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LA PAIX

La Paix était lille de Jupiter et de Thémis, déesse de la justice.

Elle avait pour mission de rétablir la bonne harmonie entre les mortels qui s'étaient pris de querelle.

Tout le temps elle courait, une grande carafe pleine d'eau à la main, sur les pas de la Discorde dont elle essayait d'éteindre la torche.

La Paix était dans les meilleurs termes avec toutes les déesses douces : Cérès, les Muses, Minerve, Pomone, Hébé, etc., etc.

p]llc s'accommodait aussi volontiers de la société des

dieux bien intentionnés, tels que : Bacchus, l'Amour et Vulcain.

Mais elle élait au plus mal avec ce vieux croûton de Mars qui l'irritait avec ses farces de s's'-officicr et ses gros propos de caserne.

Ils avaient ensemble des scènes épouvantables,

chaque fois qu'ils avaient le malheur cle parler politique.

Mars prétendait sans cesse que le plus noble métier était le métier des armes, et que tous les citoyens qui passaient leur vie à autre chose qu'à faire, entre deux campagnes, des absinthes au café du théâtre dans une ville de garnison, n'étaient que des propres à rien et de vulgaires pékins.

La Paix ripostait qu'à ses yeux, au contraire, le métier cle soldat n'en était pas un; qu'elle estimait bien davantage le plus humble des vidangeurs, bon père cle famille, que le plus chevronné des soudards, pilier obligé des cabarets et des maisons de joie.

A ces mots, Mars mordait sa chique avec fureur jurait comme un charretier, en traînant bruyamment sur les dalles de l'Olympe le bout cle son grand fourreau cle sabre.

— Vingt-cinq millions cle tonnerres de Sarrebruck!... vociférait-il, si vous n'étiez pas une femme !... je vous passerais ma baïonnette au travers du corps.

Alors la Paix lui répondait en souriant :

— Oh ! ne faites donc pas le délicat !... Avec ca que

vous vous êtes gêné le 2 décembre avec les nourrices du

boulevard Montmartre ! . . .

Cette cruelle allusion à l'un de ses brillants états de services ne manquait jamais son effet sur Mars. Elle l'exaspérait au plus haut point.

La Paix le savait très bien, et quand une discussion avec lui durait trop longtemps, elle se servait infailliblement de cet argument pour la clore.

Aussitôt que la Paix lui parlait de l'héroïque bombardement de la maison Sallandrouze, Mars se levait furieux, mettait son képi d'un geste courroucé et s'en allait en jurant et en claquant les portes.

Alors, pour passer sa mauvaise humeur, il se rendait au mess des officiers de l'Olympe et y absorbait force chopes et verres de cognac en compagnie de gens avec qui il s'entendait mieux, tels que : sous-préfets à poigne, vieux capitaines d'habillement et généraux commandant l'état de siège dans les nuages suspects.

Dans presque tous les pays de l'antiquité, il y avait un temple consacré à la Paix.

Mais ce qui prouve que les mortels n'étaient pas — et ne sont pas même encore — d'accord sur la façon de comprendre cette déesse, c'est qu'on la représente, tantôt tenant une corne d'abondance environnée des

attributs de l'art et de l'agriculture, et tantôt les ailes déployées tenant en main une palme, symbole de l'apaisement, mais aussi une massue et une lance, emblèmes fraternels de la mise en purée des humains les uns par les autres.

La première manière de représenter la Paix signifie tout simplement et tout honnêtement : la Paix par le travail. C'est la meilleure, à notre avis.

La seconde veut dire : la Paix par la victoire. Et, toujours à notre avis, cette formule ne vaut pas cher. Car sa traduction libre est à peu près celle ci :

— Tu étais moins fort que moi ; j'en ai profité pour t'administrer une horrible tatouille et te chiper ton argent. Je t'ai étranglé : on ne t'entend plus te plaindre. Puisque tu ne te plains plus, c'est que tu es content, et puisque tu es content, la paix est faite!... Que le calme renaisse et que tout soit oublié.

Voilà exactement ce que signifie la Paix obtenue par la victoire; c'est-à-dire le silence de la victime obtenu par son étouiïemcnt, Tordre à Varsovie obtenu par le massacre de tous les Varsoviens.

Si nous étions membre du jury au Salon, nous ne couronnerions pas un statuaire qui nous apporterait une déesse de la Paix dont l'attitude n'évoquerait que l'idée du triomphe de la force.

Ou alors nous exigerions que l'artiste écrivit sur le socle :

DÉESSE DE LA l'A IX PROVISOIRE

Car nous ne croyons pas qu'elle puisse jamais être bien solide ni bien longue, une paix dont le vainqueur seul peut s'applaudir.

Aussi préférons-nous de beaucoup à cette Paix fanfaronne, brandissant encore des armes victorieuses, la Paix, la vraie Paix ; celle qui, tout entière à son œuvre du jour, a la délicatesse de ne plus se montrer en public attifée de ses outils de meurtre, dans la crainte de paraître se souvenir des tueries de la veille.

Cette aimable déesse a subi, il y a quelques années, un affront cruel qu'elle ne méritait certainement pas.

Un arrêteur de diligences politiques , justement célèbre, voulant inspirer une grande confiance aux capitaux auxquels il faisait appel pour monter son bonorable industrie en grand, fît inscrire en tête de ses prospectus-boniment cette phrase restée célèbre :

V Empire, c'est la paix!

Aussitôt que le Robert-Macairo en question eut réuni l'argent nécessaire, il justifia son programme par une série de guerres plus bêtes, plus inutiles et plus désastreuses les unes que les autres.

Mais la Paix n'en fut pas moins très froissée que l'on se fût permis de comparer sa belle, noble et honnête ligure au grouin louche, vicieux et fourbe cle l'Empire.

Aujourd'hui, la Paix a peut-être plus de mal qu'elle n'en a jamais eu en aucun temps à se faire prendre au sérieux.

De récents événements ont irrité les cœurs, attisé d'anciennes rancunes, créé de nouvelles haines.

En un mot, la déesse ne semble pas, en ce moment, avoir beaucoup d'influence ni beaucoup de crédit.

Peu de fournisseurs accepteraient d'elle un billet payable dans dix ans.

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