et ce Girolamo Dante qui cherche pieusement à abriter sa faiblesse sous un pan du manteau magistral et se fait appeler ai Tiziano et Tizianello. A près ieTitien,Tizianello, comme après Auguste, Augustule. C'est là la fatalité inévitable des empires et des'écoles. Andréa Vicentino, Carlo et Gabriele, frère et fils de Paul Véronèse, recueillent sur leur palette assombrie comme un dernier reflet de ce soleil qui s'éteint, de ce flambeau qui jette ses dernières lueurs.

Vénitienne (la) , comédie-ballet en trois actes, avec un prologue, paroles de Lamotte, musique de Labarre ; représentée à l'Académie royale de musique le 26 mai 1705. Cette pièce, dont la structure était faible, ne survécut pas à quelques représentations; mais elle prépara le succès des Fêtes vénitiennes de Danchet et Campra. Le sujet se prêtait en effet à la variété du spectacle, dans lequel on voyait défiler Momus , Euterpe, Arlequin, Pantalon, le Docteur, Spezzafcr, Searamouche, Polichinelle, Pierrot, Léonore, Octave, Isabelle, Spinette, Isménide la devineresse, Isménor le devin, Zerbin, des barquerolles , c'est-à-dire des mariniers, des masques, des sorciers, des Espagnols et des bohémiens.

Vénitienne (cbànson). Quelle différence avec la gaieté affolée de la chanson napolitaine I La mélodie vénitienne est recouverte d'une teinte de sentimentalité toute germanique. Un souffle du Tyrol a passé sur la verve italienne et lui a imprimé son cachet doucement ému. C'est une de ces compositions exquises et profondément originales pour lesquelles nous donnerions quantité de grands airs d'opéra en renom.

Allegretto.

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DEUXIEME COUPLET

La plus belle, Nicette, S'ennuyait du repos Et voulait, la pauvrette, Voguer au gré des flots I

TROISIÈME COUPLET

— Gentil pêcheur, dit-elle, Veux-tu venir sur l'eau?

Entrons dans ta nacelle, Pour pêcher mon anneau I

QUATRIÈME COUPLET

— Gentille gondoiière, Dit le pécheur épris, Je cède à ta prière; Quel en sera le prix!

VENO

CINQUIÈME COUPLET

— Comment, pauvre fillette, Puis-je te défrayer?

— Un seul mot d'amourette Suffit pour me paver !

VEX1BS (Otto), peintre flamand. V. Van Veen.

VENI, VIDI, V1CI [Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu). Après la mort de Pompée et la conquête de l'Egypte, et tandis que César s'oubliait au sein des plaisirs près de Cléopâtre, le parti de Pompée, plutôt dispersé que détruit, se relevait de toutes parts. Pharnace, roi de Pont, avait profité de la guerre civile pour tenter de ressaisir en Asie les anciennes possessions de son père. Réveillé par le péril. César court au Bosphore, écrase le fils de Mithridate et termine cette guerre avec une telle rapidité, qu'il put la raconter tout entière dans ces trois mois, devenus célèbres, qu'il écrivit au sénat : t Veni, vidi, vici; Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ! »

On fait usage de ces mots pour exprimer la facilité, la promptitude avec laquelle on a exécuté une entreprise.

Après sa victoire sur les Turcs, Sobieski envoya au pape l'étendard de Mahomet, avec ces mots de César, auxquels il donna un caractère de modestie chrétienne : « Je suis venu, j'ai vu, Dieu a vaincu. »

Dans Bérénice, Racine fait dire à Antiochus :

Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plut,

Dans une autre circonstance, le poëte satirique fut mieux inspiré que le poète tragique. Le roi d'Angleterre, Guillaume III, avait été battu à Senef, à Steinkerque et à Ner- ■winde ; l'auteur de Bérénice fit à son adresse l'épigramme suivante :

Si César vint, vit et vainquit, Guillaume vint et vit de même; C'est un vrai César en petit ; Des trois choses que César fit, 11 ne manque que la troisième.

Les écrivains français rappellent souvent le mot de César.

« Le philosophisme n'a plus de plaintes a faire : toutes les chances humaines sont en sa faveur; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale : s'il est vainqueur, il peut dire comme César : Veni, vidi, vici ; il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. »

- Joseph db Maistre.

■ .Je l'ai vue, cette femme, et j'en suis encore tout ébloui, tant c'était là une beauté surnaturelle, beauté plutôt digne de Proserpine que de Junon ; je l'ai vue, un soir, pénétrer, les portes fermées, dans une réunion des hommes les plus respectables de la cité. Chacun l'accusait, les uns par leur parole, les autres par leur silence... Elle arrive, et d'un regard la victoire est à elle I Non, Jules César n'a pas triomphé plus vite quand il a dit : Veni, vidi, vieil »

Jules Janin.

« L'habile danseuse avait réussi au delà de ses espérances; aussitôt qu'il avait reçu le billet menteur, son ancien amant était revenu à ses pieds, plus épris que jamais.

> Dès que Léon fut parti, Irène sauta sur une feuille de papier a lettres et écrivit au comte de Lowendall ces quelques mots :

» Il est venu, il m'a vue et il a été vaincu.' Amédbjs Achard.

i Hector avait si bien préparé les voies, la profession de foi avait "produit un tel effet, des courtiers, répandus dans la ville et dans la campagne, avaient promis tant de tableaux pour les églises, tant de chemins vicinaux, tant de bureaux de tabac, que Roullin, dés son arrivée à Barbezieux, put dire comme César : Veni, vidi, vicitu

Edmond Texier.

VEN-KU ou VENCU s. m. (vènn-ku). Bot.

Nom chinois du jambos.

VENLOO ou VENLO, ville de Hollande (Limbourg), au milieu de landes incultes, sur la rive droite de la Meuse, avec un petit port, à 22 kilom. de Ruremonde; 8,000 hab. Fabriques d'épingles, d'aiguilles, de rubans et de velours, de savon.de pipes,-etc. ; raffinerie de sel. C'est une ville fort ancienne, qui a fait partie de la ligue hanséatique. En 1708, les alliés, sous les ordres de Marlborough, la "prirent aux Français. Le 10 novembre 1830, elle tomba au pouvoir des Belges, auxquels les traités l'ont reprise. Venloo, qui était une place forte, a été démantelée en 1871. Sa position, à la jonction de plusieurs chemins de fer, en fait un centre important.

VENNONS, en latin Vennones, peuple de l'empire romain, dans la partie méridionale de la Rhétie, au N.-E. du lac Larius (lac de Côme). Il habitait dans les Alpes Rhétiques le territoire situé à l'O. des Camuni et arrosé par l'Adda supérieure.

VENOISE, montagne de France (Savoie), par 450 24' 15" de Tatit. N. et 40 2912" de

VENT

longit. E, La Venoise a 3.863 mètres d'altitude.

VENOSA, la Venusia des Romains, villa du royaume d'Italie (Basilieate), district et à 15 kilom. E. de Melfi, chef-lieu de mandement ; 7,500 hab. Siège d'êvêché. Cette petite ville est bien bâtit-, au pied de l'Apennin, dans une plaine délicieuse et fertile ; on y remarque une jolie place, une magnifique cathédrale, l'abbaye de la Sainte-Trinité fondée par Robert Guiscard, quelques débris d'anciens édifices qui appartenaient & l'ancienne Venusia, patrie du poète Horace.

VEMtAY, bourg du royaume de Hollande (Limbourg), à 31 kilom. N. de Ruremonde; 4,800 hab. Fabriques de toiles, de souliers, de vinaigre ; tanneries, brasseries.

VENTs. m. (van — \ni.ventus, mot qui correspond au sanscrit vâta ou vâya, dérivé luimême de la racine vu, souffler, à laquelle se rattachent également le zend vâta, le persan wâd, bâd, l'ossète vad, le grec aêtês, l'irlandais bad, le kymrique gwynl, le gothique vinds, l'anglo-saxon wind et wedl-er, le Scandinave vitidr et vedr, l'ancien allemand wind et wetar, le lithuanien wejas et wetra, l'ancien slave vietru, etc.). Air atmosphérique qui se déplace en suivant une direction déterminée; mouvement de l'air ainsi déplacé : On gr and vent, c/hvent impétueux. Entendre souffler le vent. Se mettre à l'abri du vent. Etre emporté par un coup de vent. Les bateaux à vapeur ne connaissent plus de vents contraires sur l'Océan. (Chateaub.) Un vaisseau mal frété périt au premier vent.

La Fontaine.

Par un souffle des vents la prairie est fanée.

, Lamartine.

Sous les vents déchaînés la voile se déchire Et tombe avec les mâts.

A. Barbier.

— Air agité par un moyen quelconque :

Faire du vent avec son chapeau, avec «n soufflet, avec un éventail.

— Air en général : Un ballon plein de

VENT

— Respiration, souffle, haleine :

L'autre, plus froid que n'est un marbre,

Se couche sur Le nez, fait le mort, tient son vent. La Fontaine.

— ' Gaz qui se développe dans les voies digestives : Etre plein de vents. Avoir l'estomac plein de VENTS. Il Se dit particulièrement des gaz qui se uéveloppent dans l'intestin, et qui s'en échappent avec une sorte d'explosion : Lâcher un vent, des vents.

— Fig. Impulsion, cause qui entraîne ou qui produit un effet général : Le vent de l opinion publique. Le vent de l'adversité. Tous tes goûts, tous les sentiments sont les vents de la vie ; sans eux, on ne vogue pas. (De Ségur.) Le vent gui pousse la société moderne est au progrès et à ta liberté. (L. Grandeau.) Tous les vents sont bous,*pouruu qu'ils nous poussent. (De Lourdoueix.)

L'idée en soi renferme ou la paix ou la guerre; L'idée est un vent chaud qui féconde ou détruit.

A. Harbiek.

It Objet vain, vide, futile : -Je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot que l'enflure du cœur pour exprimer ta vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent. (Mme de S->v.) Je hais le vent doré qui gonfle la sottise.

A. de Musset.

Que d'orateurs guindés, dons un discours savant, Se tourmentent sans fin pour enfanter du tient!

Gilbert.

Je me figure un auteur Qui dit : Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. C'estpromettre beaucoup ; mais qu'en sort-il souvent? Du vent.

L'homme rien que vent ne respire;

L'ambitieux au veni aspire,

S'en patt, s'enfle et ne peut s'emplir.

Cette grosseur n'est qu'une enflure;

La peau se tend,; une piqûre

La fait à l'instant désemplir.

DUPLESilS-MOKNAT.

— Vent blanc, Nom que l'on donne au vent du sud, dans l'arrondissement de Vienne, en Dauphiné.

— Vent coulis, Vent qui passe par de petites ouvertures : Il vient par cette porte un vent coulis assez désagréable. (Regnard.) 11 Fam. Flatuosité lâchée clandestinement et sans bruit.

— Vent mâle. Emission de gaz accompagnée de bruit. 11 Vent femelle, Emission qui se fait sans bruit, et qui n'est trahie que par l'odeur.

— Vent du bureau, Ce qu'on connaît ou ce qu'on présume des dispositions où sont ceux de qui dépend la décision d'une affaire: Avoir le vent du bureau contre soi, pour soi. Prendre le vent ou bureau. Ou dit plus ordinairement air du bureau.

— Vent de mort, Cause, influence qui produit des morts nombreuses : Un vent dis mort soufflait sur la famille royale; tout tombait d'avance autour de Louis XIV prêt à tomber. (Laumrt.)

— Moulin à vent, Moulin que le vent fait mouvoir, il 5e battre contre des moulins à vent, Dépenser inutilement son courage, sou

VENT

énergie ; s'escrimer contre des ennemis imaginaires. Cette expression, empruntée à Cervantes, vient de ce que don Quichotte, son héros, se battait contre des moulins à vent, croyant attaquer des géants.

— Au vent, Flottant au gré du vent :

Oh ! que ne suis-jo au temps où, libre capitaine. Aussi lestu au combat que prompt & la frednine. Je courais par le monde, avec ma plume ati vent !

, L. Bouîluet.

— Le nez au vent, La tête haute, [jour nar- •guer ou pour chercher : Porter lu nez au vent.

Laissez-moi donc sous ma bannière.

Vous, messieurs, qui, le nés au vent.

Nobles par votre boutonnière, Encensez tout soleil levant.

BÉRtsoER,

— En plein vent, Dans un endroit découvert et exposé au vent ; S'établir en plein vent. Dormir en plein vent. Boutique, étalage en PLErN vent. Théâtre en plein vent. Café en plein vent. Il En plein vent ou de plein vent, Se dit des arbres fruitiers de haute tige qui sont exposés au vent de tous côtés, et non disposés en espalier, il P/einvent, Nom que l'on donne, à Paris, à une variété d'abricots généralement cultivée en plein vent.

t — Des quatre vents, De tous les points de l'horizon, et par extension De tous pays : Peuples- accourus des quatre vents, h Etre logé aux quatre vents, Etre logé dans une maison exposée aux vents, ouverte de tous côtés.

— Donner vent à un tonneau, à une pièce de vin, Y faire une ouverture, pour en laisser sortir les guz développés pendant le travail de la fermentation. || Donner vent au vin, Faire une ouverture au tonneau pour y faire entrer l'air. || Prendre du vent, Eu parlant du vin, S'aigrir en restant exposé à l'air.

— Aller selon le vent, Régler sa navigation sur le vent, suivre en naviguant la direction du vent, il Fig. S'accommoder aux temps, aux circonstances : J'ai un instinct qui me dit qu'il faut aller selon le vent. (H. Leclercq.)

— Aller comme le vent, plus vite que le vent, Marcher, courir extrêmement vite.

— Fendre le vent, Voler avec une grande rapidité. '

— Flotter au gré du vent, à la merci du vent, N être point gouverné, en parlant d'un navire, il Etre agité en divers sens par le souffle du vent : ■

Ses beaux cheveux épars flottaient au gré des vents.

C, Délavions.

— Mettre flamberge au vent, Tirer l'épée : Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne.

Molière.

Mettons flamberge au vent, s'ij vous plaît, mes

[agneaux J Regnaiui.

— Tourner, virer à tout vent, à tous les vents, au moindre vent, Changer fréquemment d'opinion, sous l'influence de causés extérieures :

L'opinion vire à tout vent:

G. Sakd.

Notre maire tourne d tout vent.

ÉÉKANOER.

— Regarder de quel côté vient le vent S amuser à regarder de côté et d'autre sans aucun dessein. H Fig, Observer le cours des affaires et les diverses conjonctures, pour régler sa conduite d'après ses observations.

— Avoir vent de quelque chose, En recevoir quelque avis, en être informé :

Cet homme avait marché de Cume à Bendvent Sans que le ministère en eût le moindre voit. '

Voltaike.

H N'avoir ni vent ni nouvelle, ni veut ni voix de quelque chose, Ne rien apprendre à ce sujet : Cependant on «'avait ni vent ni nouvelle de cette dame. (A. Houssaye.)

— Autant en emporte le vent, Se dit des choses auxquelles on s'engage ou qu'on se~ protnet a soi-même et qu'on n'exécute pas : Projets de femme, autant en emporte le vent.

La Cuaussée.

— Vendre du vent et de la fumée, Faire des promesses vaines ou qu'on né peut tenir.

— Quel bon vent vous amène ? Se dit à une personne qui arrive, pour lui témoigner qu'on est surpris et bien aise de la voir.

— Si te vent changeait, tu resterais défiguré, Se dit, dans certains départements, aux enfants quW veut empêcher de faite des grimaces, l'opinion dans ces pays étant qu'une personne surprise par un changement de vent nu moment où elle fait la grimace reste à jamais défigurée.

— Prov. Petite pluie abat grand vent, Une petite pluie fait ordinairement cesser un grand vent, et fig. Un peu de douceur apaise souvent un grand emportement; une cause légère, un petit inciÙÉ^t fait cesser quelquefois de grands troubles, de grandes querelles. S Selon le vent, la voile, Il faut proportionner ses entreprises à ses moyens, ou ses efforts au résultat que l'on veut obtenir, il D'un même vent on va à deux endroits opposés, Avec les mêmes moyens, on peut obtenir des résultats contraire?, u On va de

VENT

tout vent à un même endroit, Avec des moyens différents, on peut obtenir un même résultat.

Il A brebis tondue, Dieu mesure le vent, La Providence proportionne nos maux à nos forces, il Jeune gouvernement suit le vent, Un gouvernement nouveau cède aux événements et ne les domine pas. u II pleut à tous vents, Il peut toujours nous arriver malheur.

B II faut que te vent soit bien mauvais pour n'être bon à personne, Il est très-rare que ce qui est funeste aux uns ne soit pas heureux pour d'autres, il Le vent n'est ni chasseur ni pécheur, Le vent est défavorable à la chasse et à la pêche.

— Antiq. Vent tissu, Nom que les poëtes grecs donnaient à la gaze, pour exprimer sa transparence et sa finesse.

■ — Mar. Rose des vents, Figure dans laquelle sont marquées les directions des trentedeux vents qui ont reçu des noms dans la langue des marins. Il Vent frais, Vent médiocrement fort et bon pour faire la route. Il

Vent fait, Vent qui ne varie plus et qui parait devoir durer. H Vent forcé. Vent violent et plus fort qu'il ne faut, il Vents aii'-ses, Vents faits et réglés, que l'on trouve presque toujours, en certains parages, entre les tropiques. H Vents anniversaires ou étésiens , Vents qui reviennent régulièrement à une époque déterminée de l'année.-!! Vents journaliers, Vents qui soufflent à certaines heures du jour ou de la nuit. U Vents collatéraux, Nom donné aux vents qui soufflent exactement entre deux vents cardinaux, savoir, le nord-est, le nord-ouest, le sud-est et le sudouest. Il Vent de terre, Vent d'aval. Vent qui souffle de la terre vers la iner: Nous ne pouvons aller à la rade de Torbay qu'avec des vents d'ouest et d'ouest-sud-ouest, que nous appelons vents d'aval. (Tourville.) il Vent de mer, Vent d'amont, Vent qui souffle de la mer vers la terre. Il Vent arrière, Vent àpoupe, Bon vent, Vent qui porte directement le navire vers le point où l'on veut aller, u Vent debout, Vent devant, Vent contraire, Vent directement opposé à la route que l'on veut suivre. Il Fig. Avuir le vent en poupe, Etre favorisé par les circonstances, être en voie de succès : La démocratie a maintenant le vent en poupe. (Mich. Ghev.) Pour peu qu'en ce métier on ait le vent en poupe, Quinze acteurs bien choisis font une bonne troupe.

Boursault.

Il Sous le vent, Dans la direction que suit le vent : Avoir un navire, un écueiï sous le vent, h Dessous du vent, Position de celui qui est sous le vent : Dans un combat naval, c'est un grand désavantage que d'avoir te dessous du vent. U Sur le vent, Dans la direction opposée à celle que suit le vent, il Dessus du vent, Avantage du vent ou simplement Vent, Position de celui qui est sur le vent : Réussir à prendre le dessus du vent. Ruyter se trouva de la sorte séparé de son avant-garde et entièrement de Tromp, qui conservait le vent sur une partie de la division du viceamiral. (DEstrées.) il Pincer te vent, Serrer te vent, Rallier le vent ou au vent, Tenir te vent, Aller au plus près du vent, Disposer ses voiles de telle sorte que le navire suive du plus près qu'il est possible la" direction contraire à celle du vent. U Avoir vent et marée, Avoir le vent et la marée favorables pour la route qu'on fait, et lig. Etre tout à fait favorisé par les circonstances dans l'accomplissement de ses desseins. » Aller contre vent et marée, Avoir le vent et la marée contraires à la route qu'on veut tenir, et fig. Persévérer dans ses desseins malgré des circonstances tout à fait défavorables, il Aller tout d'un vent, d'un même vent, Faire route directe, sans changement de vent, entre le point de départ et le point d'arrivée, il Etre vent dessus vent dedans, Dans l'argot des marins, Etre en état d'ivresse.

— Artill. Air agité par k passage d'un, projectile : Le vent d'un boulet, d'une bombe, d'une balle, il Différence qui existe entre te diamètre de l'âme d'une bouche à feu et celui du projectile : Comme le vent est nuisible à la justesse du tir et est la cause principale des dégradations des bouches à feu, on lui donne tes moindres dimensions possibles; on est même parvenu, dans certaines pièces modernes, à le supprimer complètement. (Muigne.)

— Techu. Exposition des peaux à l'air pour les faire sécher, il Etre prise du vent, Se dit d'une peau dont la dessiccation a été poussée à tel point, qu'elle a perdu toute son humidité. Il On dit aussi évent.

— Véner. Odeur qu'une bête laisse dans les lieux où elle a été, où elle a passé : Le cerf est de plus grand vent que te lièvre. (Acad.)

Il Prendre te vent, Flairer : Le sanglier prend le vent de tous côtés avant que de sortir de sa bauge, n Chasser au vent, Aller dans le vent, Aller contre le vent en chassant, n S'en aller haut vent, Se dit d'un chien qui, le nez dans le vent, évente une bête d'une extrémité d'une enceinte k l'autre, n Quérir le gibier de haut vent, Le lancer en levant le nez.

— Chasse et manège. Porter au vent, Porter le nez au vent, Se^dit des animaux, surtout des chevaux, lorsqu'ils portent la tète hanta : Le cheval qui poète au vent pose tes pieds au hasard et s'expose ainsi à butter et à s'abattre. (Lecoq.) il Avoir du vent, Commencer à être poussif.

— Fauconn. Bander au vent, Se dit d'un faucon qui se tient sur les chiens en faisant

VENT

la crécerelle, il Tenir le bec au vent, Se dit du faucon qui résiste sans tourner la queue. U Fendre le haut du vent, Voler au-dessus du vent.

— Mus. Instruments à vent, Instruments de musique dont le son est formé par l'air qu'on y introduit et qui met les parois en vibration.

— Physiq. Fusil à vent, Fusil où l'air, comprimé dans la crosse, produit l'effet de la poudre dans les autres armes.

— Bot. Herbe du vent, Nom vulgaire de l'anémone pulsatille.

— Encycl. Météorol. Jusqu'à ce jour, il a été impossible de déduire une loi générale de l'ensemble des ohservations faites et connues, sur la direction des vents et les causes qui les produisent. Entre toutes ces causes, l'une des plus puissantes est sans aucun doute la prompte condensation des vapeurs dans lesein de l'atmosphère. On voit quelquefois tomber Om,ûl d'eau en une heure sur une grande étendue de pays, particulièrement dans les régions équatoriaies ; or, si l'on suppose que cette étendue soit de 400 kilomètres carrés, et que la vapeur qui est nécessaire pour produire ce centimètre d'eau sur cette surface soit dans l'air à l'état élastique, elle y occuperait un espace immense qui devien-' drait vide par cette condensation en gouttes de pluie, et ce vide ne peut se remplir sans exciter une grande secousse atmosphérique.

Les vents se propagent par impulsion ou par aspiration ; nous trouvons un exemple du premier mode dans le vent qui sort d un soufflet dans lequel l'air est comprimé ; le second mode est manifesté par le vent qui entre dans un soufflet où l'air est raréfié.

Toutes les causes qui amènent des changements dans la température de certaines parties de l'air atmosphérique y produisent nécessairement des mouvements dont la rapidité et la force varient selon les circonstances. Ainsi, la terre s'échanlfe plus vite que l'eau à mesure que le soleil s'élève sur l'horizon ; la portion d'air qui correspond au rivage devient plus chaude que la portion située audessus de la mer; des lors, celle-ci se trouvant plus dense se précipite vers la portion où la densité est moindre ; de là vient le vent qu'on appelle brise de iner. L'effet contraire se produit le soir quand le soleil se couche, et la brise de terre, e'est-à-dire un vent qui se dirige de la terre vers la mer, ne manque pas de se faire sentir. L'Afrique méridionale est très-fortement échauffée en été par les rayons solaires, tandis qu'en hiver les terres et les mers du Nord subissent des froids très-rigoureux. A chacune de ces différences de température correspondent des courants atmosphériques divers, qui en sont la conséquence. La différence de température entre les saisons extrêmes détermine les moussons, qu'on pourrait appeler brises des saisons. La /lifférence de température entre les tropiques et les pôles détermine les vents' alizés, dont la constance résulte de l'inégalité permanente de distribution de la chaleur solaire entre les régions atmosphériques de notre globe.

Le mouvement de la terre a également une grande influence sur les vents. Dans un ouvrage intitulé : Recherches météorologiques

VENT

(Berlin, 1837), M. Dove a donné une théorie des vents généraux, dont l'idée fondamentale, qui paraît due à Hadley (1735), est la suivante : < La vitesse de rotation de chaque po4nt de la surface terrestre est proportionnelle au rayon du parallèle qui passe par ce point. Nulle au pôle, cette vitesse est à son maximum à l'équateur. Dans l'état calme, on suppose que l'air prend' la vitesse du lieu audessus duquel il setrouve, et quand, par une cause quelconque, une masse d'air se meut le long d'un même parallèle, la rotation de la terre est alors sans influence sur sa vitesse. Si, au contruire, cette niasse se meut du pôle vers l'équateur, elle passe successivement par des points dont la vitesse de rotation est plus grande que la sienne, et, retardant ainsi sur le mouvement de la terre,- sa vitesse nous affecte comme si cette masse se mouvait de l'orient vers l'occident. Cette déviation est d'autant plus grande que la différence de latitude est plus grande entre le point de départ du courant et son point d'arrivée. »

A ces causes générales il se joint une multitude de causes particulières tirées de la forme ou de la hauteur des montagnes, des nuages, de l'électricité, etc. ; tout cela produit dans l'atmosphère une quantité innombrable de mouvements qui, se combinant et se traversant de mille manières, expliquent les tempêtes, les ouragans, les tourbillons, les courants supérieurs opposés aux courants inférieurs et en général tous les phénomènes météorologiques auxquels nous avons consacré des articles spéciaux dans ce dictionnaire.

Les vents prennent leurs noms de ceux des quatre points cardinaux, combinés deux à deux ou trois a- trois. Cette division ne suffisant pas, on a partagé la rose des vents en trente-deux quarts ou runibs de 11° 15'. Les vents ont la plus grande influence sur les marées et sur le régime des côtes ; aussi les redoute-t-on pour l'entrée et la sortie des ports. Les vents sont constants ou variables ; en France, ils rentrent presque tous dans cette dernière catégorie. On appelle vents régnants ceux qui soufflent le plus souvent dans chaque localité ; ainsi, dans la Mmiche, la direction'du vent régnant est O.-N.-O; suites côtes de Bretagne, O. et S. ; dans la Méditerranée O.-N.-O. C'est au vent qui suit cette direction que l'on a donné le nom da mistral.

Les vents les plus violents sont généralement ceux qui, venant du large, suivent la plus grande ligne droite qu'on puisse tirer sur la mer, sans rencontrer d'obstao'es à leur propagation. Ainsi, à Saint-Jean-de-Luz, le plus grand vent est celui du N.-O., dont la direction prolongée ne rencontre de terre qu'à la baie d'Hudson. i

Les vents sont à la fois des moteurs et des destructeurs-, pour la marine, ee sont eux qui font gonfler les voiles et permettent la marche des navires ; pour l'industrie, ce sont eux qui font tourner les ailes des moulins dits pour cette raison moulins à vent. Pour déterminer les effets qu'ils produisent comme moteurs et comme destructeurs, on a recherché par des expériences et des observations souvent répétées leurs vitesses et les pressions qu'ils exercent sur un mètre carré.

TABLEAU DES PRESSIONS RXKKCÉltS PAS LE VENT A DIFFÉRENTES VI I'KSSES CONTRE UNE SU1ÎFACB DUN MÈTRE CARRÉ, CHOQUÉE DIRECTEMENT.

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