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VERS l'oBIENT
Beaucoup d'historiens ont blâmé sévèrement Tindifférence aVec laquelle Antoine à Alexandrie se désintéressa de la chute de Pérouse. Ils croient que, s'il était venu alors prendre en Italie le commandement de son armée, il aurait pu aisément avoir raison d'Octave (1). Et tous, continuant le roman d'amour de Cléopâtre et d'Antoine qu'ils font commencer à l'entrevue de l'arse, décrivent le séjour à .Alexandrie comme une longue fête insouciante, pendant laquelle Antoine s'abandonna aux plaisirs et oublia tout le reste (2). Il faut remarquer cependant que le siège de Pérouse commença à la fin de l'automne de l'année 41, époque pendant laquelle la navigation de la Méditerranée était suspendue. Antoine n'en eut donc connaissance qu'au
(1) Voy. Seeck, Kaiser Augusiu$ Bielefeld und Leipzig, 1902, p. 69.
(2) Voy. Plutarqob, Ant., 2â-2ô; Dion, XL VIII, 27; Appibw, B. C, V, 11.
printemps de Tannée 40, quand le siège était déjà fini. Il convient aussi de considérer que, s'il ne pouvait guère abandonner ses plus proches parents, il ne pouvait pas non plus approuver l'absurde politique de son frère et de sa femme, qui semblaient ne pas se rendre compte que le parti populaire était maintenant dans l'armée, qu'il était l'armée elle-même. Enfin, s'il n'est pas douteux que Marc-Antoine s'adonna aux plaisirs cet hiver-là dans l'immense et somptueux palais des Ptolémées, il est certain aussi qu'il s'occupa de choses sérieuses, voire même du problème le plus sérieux qui pouvait se présenter alors au chef de la République, au plus illustre magistrat de l'empire. Si Gléopâtre l'avait invité à venir à Alexandrie, ce n'était pas seulement pour en faire son amant et pour le distraire; c'était aussi pour lui répéter les offres que probablement elle avait déjà faites à César, quatre ans auparavant, quand elle était revenue à Rome tout exprès. Elle lui offrait de devenir roi d'Egypte en l'épousant. Sans doute Gléopâtre se servait, pour persuader Antoine, de tous les moyens dont elle pouvait disposer; mais il ne faut pas pour cela voir dans ce projet de mariage une simple tentative ae séduction femmine. Il y avait dans ce projet un plan politique très ingénieux qui fait honneur à l'intelligence de Gléopâtre : elle voulait essayer de sauver par ce mariage l'Egypte du sort commun des autres peuples méditerranéens, je veux dire de l'esclavage romain. Par une politique très rusée, en l'achetant au poids de l'or aux partis qui s'étaient succédé au gouvernement de Rome, l'Egypte avait pu jusque-là garder son indépendance; mais il était impossible qu'on se fît, même à Alexandrie, de grandes illusions sur ce point, pour l'avenir. La richesse de l'Egypte était trop grande pour ne pas réveiller les convoitises du
ANTOINE ET CLËOPÂTRE 3
l'Italie ruinée; et son gouvernement trop faible et trop désorganisé pour résister longtemps. Au point de vue économique et intellectuel, l'Egypte était le seul pavs complet du monde antique; elle avait une agriculture florissante, une industrie prospère, un commerce étendu, des écoles célèbres, une vie artistique intense. Très fertile, admirablement cultivée, elle récoltait presque tout le lin dont étaient tissées les voiles qui s'ouvraient sur la Méditerranée; elle produisait plus de giain qu'il n'en fallait pour nourrir sa population très dense, et elle pouvait en exporter. Son industrie était la première du monde méditerranéen, grâce .aux nombreux et habiles artisans d'Alexandrie, qui fabriquaient chez eux les tissus les plus délicats, des parfums, des verres, des papjTus et mille autres objets que de riches marchands exportaient ensuite dans tous les pays. L'Egypte était le pays du luxe et de l'élégance; elle envoyait un peu partout, et même en ItaUe. ses peintres, ses décorateurs, ses stucateurs, ses mo' dèles d'objets de luxe ; centre d'étude très fameux, elle voyait venir les étudiants des pays les plus éloignés, et même de la Grèce, fréquenter les écoles de médecine, d'astronomie et de littérature que le gouvernement royal entretenait à Alexandrie. Son commerce enfin était très étendu et très lucratif; car elle n'exportait pas seulement partout ses produits indus* triels en échange des métaux précieux qu'elle accumulait; elle détenait aussi la majeure partie du commerce avec l'Extrême-Orient, avec l'Inde, et avec la terre fabuleuse des Sères. Mais si brillant, quand on considère l'Egypte au point de vue de la richesse et de la culture, le tableau devient sombre quand on étudie son état politique et social. La vieille et glorieuse monarchie des Ptolémées agonisait. La division du travail,
qui est un résultat véritable de la civilisation, avait été poussée à un tel point en Egypte, qu'elle avait étouffé tout esprit de solidarité sociale et nationale. Les métiers, les professions, les familles, les individus, ne songeaient qu'à leurs intérêts et à leurs plaisirs. Un égoïsme affreux, une indifférence invincible pour tout ce qui ne les touchait pas immédiatement, isolait les groupements sociaux dans toutes les classes, depuis les cultivateurs des grandes propriétés, des biens de mainmorte, des domaines royaux, qui vivaient dans une sujétion voisine de la servitude; depuis les métayers libres, laborieux, mais qui s'appliquaient seulement à grossir leur épargne; depuis la plèbe ouvrière et cosmopolite, qui travaillait avec intelligence, mais qui était remuante et sanguinaire, jusqu'à la classe opulente des marchands qui s'étaient fixés en Egypte comme au meilleur carrefour des grandes routes du monde; jusqu'aux riches propriétaires qui déployaient un luxe merveilleux, qui considéraient la cour comme le modèle suprême du faste et de l'élégance, mais qui ne formaient pas une aristocratie politique et militaire, et qui, par indolence et par orgueil, se laissaient éloigner des hauts emplois par des eunuques, des affranchis, des aventuriers, des étrangers; jusqu'à la caste sacerdotale qui ne songeait qu'à augmenter ses richesses et sa puissance; jusqu'à la bureaucratie, nombreuse, bien disciplinée en théorie, mais corrompue, avide d'argent et peu consciencieuse; et enfin, jusqu'à la cour, pieuvre insatiable, engloutissant l'argent et les métaux précieux, nageant dans les intrigues, les crimes, les petites révolutions dynastiques, que des factions minuscules ourdissaient dans rindifférence universelle, avec infiniment d'ingéniosité et de scélératesse. Ce royaume en décadence était ainsi à H fois
inerte et agité. Avec une administration grandiose, i\ laissait tout dans Tabandon, et môme les canaux du Nil; avec une monarchie où les rois étaient divinisés encore vivants, il était continuellement déchiré par des révolutions de palais, qui ne faisaient durer ses rois que quelques années, et empêchaient de porter remède à ses moindres misères politiques; riche comme il Tétait, il n'avait pas d'armée, et, pour disposer de quelques troupes, il était obligé de recruter les esclaves qui fuyaient des autres pays; il était plein d'hommes de haute culture et de grande intelligence, mais il ne savait lutter contre Rome qu'au moyen d'intrigues bizarres et compliquées (i). Peu à peu sa diplomatie en était à la fin arrivée à offrir sa reine comme une prostituée à un proconsul romain. Le gouvernement féminin de Gléopâtre avait de nombreux adversaires, surtout dans les classes élevées, sans que nous en sachions la raison; peut-être à cause de la honte de ses intrigues avec César et avec Antoine, à cause de son avidité insatiable, de sa cruauté capricieuse^ du désordre de son gouvernement de favoris (2). Se sentant menacée, elle avait pensé à se sauver elle-même, et l'Egypte avec elle, par une alliance avec Rome; et elle avait essayé de conclure cette alliance en se faisant épouser par César. Ce projet ayant échoué, elle essayait de le réaliser avec Antoine; quand celui-ci serait roi d'Egypte, quand le gouvernement égyptien pourrait disposer des légions romaines, l'indépendance de l'Egypte et la monarchie de Gléopâtre seraient à l'abri de tout danger.
(1) Voy. le beau travail de C. Bar b agallo. Le Relazioni poli^ ticUe di Roma con VEgitto, Roma, 1901.
(2) Dion, LI, 5 : uoXXoù; xòiv Trpwxtùv, Ats xal iti oî (Gléopâtre) àx8o|iév(i>v. Ce passage, bien que trop court est important, et il explique toute la politique de Cloopâtre.
Il n'est pas difficile de découvrir quel était le point faible de ce projet. Si peu profond que fût l'esprit d'Antoine, il ne pouvait pas ne pas l'apercevoir. Si la crise où se débattait la République concentrait depuis quelques années la direction de l'empire romain dans les mains de deux ou trois chefs militaires, ces chefs représentaient, mais ne personnifiaient pas l'Etat comme des rois régnant par droit de famille; ils ne pouvaient donc pas conclure d'alliance par mariage. Un mariage entre un proconsul et une reine d'Orient aurait été jugé en Italie et par les soldats ou comme un crime de haute trahison, ou comme une étrange folie. Malgré cette difficulté, le projet de Cléopâtre avait quelque chance de réussir, au moins en partie, grâce aux difficultés de la situation où se trouvait Antoine, grâce surtout au nouveau projet qu'il préparait : la conquête de la Perse. Antoine était, bien plutôt qu'Octave, le disciple et l'héritier politique de César. Pendant les six derniers mois de la vie de César, tandis qu'Octave était à Apollonie, Antoine était devenu à Rome le confident le plus intime du dictateur; il avait connu ses pensées les plus secrètes; il s'était emparé après sa mort de tous ses papiers, entre autres des plans de la guerre que César préparait contre la Perse. Quoi de plus naturel que, la guerre civile étant terminée, une fois maître d'une situation exceptionnelle, l'idée lui vînt de reprendre les grands projets conçus par le dictateur dans le crépuscule orageux de sa vie, et dont il était peut-être le seul à connaître les détails? Or, parmi ces projets, la guerre contre la Perse devait lui paraître le plus important. Si César lui-même, malgré son génie et ses victoires, n'avait pas cru pouvoir dominer la situation sans cet éclatant succès dans une guerre extérieure, pouvait-il, lui Antoine, se faire
l'illusion qu'il réussirait dans une situation beaucoup plus désastreuse? Tout manquait au gouvernement des triumvirs : l'argent et le prestige. Seule la conquête de la Perse, comme César l'avait dit, pouvait donner l'un et l'autre à son gouvernement et faire de lui, pour toujours, le chef de la République. Sans doute Tentreprise était difficile : mais César, c'est-à-dire le plus grand général de son époque, lui avait laissé un plan de campagne où tous les détails avaient été étudiés, depuis le nombre des légions jusqu'à la route à suivre. Antoine n'aurait qu'à exécuter avec intelligence et énergie ce plan. Les probabilités de succès devaient donc, et avec raison, lui sembler très grandes. En somme, la plus grosse difficulté pour cette entreprise était encore le manque d'argent; et c'est sur cette difficulté que Cléopâtre pouvait compter pour réussir, au moins en partie, dans ses projets. L'Egypte était encore un pays très riche; la famille royale y possédait le seul grand trésor de métaux précieux que Rome n'eût pas encore mis au pillage dans le monde méditerranéen. L'alliance avec l'Egypte, proposée par Cléopâtre, pouvait mettre à la disposition d'Antoine les moyens matériels nécessaires pour exécuter le grand plan de César.
Mais le projet de Cléopâlre était si audacieux et si étrange qu'il n'est pas surprenant qu'Antoine ne se soit pas décidé à l'adopter cet hiver-là. Un événement imprévu vint d'ailleurs déranger, au printemps de l'an 40, les discussions d'Antoine et de Cléopâtre. De même qu'il y avait eu, en l'an 41 , en Italie, une parodie de la guerre sociale, on vit commencer en l'an 40, en Asie, une parodie de la guerre contre Mithridate. Les petits princes de Syrie qu'Antoine avait chassés (4),
(4) Appien, B. C, V, 10.
P GnANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
et Antigone, le prétendant au trône de Palestine^ auquel il avait refusé son appui (i), s'étaient entendus pendant l'hiver pour engager les Parthes à envahir les provinces romaines, en leur disant que la Syrie et l'Asie, efrra3^ées des contributions énormes dont Antoine les accablait, accueilleraient volontiers Jes envahisseurs. A la cour de Ctésiphon, le fils de Labiénus, qui y était venu après la bataille de Philippes, se proposait pour diriger une partie de l'armée des Parthes, imitant les fugitifs italiens qui, après la guerre civile, avaient dirigé l'armée de Mithridate (2). Antoine était à Alexandrie ; dans la Syrie qui était gouvernée par Décidius Sacsa et dans l'Asie qui était gouvernée par Titus Munacius Plancus (3), il n'y avait que les anciennes garnisons de Gassius, qui avaient reconnu le nouveau maître. Une surprise pouvait réussir. Au printemps, en effet, vers le mois de février, Antoine fut informé qu'une armée sous les ordres de Labiénus et de Pacorus, fils du roi des Parthes, envahissait la Syrie par Ctésiphon et Apaméia (4). Antoine dut donc se résoudre pour Tinstant à abandonner ses beaux et vagues projets d'un empire asiatique, et s'éloigner de Cléopâtre; il partit d'Alexandrie au commencement du
(1) JosRPH, -4. /., XIV, xm, %
(2) Dion, XL VIII, 24.
(3) Le Plancus, gouverneur de l'Asie dont parle Dion, XLVIII, 24, ne peut être Lucius, qui pórit dans la guerre de Porousô. C'est donc Titus.
(4) Plutarqdiì, Ant.f 30, dit qu'Antoine reçut les nouvelles de Byrie et celles d'Italie en môme temps, à Alexandrie; Appien, JB. C, V, 52, dit au contraire qu'il ne reçut les nouvelles d'Italie qu'étant dója en Asie, à Ephèse probablement. La version d' Appien est la plus vraisemblable ; en effet, Antoine en Egypte pouvait recevoir plus vite les nouvelles de Syrie que celles d'Italie. D'autre part l'invasion des Parthes lut préparée pendant l'hiver; il put donc en ótre informò à temps, et il dut partir immódìatemeut, car le danger était sérieux.
mois de mars avec une petite flotte et fit voile vers Tyr, où il semble s'être rendu compte que, pour repousser l'invasion, il fallait faire venir de sérieux renforts de Macédoine et d'Italie. Se résignant à abandonner momentanément la Syrie à l'ennemi, il résolut de se rendre par Chypre et Rhodes en Asie et de là en Grèce, pour y réunir une grande armée, et pour revenir ensuite en Orient et repousser les Parthes. Quand il fut parti, les petites garnisons des villes, surprises par des forces supérieures, ne tardèrent pas à se rendre. Décidius seul essaya un instant de résister à Apaméia, mais, comme Labiénus cherchait à corrompre sft« soldats qui étaient tous d'anciens légionnaires de Brutus et de Gassius, il eut peur d'être trahi et il s'enfuit bientôt à Antioche ; Labiénus, informé de sa fuite, prit et fit mettre à mort la petite garnison presque tout entière, le poursuivit jusqu'à Antioche, mit le siège devant la ville et s'en empara, obligeant Décidius à s'enfuir encore une fois en Gilicie. La Syrie et la Phénicie étaient déjà à peu près au pouvoir des Parthes, à l'exception de Tyr, où s'étaient réfugiés les Romains des environs, comme en 74 ils s'étaient réfugiés à Ghalcédoine, quand Mithridate avait envahi la Bithynie. Gependant Pacorus se rendait en Palestine avec une partie de son armée, tandis que Labiénus marchait avec l'autre à la conquête de la Gilicie (1). A Éplièse, Antoine trouva les courriers d'Italie, qui
(i) Voy. Dion, XLVIil, 24-26. — Dion indique (XLVÏII, 2r.) la vraie raison pour laquelle Antoine ne s'arrêta pas à Tjt : il n'y avait en Syrie que d'anciennes garnisons de Cassius, faibles et peu nombreuses; les légions d'Antoine étaient en Italie, en Gaule et en Macédoine. Dion, cependant, après avoir donné la raison plausible, y ajoute des considérations ridicules ; il s'obstine à considérer Antoine comme un liomme à qui l'amour de Cléopâtre avait fait perdre son bon sens.
rinformèrent du siège de Pérouse, et de la confusion terrible qui était survenue dans son parti après la chute de cette ville. C'étaient là de nouvelles et très graves difficultés pour le triumvir, qui se trouvait déjà engagé dans une guerre contre les Parthes. L'édifice dressé avec tant de peine à Philippes, et qui quelques mois auparavant semblait défier les siècles, allait-il s'écrouler tout d'un coup? Le massacre de Pérouse avait épouvanté ses amis et ses parents, et ils étaient tous en fuite. Fulvie, escortée de 3,000 cavaliers que lui avaient envoyés ses généraux, était allée s'embarquer à Brindes, pour se rendre en Grèce et attendre Antoine à Athènes (1); Plancus avait abandonné le commandement de ses trois légions et s'enfuyait avec Fulvie; sa mère Julie s'était enfuie auprès de Sextus Pompée qui l'avait accueillie très aimablement (2); Asinius Pollion s'était jeté avec son armée dans le delta du Pô, où il allait se tenir sur la défensive (3); Ventidius Bassus, à ce qu'il semble, s'était dirigé sur Brindes (4). Tous cherchaient à s'approcher du rivage pour être en communication avec Antoine; un grand nombre des partisans de Fulvie et de Lucius s'étaient enfuis, les uns auprès de Sextus Pompée, les autres pour chercher un refuge auprès d'Antoine lui-même. Parmi ceux-ci étaient le fils de Servilia, Marcus Junius Silanus, et Tibérius Glaudius Néron, qui s'embarqua fur-
(1) Appien, B. C, V, 50, Cette fuite ne pouvait pas être très rapide, et cela explique comment Fulvie et Antoine se rencontrèrent à Athènes.
(2) Appien, B. C, V, 52; Dion, XLVIII, 15.
(3) Velléius, c, II, 76. C'est à cette époque que l'on dut imposer aux Padouans les contributions en armes et en argent dont parle Mackoue,!, XI, 21. Il me semble cependant qu'Appien ne pouvait guère avoir les sept légions que lui attribue Velléius.
(4) Appien, B. C, V. HO.
tivement à Naples avec sa femme, filJe de ce Livius Drusus qui s'était tué à Philippes, et avec un jeune enfant d'un peu plus d'un an, qui, singulier caprice de la fortune, devait être un jour l'empereur Tibère (1). Octave restait seul maître de l'Italie : maître cruel et terrible, dont le caractère semblait empirer chaque jour. Dans les procès intentés à des plébéiens, à des affranchis, à des étrangers, il rendait avec tant de facilité des sentences de torture^ de mort, de crucifiement, que le peuple lui avait donné le nom de bourreau (2); il fréquentait la pire société et jouait avec frénésie (3); il remplissait Rome du scandale d'une débauche effrénée, envoyant demander chez elles les belles matrones qui lui avaient plu en passant. Et elles étaient obligées de se rendre aussitôt à son invitation (4). Ombrageux et jaloux de tout le monde, malgré sa puissance, il ne se fiait à aucun de ses collaborateurs. Agrippa lui-même, dont il commençait à apprécier l'intelligence et qu'il avait fait cette année même préteur, bien qu'il fût très jeune, se plaignait de cette jalousie et se tenait sur ses gardes, pour ne pas trop y donner prise (5). En réalité, sa victoire et cette espèce de dissolution universelle qui l'avait suivie l'avaient jeté dans la plus grande frayeur ; et la peur le rendait cruel. Il savait que Fulvie, dont il exagérait comme tout le monde la puissance sur l'esprit de son mari, pousserait celuici à la vengeance. Il savait qu'Antoine était plus fort que lui, qu'il disposait d'armées puissantes et d'amis fidèles. Il savait que Sextus Pompée prodiguait à la
{{) Velléius, II, 75; Suétone, Tibère, 4.
(2) Suétone, Aug.^ 70; Sénèque, De clem, I, i, 4 : «» aduleseentia caluit, arsit ira.
(3) &VÉ70KE, Aug., 70.
(4) Dion, LVI, 43; Zonaras, X, 38 (544H
(5) Voy. Dion, XI IX, 4.
mère et aux partisans d'Antoine des amabilite's qui mettaient le comble à son inquiétude, en lui faisant entrevoir la possibilité d'une alliance entre lui et son collègue. Et il tâchait de se défendre en répandant autour de lui la terreur, en cherchant à s'attacher les soldats par tous les moyens, et en ourdissant des intrigues perfides. Il avait commencé par livrer l'Italie aux vétérans. Gomme si l'horrible massacre de Pérouse n'eût pas encore assouvi sa cruauté, il avait confisqué presque tout le territoire de Norcia, parce que les citoyens avaient élevé un monument aux victimes de la défense de la ville, avec une inscription disant qu'ils étaient morts pour la liberté, et qui indiquait combien la bourgeoisie aisée d'Italie regrettait l'ancienne république (i). Il avait hâté la création des colonies, fait des largesses à tous les vétérans de César, et remplacé dans la Cisalpine Asinius PolHon par Alfénus Varus. Maintenant il s'efforçait par tous les moyens de débaucher les légions d'Antoine. Agrippa avait réussi à faire passer sous ses enseignes deux des légions abandonnées par Plancus, mais la cavalerie était allée retrouver Sextus Pompée et la troisième légion avait rejoint Ventidius (2). Un moment Octave semble avoir cherché à corrompre Calénus, Ventidius et Asinius, en dissimulant la chose sous des tentatives pour conclure la paix (3); mais il ne réussit pas, car personne ne se fiait plus à lui, et Antoine jouissait d'un trop grand prestige. Cependant Antoine approchait rapidement de la Grèce et Fulvie allaita sa rencontre. L'arrivée imminente de son collègue lui causa de si grosses inquiétudes, qu'à la fm de mai il s'adressa, pour qu'elle inter»
(1) Dion, XLVIII, 13; Sdétonb, Aug., 18,
(2) Appikn, B. C, V, 50.
(3) Id., ibid., V, 50-54.
cédât en sa faveur auprès d? son fils, à la mère de Sextus, à cette Mucia que le grand Pompe'e avait répudiée à son retour d'Orient, parce qu'il la soupçonnait d'adultère avec César (1). Il conclurait donc une alliance avec Pompée, plutôt que de s'humilier devant Antoine et devant Fulvie? Véritable monstre, ayant tous les vices hideux des tyrans, la violence, l'orgueil, la luxure et la perfidie, Octave faisait horreui
(1) La chronologie de ces intrigues est très obscure; j'ai essayé de la rétablir en partant de la seule date précise que nous donne Dion, XLVIII, 20; c'est qu'Octave partit pour la Gaule à un moment tel que Sextus, l'ayant su, put préparer une attaque sur les côtes d'Italie, à l'époque des jeux apoUinaires (c'est-à-dire vers le milieu do juillet). Gela veut dire qu'Octave partit dans la seconde moitié de juin. Puisque Dion, XLVIII, 20, dit qu'Octave partit quand il sut que les démarches auprès de Sextus avaient échoué, celles-ci durent donc avoir lieu en avril ou en mai. Les démarches auxquelles fait allusion Dion (XLVIII, 20) sont ceUes dont il a déjà parlé (XLVIII, 16), c'est-à-dire celles dont fut chargé Mucia; elles semblent avoir été faites au moment du mariage de Scribonia, et, comme ce mariage, à la suite de l'alliance proposée par Sextus à Antoine. ArpiBN, B. C, V, 53, raconte les choses d'une façon différente : tl dit qu'Octave eut connaissance de l'alliance proposée par Sextus à Antoine à son retour de Gaule; et c'est après ce retour qu'il place les démarches pour le maxiage sans parler de Mucia. La chronologie d'Appien doit être exacte, car il n'est pas possible que ce mariage ait été aussi l'objet des démarches du mois de mai; ces démarches, d'après Dion lui-même, échouèrent, en sorte qu'à la fin de juin Octave savait que Sextus se disposait à attaquer les côtes d'Italie, et alors il n'aurait pas célébré le mariage qui lui devenait parfaitement inutile. Les démarciies doivent donc avoir eu lieu plus tard, à une autre époque. Mais la contradiction peut être résolue, si l'on ne mêle pas, comme l'a fait Dion, XLVIII, 16, l'intervention de Mucia avec les démarches pour le mariage. Au mois de mai, Octave envoya Mucia auprès de Sextus, pour l'amener à la paix, mais sans résultat ; au mois de juin, il partit pour la Gaule où il resta tout le mois de juillet; de retour au mois d'août, il eut connaissance des pourparlers engagés entre Sextus et Antoine, et il chercha alors à les entraver en proposant ce mariage. Le fait qu'Appien parle des démarches pour ce mariage, sans nommer Mucia, confirme bien cette hypothèee.
à l'Italie. Cependant, chose étrange pour un tyran, il avait quelques vrais amis, entre autres son maître Athénodorus de Tarse, et un certain Mécène dont nous ne savons comment il avait fait la connaissance, et qui était issu d'une famille qui avait autrefois régné en Étrurie. Octave les avait toujours auprès de lui, et acceptait d'être conseillé par eux. Chose encore plus extraordinaire de la part d'un tyran, il écoutait avec patience leurs remontrances, reconnaissait parfois ses torts et promettait de s'amender (1). La perversité d'Octave venait-elle d'une nature mauvaise et incorrigible, ou n'était-elle qu'une crise violente d'une jeunesse maladive, corrompue par le pouvoir, endurcie par la haine et par la peur? C'était là le grand problème que l'avenir devait résoudre.
Certes il ne voulait pas la guerre, mais il ne voulait pas non plus s'humilier devant Fulvie et Antoine, ni se montrer faible aux yeux de l'Italie; et, pour préparer sa défense, il précipitait la guerre. Dans la seconde moitié de juin, il avait appris que Mucia n'avait pas réussi à lui gagner l'appui de Sextus Pompée, et que celui-ci, enhardi par ses forces croissantes et poussé par les émigrés, se disposait à dévaster les côtes d'Italie (2); il avait aussi appris à la même époque que Calénus était mort en Gaule et que son jeune fils avait pris le commandement des onze légions. Dans l'embarras où il se trouvait, il avait alors pris le parti téméraire de charger Agrippa de défendre l'Italie contre Sextus et d'aller lui-même en Gaule tenter de suborner les légions
(l)DioN, LV, 7; LVI, 43; Zonaras, X, 38 (544). — Ces faits, doivent appartenir à la première moitié de sa vie, car ils sont trop en désaccord avec la modération qu'Octave montra, quand il eut pris le titre d'Auguste.
(2) Dion, XLVIII, 20
ANTOINE ET CLEOPAtRE 45
de Calénus (i), espérant les de'tacher facilement de leur nouveau chef et avec cet appoint balancer l'alliance probable de Sextus et d'Antoine. Vers ce moment, et peu de temps après qu'Octave fut parti de Rome, Antoine arrivait à Athènes, où avait lieu sa rencontre avec Fulvie, rencontre d'où tout le monde craignait de voir sortir la guerre. Mais Antoine, lui non plus, ne désirait pas la guerre, car la situation était devenue trop mauvaise en Orient. Il n'était vraiment plus question là-bas, tant s'en faut, de l'empire de Cléopâtre ! Labiénus avait envahi la Gilicie et l'Asie, il avait tué Décidius Sacsa; il s'était emparé sans difficulté de toutes les villes à l'exception de Stratonice, de Mylasa et d'Alabanda (2), obligeant le gouverneur à s'enfuir dans les îles (3) ; en sorte que, même si Antoine en voulait à mort à Octave, il était obligé de s'occuper avant tout de ces provinces d'Orient qui étaient en train de lui échapper. Il semble en effet avoir reproché durement à Fulvie ses folies (4); et, en attendant qu'Octave revînt de la Gaule (5), il s'occupa de réunir des forces
(1) Au sujet du départ d'Octave, voyez Dion, XLVIII, 20. Appien, B. C, V, 51, nous dit qu'il partit de Rome après avoir appris la mort de Calénus, et la chose est vraisemblable. Dion, XLVIII, 20, en nous disant qu'Octave avait déjà tenté de corrompre l'armée, fait allusion aux premières et vagues tentatives de corruption faites par Octave. Celles-ci ayant échoué. Octave ee rendit auprès des légions dès qu'il sut que Calénus était mort.
(2) Dion, XLVIII, 26. Voyez au sujet de Mylasa la lettre d'Octave qui a été retrouvée dans une inscription . Lebas-Wad- DiNGTON, 3, Asie Mineure, 441.
(3) Dion, XLIII, 26.
(4) Voy. Appien, B. C, V, 52.
(5) Si on suppose qu'Antoine arriva en Grèce tandis qu'Octave était en route pour la Gaule, on s'explique que l'on ne retrouve pas trace de pourparlers engagés entre Octave et Antoine. Celui-ci attendit le retour d'Octave; mais, quand Octav*
«fi GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
pour élre prêt aux événements, mais sans céder nullement aux instigations de Fulvie et des nombreux ennemis de son collègue. Vers le mois de juillet arriva à Athènes sa vieille mère, que lui envoyait Sextus avec une escorte de personnages éminents, parmi lesquels étaient le proscrit Gaïus Sentius Saturninus et Lucius Scribonius Libon; cette ambassade venait lui proposer d'une façon très nette Talliance de Sextus Pompée pour combattre Octave. Bien résolu à ne pas provoquer la guerre et à ne pas se ladsser surprendre sans être bien préparé, Antoine répondit qu'il était reconnaissant à Sextus de sa proposition, et que si Octave ne teiiait pas les engagements qu'il avait pris à Philippes, il consentirait à s'unir à lui ; dans le cas, au contraire, où Octave tiendrait ses engagements, il s'efforcerait de réconcilier Sextus avec son collègue (i). Antoine et Octave s'observaient ainsi avec défiance; ni l'un ni l'autre ne désiraient la guerre; mais ni l'un ni l'autre ne voulaient non plus prendre l'initiative de la paix. Un tel état de choses ne pouvait guère se prolonger. Octave avait réussi en Gaule à débaucher les légions de Galénus; et, après les avoir mises sous le commandement de Salvidiénus, i! revenait à Rome vers la fin de juillet ou au commencement d'août, toujours plein de craintes et d'incertitudes. La révolte des légions d'Antoine était-elle pour lui un avantage bien réel? Gela n'allait-il pas provoquer la guerre? En outre, ces légions lui seraient-elles fidèles? De retour à Rome, il put recueillir de plus amples renseignements sur les pourparlers qui avaient eu lieu entre Antoine et Sextus, sans savoir cependant
revint, les pourparlers n'étaient plus possible», parce que l'on Avait eu connaissance du la révolte des légions en Gaule. ({) A^riEN, H. C, V, 5:î.
ANTOINE ET CLÉOPâTRE il
avec certitude si Talli ance avait été conclue ou non. Sextus avait entrepris de tourmenter les côtes d'Italie, mais Octave ne savait pas s'il le faisait sur sa propre initiative ou d'accord avec Antoine. Quoi qu'il en soit, pour entraver l'alliance qui était au moins possible, Octave envoya Mécène auprès de Lucius Scribonius Libon, le beau-père de Sextus et son conseiller le plus influent à cause de la vieille amitié que lui avait portée son père, et il lui fit demander en mariage sa sœur Scribonia, qui était plus âgée que lui à ce qu'il semble, et qui avait déjà été la femme de deux anciens consuls (1). Scribonius, se réjouissant fort de la chose, écrivit aussitôt à Rome qu'il fallait que ce beau mariage fût accompli sans retard; et le triumvir, qui, depuis la trahison des légions, était certain d'être attaqué par Antoine, en pressa la célébration qui eut lieu probablement au mois d'août, excitant les risées de Rome tout entière. Octave s'efforçait en même temps de faire croire aux vétérans qu'Antoine ne s'alliait avec Sextus que pour restituer aux anciens propriétaires les terres qui leur avaient été assignées (2); et il chercha enfin à se réconcilier avec Lucius Antonius à qui il donna le gouvernement de l'Espagne (3). Lucius accepta, et, à partir de ce moment-là, on ne trouve plus trace de lui : il est probable qu'il ne tarda pas à mourir; nous ne savons pas si ce fut de mort naturelle.
Octave ne se trompait pas cette fois. Quand on sut en Grèce que le fils de César avait enlevé à son collègue sa meilleure armée, Fulvie et le parti de la guerre l'emportèrent (4). Antoine prit aussitôt l'offensive; il
(4) Appien, B. C, V, 53; Suétûnk, Aug., iti.
(2) Appien, B. C, V, 53.
(3) Id., ibid., V, o4.
(4) Aucun historien rtt nous dit que le motif des lîostilit<js ait
fit monter une partie des légions de Macédoine sur des vaisseaux qu'il avait trouvés en Asie, et il se prépara à attaquer l'Italie. A ce moment critique, un secours lui arriva. De son refuge dans le delta du Pô, Asinius PoUion avait engagé des pourparlers avec Domitius Ahénobarbus, le maître errant de l'Adriatique, dont le royaume mobile avait pour limites les planches de ses vaisseaux, et il l'avait persuadé de tenter de faire la paix avec Antoine. Les propositions de Domitius arrivèrent au bon moment; Antoine avait besoin de bateaux; il accepta donc, oubliant que Domitius était un des conjurés condamnés par la Lex Pedia (1); et, ayant reçu le renfort des vaisseaux et des deux légions auxquelles Domitius commandait, il partit, laissant Fulvie à Sicyone, au mois de septembre, après avoir écrit à Sextus Pompée qu'il acceptait son alliance. Les opérations militaires commencèrent bientôt des deux côtés. Après^avoir pris Siponte, Antoine vint assiéger Brindes, Sextus débarqua sur les côtes de Lucanie un corps de troupes qui assiégea Cosenza; il en dirigea un autre sur Thurium dans le golfe de Tarente; il envoya une flotte avec quatre légions sous les ordres de son affranchi Ménodore ou Ména pour tenter la conquête de la Sardaigne (2). A son tour, Octave envoya Agrippa reprendre Siponte; il partit lui-même au secours de Brindes, et donna à P. Servilius Rullus Tordre de réunir d'autres forces et de le suivre (3). Mais il ne
été la révolte des légions de la Gaule ; mais on ne voit pas d'autre raison qui ait pu amener Antoine à sortir de l'expectative où il se tenait. Cette raison d'autre part est suffisante. Il y a une allusion i ce motif dans les négociations pour la paix telles que les résume Appien, B. C, V, 60. C'est aussi l'avis de Ciccotti, A., p. 6.
(1) Appien, B. C, V, 55; VELLÉiut, II. 76.
(2) Appibn, b. C, V, 56.
(3) Dion, 48, 28: Appien. B. C, V, 57-58.
tarda guère à s'apercevoir que dans cette guerre, comme dans celle de Modène et de Pérouse, la plus grande difficulté venait du mauvais vouloir des soldats qui s'obstinaient à désirer la concorde entre Octave et Antoine et ne prenaient qu'à regret les armes contre le vainqueur de Philippes. Agrippa avait en vain tenté d'appeler sous les armes les vétérans à qui on avait donné des terres dans l'Italie méridionale; Octave, dans son voyage à Brindes, avait persuadé à beaucoup de vétérans de le suivre, mais ils ne l'avaient fait que dans l'espoir de l'amener à conclure la paix (1) ; Siponte avait été délivrée par Agrippa, mais Servilius, surpris par Antoine auprès de Brindes, avait été défait et abandonné de presque tous ses soldats (2), et sous les murs de Brindes les soldats de César recevaient sans trêve des objurgations et des reproches de ceux d'Antoine (3). Chose plus grave encore, Salvidiénus entamait, semble-t-il, des négociations avec Antoine pour lui rendre l'armée qu'Octave lui avait prise, car il lui semblait impossible de la maintenir dans la fidélité à son nouveau maître. Avec une armée si peu disposée à se battre, il était difficile à Octave d'agir vigoureusement : les triumvirs étaient à la fois les maîtres de l'empire et les esclaves des légions. D'autre part, Antoine se disposait à faire venir des renforts de Macédoine; Sextus Pompée avait réussi à s'emparer de la Sardaigne et à faire passer sous ses enseignes les deux légions d'Octave (4). Les choses allaient tourner mal. Octave aurait bien voulu engager des négociations, mais ni lui ni Antoine ne voulaient faire les première»
(1) Appien, B. C, V, 57.
(2) Dion, XLVIII, 28; Appien, B. C. '., 5«.
(3) Appibn- D. c, V, 59.
(4) /d., ibid., V, 56.
déûiarches. il fallait que quelqu'un voulût bien s'entremettre, et personne n'osait : on avait trop peur de Fulvie. Par un singulier hasard, au milieu de ces difficultés, la nouvelle arriva justement que Fulvie était morte à Sicyone (i). Alors eniin un ami d'Antoine, qui était auprès de lui, Lucius Goccéius, eut le courage de s'employer à rétablir la paix entre Octave et Antoine. Il alla faire une première visite à Octave, revint trouver Antoine, se rendit de nouveau auprès d'Octave, tirant petit à petit de l'un et de l'autre des justifications, des propositions, des réponses. Octave le chargea de dire à Antoine qu'il avait voulu lui rendre un service en prenant les légions de Calénus pour ne pas laisser entre les mains d'un jeune homme des légions que Sextus Pompée pouvait chercher à attirer à lui (2); Antoine, d'autre part, le chargea de dire à Octave qu'il reconnaissait que Fulvie avait eu tort (3). Pendant que Coccéius causait avec Antoine et avec Octave, les soldats faisaient de grandes démonstrations en faveur de la paix (4). Pouvait-on ne pas les contenter? Antoine envoya Domitius en Bithynie et écrivit à Sextus Pompée de se retirer en Sicile (5) ; on put donc décider qu'un nouvel accord serait discuté, non pas directement par les deux triumvirs, mais par Asinius Pollion et par Mécène, le premier représentant Antoine et le second Octave (6). C'est ainsi que pendant l'automne de l'année 40, un accord tout à fait nouveau fut conclu à Brindes. C'était un nouveau partage de Tempire
(1) Diox, XLVIII, 28; Aipien, B. C. V, 59; Plotabqvk. Ant.,
(2) Appien, B. C, V, 60-63.
(8) Pldtarqdb, Ant., 30.
(4) Appien, B. C, " &?,
(5) Id., ibid., V, 6a.
(G) Id., ibid., V, 64.
ANTOINE ET CLÉOPÀTRË 2i
romum, dans lequel étaient comprises cette fois les provinces d'Orient dont on ne s'était pas occupé à Philippes. Octave eut toutes les provinces de l'Europe, y compris la Dalmatie et iliiyrie; et par suite la Gaule narbonaise et la Gaule transalpine qui appartenaient auparavant à Antoine; celui-ci, d'autre part, eut toutes les provinces d'Orient, la Macédoine, la Grèce, la Bithynie, l'Asie, la Syrie, la Cyrénaïque. L'Afrique seule fut réservée à Lèpide (1). Octave restitua à Antoine les légions de Calénus(2), mais il obtint les deux légions que lui devait Antoine, les trois légions que Lèpide ne lui avait pas encore données, et il conserva les trois légions que Plancus venait de recruter : il eut ainsi une armée de seize légions (Sextus lui en ayant pris deux); Antoine conserva les deux légions de Domitius, ce qui porta son armée à dix-neuf légions, et il se réservait le droit de faire des levées en Italie (3); Lèpide eut les six légions qui avaient été recrutées récemment par Lucius Antonius. Sextus Pompée fut abandonné par Antoine. Octave pouvait lui faire immédiatement la guerre.
Dans cet accord, dont rimportance a été singulièrement méconnue par les historiens, on peut voir les premiers effets des intrigues de Cléopâtre. Tandis qu'un an auparavant, après la bataille de Philippes, Antoine réclamait sa part du gouvernement de l'Italie et voulait pour lui un morceau de l'Italie, maintenant,
(1) Appien, B. C. V, «5; Dion, XLVIII, 28; Plutarque, Ant.»
(2) Appien, B. C, V, Q6 : mais la raison donnée n'est pas exacte. Octave restitua l'armée de la Gaule, non parce qu'elle lui était suspecte, mais parce que c'était une clause de la convention de Brindes. Il est impossible de supposer qu'Antoine «ût fait la paix si Octave ne lui eût pas rendu son armée,
(3) Appibn, B. c, V, 93.
au contraire, il abandonnait à son collègue l'Italie et tout l'Occident barbare et pauvre, et il prenait pour lui cette partie de l'empire dont l'Egypte pouvait être considérée comme le centre : toutes les provinces de l'Orient riche et civilisé, et la Cyrénaïque qui était la meilleure province de l'Afrique. Ce changement fut certainement un résultat des discussions qui avaient eu lieu à la cour d'Alexandrie. Au milieu des splendeurs apparentes de l'Egypte en décadence, Antoine, comme César dans ses dernières années, s'était persuadé que l'Europe, sans même en excepter l'Italie, était un continent barbare et pauvre qui ne deviendrait jamais riche, et que, ne pouvant avoir l'empire romain tout entier, il fallait prendre l'Orient et en considérer rÉgypte comme la partie vitale. Maître de l'Egypte, ayant les soldats de l'Italie et l'or de l'Orient, il ferait la conquête de la Perse et deviendrait le plus puissant des hommes. Il dut toutefois renoncer pour le moment à une partie de ce projet, au royaume des Ptolémées, à la domination sur le Nil, et au mariage avec Cléopâtre qui venait de lui donner un fils. Fulvie était morte à temps, mais les soldats croyaient toujours à la merveilleuse efficacité des mariages comme garantie de la concorde, et, pour rendre la paix plus solide, ils lui préparaient un nouveau mariage. Antoine dut consentir à épouser Octavie, la sœur d'Octave, qui était veuve depuis quelques mois et avait un tout jeune fils (1); il
(1) Wbichert, Imp. C. Aug. scr. rei., p. 418, n. 13, et Moll, Zur Genealogie dei Jul. Claud-Knigerh., p. 9-10, soutiennent qu'Octavie, qui épousa Antoine, était l'alnée des deux sœurs d'Octave, celle qui avait épousé le consul Marcellus en l'année 49^ f DnuMANN, G. R., IV, 235, n. 83, dit au contraire que c'était la plus jeune. Une inscription découverte à Pergame (Ergebnitte der Auigrabungen von Pergamon, 1880-1881, p. 60-51), dans laquelle il est question d'une Octavie, sœur d'Octave et femme
ANTOINE ET GLEOPÂTRE 83
lui fallut modifler son genre de vie, cesser d'être un monarque asiatique avec un entourage de concubines et d'eunuques, et redevenir un pater familias latin, le mari d'une simple matrone romaine. Mais Cleopatra avait fait entrer dans l'entourage d'Antoine beaucoup d'Ég}^tiens habiles et ruse's, qui devaient informer la reine d'Egypte de tout ce qu'il faisait ou méditait de faire, et en outre agir patiemment sur l'esprit inquiet du triumvir pour qu'il demeurât favorable à leur reine et à ses projets (4). Cléopâtre allait de loin travailler obstinément à transformer le mari d'Octavie en un monarque oriental.
Quoi qu'il en soit, ce mariage montre bien que ce qui avait retenu Antoine l'hiver précédent à Alexandrie, c'était moins son amour pour Gléopâtre que ses projets politiques. Quand les événements l'obligèrent à changer momentanément ces projets, il n'hésita pas non plus à remplacer le mariage de Gléopâtre par celui d'Octavie. Mais le traité de Brindes a une importance beaucoup plus grande, à un autre point de vue; car il montre que l'empire était menacé par d'autres forces de dissolution que la révolution et l'anarchie : par l'antagonisme entre l'Occident et l'Orient. Ce traité, en effet, anticipait de trois siècles sur le partage du monde romain en empire d'Orient et en empire d'Occident, qui ne fut définitif qu'à l'époque de Dioclétien; il dépouillait en quelques lignes l'Italie de vastes domaines qu'elle avait mis deux siècles à conquérir. L'Italie vivait
de Sextus Apuléius, nous montre que ce ne fut pas la plus é?ée, celle qui épousa Marcellus, et que par suite la femme d'Antoine fut la plus jeune. Yoy. Gardthausbn, Augutiru und seine Zeit^ II, 402, n. 43.
{{) Voy. dans Pldtarqus, Ant,^ XXXIII, l'anecdote du devis égyptien.
depuis deux siècles en pillant l'Orient. Quand ces tributs de rOrient s'étaient trouvés interrompus, elle en avait éprouvé une grande gêne et elle en souffrait encore. Qu'adviendrait-il en Italie si ces tributs, au lieu de parvenir à Rome, étaient arrêtés à Athènes, où Antoine songeait à établir sa résidence, en attendant qu'il pût se fixer à Alexandrie? Quelle révolution et quelle ruine dans Tordre économique établi depuis plus d'un siècle, si ces tributs étaient dépensés, non plus en Italie et en Europe, mais en Orient t Et cependant cette révolution profonde était une conséquence nécessaire du grand projet de la conquête de la Perse. Il était évident que, pour accomplir un si gi*and effort dans l'intérieur de l'Asie, il fallait déplacer le centre de l'empire vers l'Orient, surtout à une époque où l'Italie, presque ruinée, ne pouvait plus donner aucun appui financier à la grande entreprise. Le public italien avait du reste déjà deviné que la conquête de la Perse, après la conquête du Pont et de la Syrie, troublerait à l'avantage de l'Orient l'équilibre des provinces; les bruits qui couraient que César voulait transporter la capitale en Orient, soit à Ilion, soit à Alexandrie, ne faisaient qu'exprimer la préoccupation d'un danger manifeste. Maintenant ce danger, vague jusqu'alors, se précisait dans les décisions prises à Brindes : Antoine transportait en Orient le centre de son activité politique et militaire; et le seul lien, bien faible, qu'il conservait avec l'Italie, était le droit qu'il se réservait encore d'y recruter des soldats. Mais était-il possible que l'Italie, après avoir été la tête de la puissance romaine, consentît à n'en être plus que le bras, et à défendre avec BCB hommes un empire dont on lui enlevait les meilleurs produits? Antoine, de plus en plus féru de l'idée d'une guerre avec la Perse, entraîné par le succès, par
Bon audace naturelle, par l'immense pouvoir dont il disposait grâce au grand désordre où Ton était, ne doutait plus de rien, et il s'enfonçait à l'aventure dans l'avenir ténébreux.
L'Italie maintenant laissait tout faire. Elle était accablée par trop de malheurs. Les disgrâces pleuvaient partout et n'épargnaient personne, pas même le poète qui chantait la rénovation du monde. Détournant les yeux de l'horrible réalité pour s'absorber dans la contemplation poétique d'un monde idéal, Virgile avait cette aanée-là donné comme suite à sa prophétie manquée son églogue V : un chant bucolique d'une imagination pure et tendre, plein d'exquises images champêtres et d'élans mystiques, mais profondément triste, où deux bergers pleurent la mort de Daphnis, le héros bucolique, et chantent son apothéose. Mais la réalité vint bientôt arracher le poète à ses songes. Alfénus Varus, ne pouvant plus résister à la cupidité et aux exigences des vétérans, avait dû leur partager les terres de Crémone comme celles de Mantoue, et la petite propriété que Virgile avait héritée de ses aïeux s'était aussi trouvée confisquée. Le poète avait eu recours à Alfénus qui était son ami et qui avait souhaité être célébré dans ses vers comme Pollion; mais il ne put rien obtenir. Les vétérans étaient les maîtres de l'Italie. Virgile avait dû s'enfuir et chercher un refuge à Rome, dans la maison de son ancien maître de philosophie, Siron.
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l,E FILS DK POMPKE
Dès que la paix fut conclue, Antoine s'occupa d'abord de ses provinces qui avaient été envahies par les Parthes. Il nomma Gnéus Domitius Ahénobarbus gouverneur de la Bithynie, L. Munatius Plancus gouverneur de l'Asie, P. Ventidius Bassus gouverneur de la Syrie; il leur donna les forces militaires qui étaient alors disponibles à Brindes et en Macédoine, et leur enjoignit de s'efforcer de délivrer immédiatement les provinces envahies (1). Il s'occupa enfin de faire passer en Orient les légions qu'il avait en Europe, et il chargea Asinius Pollion de les rassembler dans la vallée du Pô, et de les conduire par la Vénétie, l'Istrie, la Dalmatie, l'IUyrie et l'Épire jusqu'en Macédoine, dont Asinius devait être le gouverneur en l'an 39 (2). De grandes fêtes furent ensuite célébrées, et elles firent voir à quel point, pendant ces deux années, Antoine avait subi rintïuence de FAsie. ii sembla à tout le monde être devenu dans ses goûts, et jusque aans sa mise, un Asiatique (3). Mais les fêtes ne tardèrent pas à être trou-
(1) Dion, XLVIII, 39, Appien, B. C, V, 65; Plotarque, Ant., 33. Voy. Ganter, Die Provinzialverwallung der Triunivirn. Strasbourg, 1892, p. 37 à 41.
(2) C'est ainsi qu'il faut interpréter Servius, ad Verg., Ecl. 4; et ad Verg., Ecl. 8, 6-7. Voy. Ganter, P. V. T., p. 71.
(S) Dion, XLVIil, 30.
blées. Les soldats s'imaginaient qu'Antoine était revenu d'Orient tout chargé d'or, et ils jugèrent le moment propice pour lui réclamer les sommes promises avant Philippes et les arriérés de leur solde. Antoine, au contraire, n'avait recueilli que peu d'argent l'année précédente dans l'Orient déjà pressuré par Brutus et Gassius; il s'excusa donc auprès des soldats et leur dit que la chose lui était impossible. Les soldats ne voulurent pas le croire; une révolte éclata. Pour l'apaiser, Antoine et Octave durent faire de nouvelles promesses, accorder leur congé aux soldats qui avaient passé le plus de temps sous les armes et leur donner des terres en Italie (i).
Cette sédition nous montre de nouveau combien la fidélité des armées était chose précaire à ce moment où s'effondraient toute tradition et toute autorité. Et cependant la puissance des triumvirs reposait sur cet unique fondement. En dehors des armées, le triumvirat avait mécontenté en trois années toutes les classes, bien que, comme tant d'autres révolutions de l'histoire ancienne, cette guerre civile permît à la classe moyenne et à la classe pauvre de se jeter sur les biens de l'aristocratie et de la ploutocratie et d'en faire le partage. La fortune laissée par César et les patrimoines de tous les chefs de la révolution, dans les deux partis, depuis Décimus et Marcus Brutus jusqu'à Octave, avaient été dépensés pour payer les soldats, les officiers, les espions, les agents de toute espèce qui appartenaient presque tous à la classe pauvre et à la classe moyenne; les patrimoines des plus grands personnages de Rome, de Pompée, de Lucullus, de Varron, des deux mille plus riches chevaliers d'Italie,
(1) Dion, XLVUI, 30.
avaient été confisqués entièrement ou en partie, et avaient été partagés entre les tribuni militum, les centurions, les soldats et les aventuriers. En outre, les ouvriers qui fabriquaient les armes, les marchands de métaux et d'habillements militaires, les gens qui tenaient les tahernae dewrsoriae, auberges fumeuses sur les grandes routes, où passaient tant de soldats, de messagers, de courriers, d'ambassadeurs, de propriétaires chassés de chez eux, de quémandeurs et d'aventuriers qui se rendaient à Rome; et les gens qui sur ces mômes routes faciehant velaturam, c'est-à-dire fournissaient aux voyageurs des voitures, des cochers et des chevaux, tous faisaient de gros profits (1). En outre, la proscription de tant d'usuriers et la confiscation de tant de terres annulaient en fait, sinon en droite beaucoup de dettes et d'hypothèques : car la république, c'est-à-dire les triumvirs, qui s'étaient substitués aux créanciers, n'avaient guère le temps d'exiger ni d'examiner tout le monceau des syngrafae, et les terres confisquées étaient vendues ou assignées aux nouveaux propriétaires exemptes de charges et de dettes. Tandis que l'ordre sénatorial et l'ordre équestre étaient ainsi appauvris, et que des chevaliers et des sénateurs se faisaient gladiateurs pour vivre (2), cette bourgeoisie municipale qui depuis quarante ans devenait plus nombreuse, plus aisée et plus puissante, se grossissait de tous les vétérans congédiés et de tous les gens qui, au milieu de ces bouleversements, parvenaient à se faire un petit magot, à acquérir des terres, à acheter des esclaves. En somme, dans cette révolution comme dans toutes les révolutions, à côté de ceux qui per-
(1) Voy. Varron, R. R., I, ii, 14; I, ii, 23.
(2) Voy. Dion. XLVIII, 33; XL VIII, 43.
daient, il y avait beaucoup de gens qui gagnaient. El cependant tout le monde semblait être mécontent, parce qu'en réalité le nombre de ceux qui avaient eu du profit était trop petit en comparaison des victimes. Si tout le petit peuple pauvre de l'Italie et de Rome, rendu furieux par l'assassinat de César, enflammé du désir de le venger et plein de chimériques espérances, avait en l'an 44 et en Tan 43 favorisé le parti populaire, seuls les soldats avaient gagné à la victoire; au contraire, la plupart des pauvres affranchis, des artisans, des petits marchands, des propriétaires avaient été amèrement déçus. Pour payer les soldats, on n'avait pas seulement fait peser sur l'Italie des impôts écrasants, mais on avait suspendu les travaux publics, négligé l'entretien des édifices sacrés et profanes qui tombaient en ruines, cessé de réparer les grandes routes d'Italie si maltraitées par le passage incessant des armées, ôtant ainsi leur gagne-pain à de nombreux artisans et aux petits entrepreneurs. Pour former les flottes de Sextus et des triumvirs, on avait pris à beaucoup de marchands leurs vaisseaux en les ruinant. Le destruction de tant de familles riches ruinait certains commerces et certains métiers qui avaient été très florissants; les stucateurs, les sculpteurs, les peintres, les marchands de pourpre, les parfumeurs, les antiquaires languissaient ou faisaient faillite; les grosses rétributions extorquées par les triumvirs avaient fait disparaître partout, en Italie, beaucoup de petits propriétaires, qui, ne pouvant pas payer et ne trouvant pas non plus à emprunter, avaient été dépouillés de leurs terres. Ce n'étaient pas seulement l'aristocratie et la ploutocratie, mais aussi la petite propriété qui était immolée à l'avidité de cette partie de la classe moyenne, qui était représentée alors par les soldats et les politi-
ciens de la faction victorieuse. On voyait aussi accourir alors dans les villes, et surtout à Rome, les petits propriétaires ruinés, les marchands faillis, les artisans et les affranchis sans travail qui n'avaient pas pu s'enrôler et qui n'osaient pas s'adonner au brigandage, dont l'Italie tout entière était infestée; on y voyait accourir les affranchis savants des grandes famille? détruites (parmi eux un grand nombre d'affranchis de Pompée), réduits à vivre des épargnes qu'ils avaient faites dans les temps heureux, car les nombreux acquéreurs des biens de la noblesse ne savaient que faire de ces hommes trop instruits et des droits de patronat sur eux; on y voyait venir, enfin, beaucoup de jeunes gens, fils de propriétaires italiens, qui avaient étudié la philosophie et l'éloquence et qui, à Rome, s'égaraient dans ce grand désordre, sur les routes trOp étroites et trop encombrées de la fortune. Enfin tout le monde avait à souffrir de la disette de l'argent et de la dépréciation générale de toutes les valeurs. Même ceux qui s'enrôlaient et qui réussissaient à rendre service aux triumvirs, demeuraient le plus souvent mal satisfaits; ils ne recevaient sur leur solde et sur les récompenses promises que de petits acomptes; ceux mêmes qui avaient su pendant la révolution mettre la main sur quelque chose possédaient bien des champs et des maisons, mais n'avaient guère d'argent; ils ne pouvaient donc s'offrir aucun luxe coûteux, et il leur fallait malgré eux vivre simplement. Personne enfin n'était bien sûr de pouvoir conserver ce qu'il possédait. Or, malgré leur toute-puissance, qu'avaient fait les triumvirs depuis trois ans? Ils avaient distribué des terres à quelques milliers de vétérans; mais c'était toute leur œuvre, et ils n'avaient pas fait bénéficier la grande masse du peuple du moindre avantage.
Partout, en Italie, une grande colère couvait donc dans les esprits; mais les charbons demeuraient cachée sous la cendre, car on avait peur. Antoine semblait très puissant, et on disait d'Octave qu'il avait fait mettre à mort ou maltraiter d'une façon affreuse les personnes soupçonnées de lui faire de l'opposition (1). La terreur abattait tous les courages, et le peu de vigueur qui restait était chez la plupart des gens détruit par le besoin. L'insolence croissante des soldats rendait plus lâches, dans les classes moyennes et cultivées, les gens qui, malgré leur mécontentement, s'attachaient au peu qu'ils possédaient encore; tout espoir de secouer la tyrannie des armées et de leurs chefs semblait perdu; on s'adaptait à tout, étouffant son chagrin. Le partage de l'empire, qui détachait de l'Italie la part la plus belle de ses conquêtes, ne semble même pas avoir soulevé l'indignation publique, comme s'il s'agissait d'une chose ayant peu d'importance. Virgile lui-même, qui était cependant un esprit si éminent, n'avait pu résister aux sollicitations d'Alfénus Varus, qui, après lui avoir enlevé ses biens, voulait être célébré dans ses poèmes; et comme, dans la maison de son vieux maître Siron, il avait senti se réveiller la passion philosophique de son jeune âge et son admiration pour Lucrèce, il lui dédiait l'églogue philosophique qu'il composait alors, la sixième, dans laquelle il résumait, en reprenant la vieille fable grecque de Silène, la théorie épicurienne de l'origine du monde, faisant passer ainsi un peu du souffle de Lucrèce sur les roseaux de Théocrite. Chacun rongeait son frein sans rien dire et cherchait à vivre du mieux qu'il pouvait, sans se soucier d'autrui, allant chacun de son côté vers des destinées différentes. Les
(1) Suétone, Aug., 27.
uns se jetaient dans la fange des plaisirs grossiers, courant les festins somptueux, recherchant les hétaïres et les jeunes garçons; d'autres s'adonnaient à Tétude et à la philosophie; beaucoup à la religion ou à la superstition. C'était la seule chose dont il n'y eût pas disette alors; car, chassés de leurs pays par la pauvreté et les ruines causées par tant de guerres, on voyait affluer à Rome, pour ramasser quelques morceaux de pain dans les balayures du monde, tous les parasites de la civilisation antique, les astrologues, les mages, les sorciers, les prêcheurs de religions ou de doctrines bizarres (1). Les histoires de magie devaient fournir une matière abondante aux propos de la société ignorante et cultivée, puisque un poète tel qu'Horace s'occupera tant de Ganidie, la sorcière qui était alors la plus en vogue. Rome était pleine de philosophes vagabonds et à l'accoutrement bizarre, qui, ne trouvant plus d'abri dans les maisons des grands, désertes et abandonnées, s'en allaient par les rues, préchant des doctrines que l'on qualifierait aujourd'hui de nihilistes, contre le luxe, la richesse, la puissance et le plaisir (2). Aux époques maigres fleurit toujours la philosophie de l'abstinence. Années inquiètes et douloureuses dont personne ne sentit plus profondément que le jeune Horace les troubles et les malaises! Revenu en Italie après la bataille de Philippes, il avait perdu cette terre qui lui venait de son père; car Venouse avait été comprise dans les villes données aux vétérans de César. 11 était donc venu à Rome, n'ayant sauvé de ce naufrage que quelques esclaves,
(J) Agrippa les chaîisa en l'an 33. Voy. Dion, XLIX, 43.
(2) Daiuasippo et Stertiaius, si bien dócrits dans la troisième aatiro du second livre d'Horace, sont doux prêcheurs do co t^erue.
trois jeunes gens, à ce qu'il semble (4), et un petit capital avec lequel il acheta, à bon compte probablement, une charge de scribe auprès d'un questeur, c'est-à-dire de secrétaire du trésor (2). C'était là une des rares charges rétribuées et réservées aux hommes libres dans la République, et qui pouvaient se vendre comme tant de charges de Tancien régime. Tout alors était si incertain que le jeune homme crut faire ainsi un meilleur emploi de son capital qu'en achetant une terre et une maison. Mais ce tils unique d'alîranchi, à qui son père avait donné une éducation au-dessus de son rang et de sa fortune, était à la fois orgueilleux et timide, paresseux et raffiné. Il s'était bientôt trouvé dans l'embarras; il avait connu Plotius, Varius, et d'autres jeunes lettrés; mais, en dehors d'eux, il n'avait de relations qu'avec des gens de rien, acteurs, parasites, sophistes, usuriers, marchands (3), qui déplaisaient à ses instincts aiistocratiques; il n'osait pas, d'autre part, se présenter dans Je monde des grande seigneurs, retenu qu'il était par sa timidité et par son passé politique que son orgueil lui défendait de renier, il avait eu des amours avec des hétaïres, mais il avait une santé trop délicate et une fortune trop modeste pour pouvoir s'adonner à la vie galante et voluptueuse, à moins de consentir à devenir un parasite, ce à quoi ea fierté uative se refusait (4). Il aimait l'étude et les lettres, mais il était paresseux pour écrire et ne savait qiie faire en cea temps troublés; il s'était mis à com-
ft
(?) Voy. HonACE, Sat. I, vi, 416.
(2) Suétone, Vita H or.
(3) Voy. Caktâvlt, Études sur Us Salins lïHoraee, Paris, 1859, p. 12 et suiv.
(4) Il y a là-dessus de nombreux passages dans les Épodest mais l'épode XI me paraît seule rapporter une aventure véritable.
poser des poésies grecques, et s'en était rebuté (i). Il songeait parfois à rajeunir le genre de Lucilius, la satire mordante des latins. Mais, pour ne pas se montrer indigne de son grand prédécesseur, il lui aurait fallu s'attaquer aux grands, à leurs vices et à leurs fautes, qui étaient les vices et les fautes du temps; se faire le censeur de la moralité en face du parti populaire triomphant et du triumvirat; et le courage manquait au fils timide de l'affranchi, qui s'épouvantait à la seule pensée de lire en public, ou de mettre en vente ce qu'il composait ! Ainsi la première satire (la seconde du premier livre) qu'il composa était une chose bien modeste et bien prudente. Il se bornait à se moquer de quelques-uns de ses humbles amis, et au lieu de traiter avec véhémence quelque grande question morale, il tranchait avec beaucoup de cynisme la question de savoir ce qui vaut mieux pour un jeune homme : faire la cour aux femmes mariées, ou fréquenter les courtisanes. C'est en faveur de celles-ci que se prononçait le sage moraliste. Il fallait que la peur fût grande, pour que le successeur de Lucilius traitât de pareils sujets, au moment où le monde romain était dans une situation si tragique.
La paix de Brindes causa donc une grande joie en Italie; et le peuple vit avec plaisir au commencement d'octobre (2) les deux triumvirs redevenus amis rentrer à Rome, et Antoine épouser Octavie (3). On allait donc pouvoir respirer un peul Mais l'espoir fut de courte durée. Octave ne se souciaitguère de l'Italie; maintenant que l'accord était conclu, il voulait reprendre la Sardaigne immédiatement, et il avait déjà envoyé sou
(1) HoRACB, Sat. I, X, 31.
(2) Kromayer, dans Ilermet, vol. 29, p. 540-561.
(3) Dion, XLVIII, 31.
atTranchi Hélénus pour reconquérir l'île. Hélénus ayant été vaincu par Ménodore (1), il dirigea la guerre luimême, et pour avoir de l'argent, mit une taxe sur les héritages et un impôt de cinquante sesterces par esclave (2). La guerre civile allait donc re<îommencer à cause d'une haine privée, et parce qu'Octave voulait l'extermination complète de la famille de Pompée (3) ? C'en était trop : cette nation si timide et si soumise eut soudain un de ces violents accès de colère qui, chez les êtres faibles, compensent la mollesse ordinaire. A Rome le peuple furieux déchira les édits qui intimaient le paiement de nouveaux impôts, et il fit des démonstrations tumultueuses en faveur de la paix (4); dans toute l'Italie le sentiment républicain, qui sommeillait mais qui restait vivant, se réveilla brusquement; un changement imprévu se produisit dans l'opinion publique en faveur de Sextus Pompée (5). On se remit avec une piété exagérée à admirer son père, le grand guerrier, le grand législateur, qui était mort en défendant la république et la propriété contre la turbulente ambition de César et de sa bande; on s'apitoya sur le destin tragique de cette famille qui s'éteignait si misérablement; son dernier survivant apparut comme un libérateur (6). Cependant ce libérateur, maitre de la Sardaigne et de la mer, affamait Rome où, en novembre, la famine devint terrible (7). Mais au lieu d'en faire un reproche à Sextus Pompée, le peuple fut de plus en plus exaspéré contre Octave; et
(i) Dion, 48, 30; Appien, B. C, V, 66.
(2) Appien, B. C, V, 67; Dion, XL VIII, 3«,
(3) Appien, B. C, V, 67.
(5) Dion, XLVIII, Si.
(6) lâ., XLVIII. 31.
(7) Appikn. b. c, y, «7.
sa GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
le 45 novembre (4), le premier jour des Circensss qui se célébraient à la fm des Ludi Plebei, quand apparut la statue de Neptune (Sextus prétendait être son fils), îa foule éclata en applaudissements frénétiques et interminables. Le jour suivant Antoine et Octave ne firent plus porter la statue de Neptune; mais le peuple réclama l'idole à grands cris, et il courut renverser les statues des tiiumvirs (2). Octave voulut jouer d'audace, se montrer au forum et y prendre la parole; mais le peuple faillit l'écarteler; Antoine dut accourir, et il fut, lui aussi, très mal reçu. Des désordres s'ensuivirent et pour les réprimer, il fut nécessaire de f'iire venir des soldats à Rome (3).
L'ordre fut facilement rétabli, non toutefois sans effusion de sang; mais ce double gouvernement militaire était si faible, et les deux triumvirs furent telleînent effrayés par cette explosion subite de haine, que non seulement ils suspendirent les préparatifs de la guerre, mais qu'ils cherchèrent à donner quelque satisfaction au sentiment républicain. Le public s'aperçut avec surprise que les tumultes et les menaces étaient choses beaucoup plus efficaces que les pleurs et les lamentations. Les triumvirs se mirent à chercher de nouveaux amis; et, comme toutes les charges avaient été assignées pour jusqu'à la fm du triumvirat, ils décidèrent de diminuer le temps des magistratures, de façon à pouvoir nommer les magistrats au moins deux
(1) Los Circense» auxquels fait allusion Dion, XLVIII, 34 ne peuvent ótre ceux qui furent donnés les trois deiuiers jours des Ludi Plebei, c'est-à-dire les 45, 46 et 47 novembre. Ceux-ci étaient les derniers des grands jeux de l'année. Voy. le Galeri' d'irio Mafleiano dans G. Vaccai, Le feste di fioina antica, Tuiin, 1902, XXI ; et KnoMAYER, dans Hermes, vol. 29, p. 687.
(2) Dio.v, XLVIII, 31; il n'en f^st pas question dang Àppien.
(3) Api-iiiN, B. C, V. 68; Dion, XL Vili, 31.
fois, et mèine plus souvent, tous les ans (i). ilë répartiraient ainsi dans la classe moyenne besogneuse et ambitieuse l'héritage politique de Taristocratie détraite^ ces magistratures républicaines, qui à Tépoque de Cicéron étaient encore entre les mains des descendants, dégénérés ou non, des grandes familles, et qui conservaient un tel prestige pour le peuple, habitué depuis des siècles à considérer de loin les consuls, les préteurs, les édiles, les sénateurs, presque comme des demi-dieux, bien qu'on lût aeja a i» iln Je l'année, les consuls et les préteurs furent invités à donner leur démission; l'Espagnol Cornélius Balbus, l'ancien agent de César, et P. Canidius qui s'était donné tant de mal pour faire se révolter en faveur d'Antoine les légions de Lèpide, furent élus consuls; tous les préteurs furent remplacés (2;. Tandis qu'ils faisaient faire ainsi de rapides carrières à leurs amis, ils cherchaient aussi à épouvanter ceux dont ils n'étaient pas sûrs. Antoine avait révélé à Octave que Salvidiénus lui avait proposé de lui céder les légions, et Octave, dont tant d'aventures avaient augmenté la crainte et la cruauté, voulait le faire périr; mais il redoutait la colère du peuple, et il n'osait ordonner sa mort. Il finit par se décider à traduire Salvidiénus devant le sénat qui jugeait les crimes de haute trahison; et qui, comme Octave le prévoyait, déclara Salvidiénus coupable de perdurino (3). Antoine au contraire, voulant encourager
(1) Dion, XL VIII, 35. Voy. Dion, XLVIII, 43 : il rapporte des faits très importants qui ont été passés sous silence par tous les historiens.
(2) Dion, XLVIII, 32.
(3) VBLLKicg, II, 76; Dion, XLVIII, 33; Appien, B. C, V, 6G; guÉTONB, Aug.f 66; Livb, Per., 127. — Les historiens ne se sont pas rendu compte que, si Octave et Antoine firent ces mois-là une politique si ostensiblement rópublicaine, la raison en était
Agrippa dans sa ûdélité, obtint pour lui du vieil Atticus la main de sa fille unique (i). Un fait caractéristique de cette époque révolutionnaire, c'étaient les fortunes si rapides que faisaient certains jeunes gens. Agrippa n'avait encore que vingt-quatre ans, et, bien qu'issu d'une famille obscure et pauvre, il avait exercé la preture, et allait épouser la plus riche héritière de lîome. Mais ces concessions et la cessation des hostilit(^s ne suffisaient pas pour calmer l'exaspération publique; on s'obstinait à vouloir la paix avec Sextus Pompée qui mettrait fin à la disette ; les manifestations étaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus bruyantes. Ni Antoine, ni Octave n'osaient quitter Kome, et cependant en Orient la situation devenait difficile. Vers la fm de Tannée Hérode, fuyant devant l'invasion des Parthes, était arrivé à Rome, avec l'intention de se faire nommer par les triumvirs roi de Judée et de rentrer dans ses États soutenu par les légions romaines (2).
C'est ainsi que l'année 39, où Lucius Marcius Gensorinus et Gaïus Galvisius Sabinus furent les premiers consuls,, commença dans le trouble et l'incertitude. En voyant que l'opinion publique ne s'apaisait pas. Octave et Antoine se montrèrent encore plus conciliants et cherchèrent à couvrir un peu leur puissance arbitraire et tyrannique avec l'autorité du sénat. Ils proposèrent à l'approbation du sénat toutes les mesures
dans le mócontentement public et dans la popularité de Sextus Pompée.
(1) ConNÉLiDs Nepos, Au., 12; il ne dit pas cependant que le mariage se fit à ce moment-là. Mais la chose me paraît vraisemblable, parce que ce fut le dornior séjour à Rome d'Antoine, hartim nuptiarum eonciliator. Avant Philippes le mariage n'était pas possible. Agrippa étant encore un homme trop obscur.
(2) Joseph, A. J., XIV, xiv. 3,
ANTOINE ET CLÊOPÀTRE 39
qu'ils avaient prises comme, triumvirs (1); il semble qu'ils firent décréter par le sénat les nouveaux impôts en y apportant des diminutions (2); ils invitèrent enfin le sénat à trancher la question de la Judée. Hérode avait gagné Antoine par de grands présents; et le sénat, sous l'instigation des triumvirs, de Messala, de L. Sempronius Atratinus et d'autres hauts personnages, décida que la Judée redeviendrait un royaume et qu'Hérode serait roi (3). Antoine et Octave faisaient donc tout ce qu'ils pouvaient pour paraître de bons républicains respectueux de l'autorité du sénat; ce qui ne les empêchait pas toutefois de promettre déjà les charges des magistrats pour les quatre années qui devaient suivre (4); de nommer un grand nombre de sénateurs, en choisissant des hommes d'origine modeste et de peu de considération : des officiers, des centurions, de vieux soldats et jusqu'à des affranchis (5). Le despotisme militaire commençait à fléchir; ce que nous appellerions aujourd'hui la petite bourgeoisie envahissait le sénat d'où avaient disparu les hommes de haut lignage; une foule obscure se pressait pour s'asseoir sur ces bancs où avaient siégé à l'aise LucuUus, Pompée, Cicéron, Caton, César; la dynastie des hommes de plume, fondée par Gicéron, acquérait
(1) Dion, XLVIII, 34.
(2) Dion, XLVIII, 34 : mais le texte est demeuré obscur...
(3) Joseph, A. J., XIV, xiv, 4.
(4) En réalité Dion, XLVIII, 35, dit qu'ils furent choisis pour huit ans; mais Appien, B. C., V, 73, dit qu'après la paix de Misène les consuls furent désignés pour quatre ans, et il donne les noms des consuls du quadriennium 34-31. Cela prouve que les consuls du quadriennium 38-35 étaient déjà désignés au moment dont parle Dion; et celui-ci a confondu les deux désignations de consuls pour quatre années, qui furent faites à peu de distance, en une seule qui aurait été faite pour h^iit, ans.
(5) Dion, XLVIII, 34.
uneiniluencô de plus en plus grande, dans le désordre universel. Au milieu de tant de révolutions et de guerres le public vit avec étonnement un homme qui ne maniait que la plume devenir un personnage influent. Depuis quelque temps le nom de Virgile, connu d'abord dans les petits cercles des v€o)T£poi et des jeunes lettrés, se répandait dans le grand public : des acteurs et parmi eux la fameuse Githéris, l'affranchie de Volumnius qui avait été la maîtresse d'Antoine, s'étaient mis à déclamer ses Bucoliques sur les théâtres (1) : Mécène et Octave, qui au fond était un intellectuel et qui cherchait à se faire des amis partout, finirent par vouloir le connaître; ils lui donnèrent bientôt des terres, en Campanie, pour compenser la confiscation dont il avait été victime. Cette protection augmenta encore sa renommée httéraire; et Virgile devint, au milieu des troubles, un personnage très en vue et très important. Il n'en continua pas moins à perfectionner son art: et il composa deux autres imitations de Théocrite, la septième et la huitième églogue, dont Tune contient en couplets très courts une lutte entre deux pâtres; et l'autre, inspirée à la fois de la première et de la seconde idylle de Théocrite, met en scène deux pâtres trop raffinés qui se rencontrent à l'aurore et chantent dans des vers mélodieux et imagés les amours malheureuses d'un jeune homme, et les sortilèges d'une femme passionnée qui voudrait rappeler à elle son amant parti pour la ville. Mais il ne se borna plus seulement à écrire des vers; il s'efi'orça aussi de faire profiter de son autorité ses confrères pauvres, ses amis et ses concitoyens. Il avait espéré un moment, en appelant à son aide les Muses de Sicile, amener Alfénus Varus à révo-
(i) SinvTci), aâ, ErK, VI, 11; Donatus, in vita, p, 60. il.
ANTOINE ET CLÉOPÂTilE 41
quer la confiscalioa des terres (ie bianioue; ayant échouéj il tâchait, au commencement de Tan 39, d'aider Tlorace à améliorer sa situation en le pix'sentant à Mécène. Le moment était propice : les triumvirs efïrayés et leurs amis ouvraient leurs portes aux solliciteurs. Mécène cependant, tout en faisant un aimable accueil au jeune homme qui, très intimidé^ ne sut que l.^albutier quelques mots (1), ne put s'occuper immédiatement de lui. Le conseiller d'Octave avait bien d'autres soucis. Les triumvirs s'étaient trompés en pensant qu'il suffirait de faire de nouvelles concessions et de laisser passer un peu de temps pour changer l'opinion publique : la disette au contraire se prolongeait, et le peuple^ en voyant les hésitations des triumvirs, se montrait de plus en plus exigeant; des manifestants s'étaient même rendus auprès de Mucia, la mère de Sextus, pour la supplier d'intervenir, et ils menaçaient de mettre le feu à sa maison, si elle n'y consentait pas (2). Que fallait-il faire? Octave s'obstinait à vouloir résister; mais Antoine coiTiprit que pour le moment il fallait céder; et il demanda à Libon, qui était à la fois le beau-père de Sextus Pompée et le beaufrère d'Octave, de vouloir bien s'interposer (3).
Par un contraste singulier, tandis qu'Octave et Antoine ne parvenaient pas, au prix même des flatteries républicaines les plus basses, à calmer lïndignation du pays, le jeune homme qui était devenu, aux yeux de l'Italie, le défenseur de la république et de la liberté, avait établi au milieu de la mer, dans les trois îles, un gouvernement despotique selon la mode asiatique; i! était devenu un vrai monarque, ayant comme ministres
(4) Horace, Sat. I, vi, 56 et suìt.
(2) Api lEN, B. C, V, 89.
(3) /J„ V, 69; Dion, XLVUI, 36^
d'intelligents aiïranchis orientaux de son père, Ménodore, Ménécrate, Apollophane, transformés en amiraux et en gouverneurs. Beaucoup de nobles qui s'étaient réfugiés auprès de lui, et parmi eux le fils de Cicéron, se trouvaient mal à l'aise dans ce gouvernement despotique; il en résultait même des mécontentements, des discordes, des soupçons, qui poussaient parfois Sextus à la cruauté et à la violence, et qui récemment lui avaient fait mettre à mort Staïus Murcus (1). En outre, Sextus avait recruté neuf légions, composées en grande partie d'esclaves des domaines siciliens qui avaient appartenu aux chevaliers de Rome, et dont Sextus s'était emparé, et il avait fait de son petit empire circulaire un refuge pour tous les esclaves qui voulaient bien s'enrôler dans son armée (2). Il y avait là de quoi inquiéter beaucoup la classe aisée en Italie. Et cependant l'Italie haïssait tellement les triumvirs et surtout le fils de César; elle avait mis dans le fils de Pompée tant d'espérances, que certains historiens modernes sont d'avis que si Sextus, au lieu de se borner à piller les côtes, avait osé débarquer en Italie avec son armée, il aurait peut-être pu venger Pharsale et changer pour toujours le cours des événements. Mais on était au printemps de l'an 39, et depuis le passage du Rubicon, dix années s'étaient écoulées, et quelles années ! La hardiesse et la timidité des chefs, dans les grandes luttes historiques, ne sont pas le simple efl'et de leurs qualités innées ou acquises; elles dépendent aussi, au moins en partie, de la confiance ou du découragement que répandent partout autour d'eux les succès ou les revers. César avait pu dix ans aupa-
(1) Voy. Sdétonb, Tib., 4; Vellbiu», II, 77; Appien, £. C, V,
(2) Sksci, Kaiser Augustus, 74 et suiv.
ravant passer le Rubicon d'un pied sûr, non seulement parce qu'il avait de l'audace, mais aussi parce que la nation tout entière, tranquillisée par vingt-cinq ans de paix intérieure, ne croyait plus à la possibilité d'un grand bouleversement. Lui-même, du reste, il ne pensait pas déchaîner une terrible guerre civile entre les riches et les pauvres; il s'imaginait contraindre ses adversaires à transiger dans un simple conflit entre politiciens. Mais maintenant les désastres terribles que l'on avait éprouvés avaient profondément découragé les esprits; Antoine lui-même et les chefs du parti victorieux redoutaient à chaque instant de nouvelles difficultés; tout le monde attendait et laissait les événements se précipiter d'eux-mêmes dans une sorte de passivité. Ce n'était pas non plus de Sextus que Taudace pouvait venir. Il lui aurait fallu un bien grand génie, pour ne point être découragé, dans le moment décisif où il pouvait tout oser, par la destinée tragique sous laquelle sa famille avait été écrasée f Mais s'il était incapable d'imiter les coups daudace d'un César, Sextus Pompée était cependant assez intelligent pour comprendre qu'Octave et Antoine avaient à ce momentlà plus besoin de la paix que lui; et Ménodore, son habile conseiller, lui disait de résister, de laisser les choses traîner en longueur : ses menaces et la disette rendraient la situation des deux rivaux de plus en plus difficile (1). D'autre part, cependant, de hauts personnages romains réfugiés auprès de lui, tels que Libon et Mucia, agissaient sur lui dans un sens opposé, et prétendaient que, s'il continuait, l'Italie lui deviendrait hostile et se tournerait contre lui (2). Lei négo-
(1) ApriEN, B. C, V, 70.
(2) Id., ibid., V, 70-71.
4é GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
dations furent lougucB, mais oa unit par conclure un accord : on reconnaîtrait comme appartenant à Sextu8 Pompée h Sicile et la Sardaigne, et on lui donnerait le Péloponnèse pour cinq ans, c'est-à-dire jusqu'en l'an 34; iî serait consul en 33; il ferait partie du collège des pontifes; il recevrait soixante-dix millions de sesterces comme indemnité des biens confisqués à son père; il s'engagerait en échange à ne plus inquiéter les côtes d'Italie; il n'offrirait plus d'asile aux esclaves fugitifs; il ne chercherait plus à entraver la liberté de la navigation, et il prêterait son concours pour réprimer la piraterie. En outre, on profiterait de la paix de Misène pour pardonner à tous les déserteurs et à tous les proscrits survivants, en n'exceptant de cette amnistie que les conspires condamnés pour le meurtre de César; on restituerait aux déserteurs tous leurs biens immobiliers et aux proscrits la quatrième partie de leurs biens; tous les esclaves qui avaient été soldats sous les ordres de Sextus recevraient la liberté ; on promettrait de donner les mêmes récompenses aux soldats de Sextus qu'à ceux d'Octave et d'Antoine (4). Après cet accord, dans le courant de l'été, les deux triumvirs se rendirent avec une armée à Misène; Sextus y vint aussi avec sa flotte; et dans le beau golfe, en face de l'armée qui couvrait le rivage du promontoire, en face de la flotte dont les voiles fermaient l'horizon de la mer, le fils de César et le fils de Pompée se rendirent avec Antoine sur un vaisseau, ratifièrent la paix, s'invitèrent à un banquet solennel et fiancèrent une fille de Sextus, toute jeune encore, avec le petit Marcellus. fils d'Octavie. Pour mieux consolider la paix, on dressa encore la liste des consuls pour quatre nouvelles
(1) Dion, XLViîl. â«; Afhbs.. B. C, V, 7».
années, c'est-à-dire pour jusqu'à Tan 3i avant J.-C. (î). Puis Sextus alla en Sicile, Antoine et Octave revinrent à Rome^ amenant avec eux un nombre considérable de proscrits illustres ou d'anciens partisans de Lucius Autonius qui avaient fui après la prise de Pérouse, et qui profitaient de ramnistie accordée pour abandonner Sextus et ses alïranchis et pour venir recouvrer à Home ce qui restait de leurs biens. Parmi eux étaient Lucius Arruntius, Marcus Junius Silanus, Caïus Sentius Saturninus, Mcircus Titius, et le fils de Gicéron (2). La paix était donc rétablie, à la grande joie de toute l'Italie; et, pour la rendre plus solide, la Fortune semblait ajouter tout exprès de nouveaux nœuds aux liens de parenté qui unissaient les trois auteurs du traité de Misène. Scribonia venait de donner (ou allait donner) à Octave une lille qui iul appelée Julie, et Octavio, h, femme d'Antoine, était enceinte.
En concluant la paix de Misène les tiiumviis capitu laient pour la première fois devant la force invisible de l'opinion publique. C'est ce qui donne à ce traité une si grande importance. C'était là le commencement d'une lutte sourde entre les classes aisées de l'Italie et la dictature militaire de la révolution, lutte dans laquelle le parti sans armes imposera peu à peu ses volontés au parti armé. Cependant Virgile, encourag(' par la paix de Misène, composait une nouvelle églogue, la neuvième, dans laquelle il osait mettre dans li bouche des pâtres ses plaintes au sujet de la confisca-
(1) Appien, B. C, V, 73; Dion, XLVIII, 37-33.
(2) Velléids, II, 77; il se trompe cependant en mettant au nombre de ces hommes qui s'étaient réfugiés auprès de Sextus, et qui revinrent à Rome, Tibérius Claudius Néron, qui y était revenu après la paix do Brindes. Voy. Dion, XLVIII, 15 et Sok- TONBi Tib,, 4.
tion de sa propriété et des terres des Mantouans, en rappelant, comme sur un ton de reproche, qu'il avait salué l'astre de César et qu'il avait été bien mal récompensé des sentiments qu'i) avait témoignés à l'égard du dictateur.