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que de construire un nombre de vaisseaux suffisant. £n arrivant par la mer du Nord, les deux armées pourraient chercher les embouchures des deux fleuves, les remonter, et arriver au cœur du territoire ennemi, construire à Taise sur TEms et sur le Weser deux camps, pour commencer la conquête de rintérieur, tandis qu'au même moment un corps d'armée traverserait le Rhin et se dirigerait vers TËms; avançant ainsi peu à peu^ les corps d'armée qui avaient suivi l'Ems se seraient, à la fin, rencontrés avec ceux qui seraient venus du Rhin et du Weser, et par de larges
mière expédition de Drusus qui aurait été faite en l'an 12 sur les côtes de la mer du Nord. Strabon (VII, i, 3) nous apprend que Drusus remonta avec des vaisseaux le cours de TEms, sans nous dire au juste à quelle époque, mais ce fut certainement en Tan 12, puisque c'est la seule année où il soit question dans les historiens d'une expédition maritime de Drusus. Les historiens inclinent À considérer cette expédition comme la première partie du plan de guerre, et le but poursuivi aurait été la soumission des Prisons et des populations côtières. Mais il est évident que la soumission des Frisons et des populations côtières avait beaucoup moins d'importance que la conquête de l'intérieur de la Germanie, but principal de la guerre; on ne s'expliquerait pas comment pour un aussi petit résultat, Drusus aurait fait creuser le canal qui était \m travail gigantesque, et construit une grande flotte ; pourquoi il se serait ensuite exposé aux dangers de la navigation sur la mer du Nord. Tant de travaux devaient avoir im but plus vaste et nous savons par Tacite que ce but était bien celui que j'ai indiqué. Il nous dit en effet que Germanicus, en l'an 16 après Jésus-Christ, essaya de mettre à exécution le plan de son père : Ann., II, 8 : precattuque Druium patrem, ui te eadem autum.., juvaret. Et Tacite précédenounent (II, 5) a exposé le plan de Germanicus ; c'est justement celui que nous attribuons à Auguste et Agrippa : Germanot,,. juvari tilvû, paludibut, brevi aetiate et praematura hieme : tuum miliiem hmid perinde vulneribtu, quam tpatiit itinerum, damno armorum adfici,.. longum impedimeniorum tigmen, opporiunum ad insidiat, dêfeMantibut iniquum. Ai timare intrelur, promptam ipiîs potiessUmem et hoslibu» ignotam : $imul bellum maturiut incipi, legionetque et eommealtu pariter vehi, itUegrum equitem equotque per ora et alveos fiuminum média in Germania fore.
routes, munies de châteaux, on aurait pu réunir le Rhin à l'Ems, TEms au Weser et peut-être aussi le Weser à l'Elbe. On passerait ainsi autour du corps barbare de la Germanie une chaîne de fer, qui la tiendrait attachée pour toujours au pouvoir de Rome. Mais si, en adoptant ce plan, on ne faisait pas courir de trop grands risques aux armées dans les régions inconnues, il fallait au contraire, danger moins grave mais non négligeable, aventurer les légers vaisseaux romains sur la mer orageuse qui va de l'embouchure du Rhin à celles de l'Ems et du Weser. Pour écarter ce danger, on eut Fidée, semblet-il, de creuser un canal entre le Rhin et l'Issel, de façon que la flotte romaine pût, par ce canal et par rissel, pénétrer dans le Zuiderzée et arriver dans la mer du Nord par le fleuve qui faisait alors communiquer ce lac avec la mer. Drusus reçut Tordre de préparer une flotte et de faire creuser le canal par les légions.
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C'est ainsi qu'Auguste occupait de nouveau Taristocratie romaine, reconstituée après les guerres civiles, à une grande entreprise diplomatique et militaire, semblable à celles qui avaient été tentées avec tant de succès pendant les siècles précédents. Combien d'événements allaient dépendre de cette entreprise! L'aristocratie romaine avait, pendant des siècles, accru son prestige, ses richesses et sa puissance, grâce à une diplomatie habile et à des guerres heureuses qui avaient asservi, dépouillé, détruit, tant de royaumes et tant dÉtats. Pendant des siècles elle avait étendu sa domination sur Rome, sur l'Italie, sur le bassin de la Méditerranée. Mais serait-elle encore capable de faire delà Gaule et de la Germanie un instrument nouveau de gloire et de force, comme elle avait fait déjà de la Macédoine, de l'Asie Mineure, de la Syrie et des autres grandes provinces? Cette épreuve nouvelle allait être décisive; car, en face de Taristocratie qui pouvait représenter dans Tavenir la politique d'expansion, on voyait s'organiser rapidement en Italie une autre classe, qui tendait au contraire à l'élaboration intérieure, qui voulait réorganiser et exploiter l'empire conquis, au lieu de l'agrandir, en usant de toutes les forces dont l'homme se sert pour agir sur la matière et sur Tesprit, depuis le commerce
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jusqu'à la religion, depuis l'industrie jusqu'à l'administration. La classe moyenne des propriétaires, des marchands, des intellectuels qui se formait en Italie depuis un siècle, au milieu de tant de crises, réalisait défmitivement, d'un bout à l'autre de la péninsule, l'œuvre qu'elle avait commencée au temps des Gracques. Depuis quinze ans, ses progrès avaient été si considérables, par le nombre, la culture et la richesse, que l'aristocratie ne parvenait plus à diriger toute sa vie intellectuelle, morale et économique. L'aristocratie, grâce à la protection qu'elle exerçait, en suivant l'exemple d'Auguste, de Mécène et d'Agrippa, dominait encore la haute culture : la poésie, l'histoire, la phUosophie. Parmi les jeunes gens appartenant à des familles d'une fortune modeste, qui avaient étudié pendant la révolution et qui voulaient exercer la profession d'écrivain ou de philosophe, personne n'éprouvait plus les scrupules qu'Horace s'était appliqué à combattre dans ses épîtres; le nombre de ceux qui aspiraient à la protection d'Auguste ou de quelque grand personnage devenait au contraire trop considérable; non seulement Auguste, mais tous les riches seigneurs qui avaient le moyen d'héberger et de nourrir les lettrés et les érudits, se transfiguraient aux yeux des intellectuels pauvres en demi-dieux dignes d'une admiration presque religieuse (1). Auguste devenait même, sans le vouloir, l'arbitre des belles-lettres; car tous, désireux de gagner ses bonnes grâces, cherchaient à deviner ses goûts et à écrire des choses qui lui plairaient. Ainsi, comme il songeait toujours à créer un théâtre national, tout le monde voulait écrire des tragédies ou des comédies,
(1) Ovide, Poni., I, ix, 35.
Nnm tua non alio coliiit penatralia rilii Terranim doiuinos qnam colis ipse deos.
et étudiait l'art dramatique (i). Mais si la poésie lyrique et la poésie dramatique^ qui servent peu à gouverner les hommes, restaient entre les mains de la noblesse, deux autres genres d'études qui sont des instruments de domination beaucoup plus importants, l'éloquence et la jurisprudence, tombaient, en partie au moins, au pouvoir des intellectuels de la classe moyenne, qui les transformaient et s'en servaient même contre Taristocratie. Auguste, comme nous l'avons vu, avait fait revivre la lex Cynthia, qui défendait de toucher une rétribution pour les actes d'assistance légale. Cette loi était une des lois fondamentales du régime aristocratique; car, en empêchant la formation d'une classe d'avocats de métier, elle faisait de l'assistance légale un devoir civique et un monopole des classes riches. Mais depuis longtemps la difficulté et le nombre des procès croissaient avec la complication des lois et le développement de la vie sociale et économique, tandis que le nombre des familles nobles diminuait, ainsi que le temps qu'elles pouvaient donner aux affaires judiciaires. Pour défendre les causes ou pour respondere, cavere, scr ibère (c'étaient là les trois fonctions du juriste), il ne suffisait plus, comme jadis, de connaître trois ou quatre règles de droit; il fallait maintenant une préparation toute spéciale et des études longues et difficiles. Mais beaucoup de jeunes gens suivaient Texemple d'Ovide et abandonnaient la jurisprudence pour des travaux plus attrayants (2). L'aristocratie romaine, qui
(i) Horace, Ep., II, i, 219 et suiv.
(2) Horace (Ep., \, m, 23 et suiv.) nous montre que la jurisprudence n'était plus à son époque que Tune des nombreuses études auxquelles s'adonnaient les classes cultivées, ce qui explicfue le déclin de l'ancien patroeinium de raristocratie. Seu ling^am cauBis acais seu dvica jura Respondcre paras seu condis amabile carmen...
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avait à gouverner le monde, ne pouvait plus en outre étudier, discuter et juger tous les procès d'Italie. Bien des gens étaient donc obligés d'avoir recours à des avocats professionnels, qui se faisaient payer et dont la lex Cynthia ne parvenait pas à débarrasser l'Italie; en effet, quand on avait un procès, on aimait mieux aller trouver un avocat mercenaire, que rester sans un patron désintéressé (1). Il y avait enfin un autre inconvénient non moins grave. Auguste était tellement au-dessus de tous les autres sénateurs par sa renommée, ses richesses et son prestige, qu'un nombre infini de personnes s'adressait à lui, soit pour le consulter, soit pour l'avoir coname avocat : tous ses vétérans, tous ses colons, tous ceux qui avaient mis son image au nombre de leurs dieux Lares, croyaient avoir le droit de recourir à lui pour tous les procès qu'ils avaient, même pour les plus insignifiants, comme à une providence universelle. Or Auguste était placé par toutes ces demandes dans une situation embarrassante. 11 ne pouvait suffire à tant de demandes; il ne voulait pas avoir l'air de monopoliser ce qui, d'après la tradition, était un des privièges les plus anciens de la noblesse ; il n'était pas d'ailleurs assez versé dans le droit pour pouvoir répondre à toutes les questions qui lui étaient adressées. Pour se tirer d'affaire, Auguste imagina à la fin de charger un certain nombre de juristes éprouvés — sénateurs probablement — de respondere ou de [donner son avis à sa place à tous ceux qui s'adresseraient à lui pour une question de
(1) Par exemple, ce Torquatus, à qui Horace adresse la cinquième épitre du premier livre, semble avoir été un de ces avocats professionnels qui étaient devenus si nombreux, comme nous le prouve d'ailleurs la tentative faite pour rendre plus efficace la lex Cynthia,
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droit (i). La solution était ingénieuse; mais elle prouvait, ainsi que l'augmentation des avocats de carrière,
(1) C'est ainsi, à mon avis, qu'il faut interpréter le fameux passage du Digeste (I, ii, 47)... Primut JHvut Auguttus, ut moior iurit aitctoriteu haberetur, eonstituit ui ex autoritate eiut responderent. Cette question du jut retpondêndi est assez obscure. Pomponius ne semble pas s'être suffisamment rendu compte des transformations historiques qu'avait subies cette institution, et il nous la montre un peu trop, à son origine, semblable au modèle qu'il avait sous les yeux. Il ne me parait pas possible que le jut respondendi fut déjà sous Auguste concède par le prince. On ne s'expliquerait guère, s'il en était ainsi, comment Caligula (Sdbtone, Caligula, 34) aurait eu l'idée de prendre cette disposition, ne qui rupondere postent, prœter eum. En outre, l'étude et la pratique de la jurisprudence étaient dans la noblesse une tradition trop ancienne pour qu'Auguste, qui cherchait tellement les faveurs de la noblesse, ait pu penser à raboUr brusquement sur un terrain oà il n'y avait pas de grandes difficultés politiques et où, au contraire, étaient attachés tant d'intérêts privés de toutes les classes. Antistius Labéon rêtpondebat, mais on a peine à imaginer que ce conservateur rigide, qui ne voulut pas môme accepter le consulat des faveurs d'Auguste, ait été un de ceux qui exerçaient la jurisprudence au nom, avec l'autorisation, ex autoritatey d'Auguste. Rien non plus ne nous prouve que les responsa de ces juristes qui parlaient ex autoritate d'Auguste, aient eu une valeur légale : cela ne pouvait pas être, car il aurait fallu toute une révolution dans l'organisation judiciaire romaine, et nous ne voyons pas qu'il s'en soit produit une à l'époque d'Auguste. La réforme d'Auguste ne peut s'expliquer que comme un expédient auquel il eut recours pour remplir les devoirs juridiques qui lui incombaient, d'après la tradition, comme à tout patricien, et qui étaient particulièrement difficiles pour un homme célèbre comme lui, et peu versé dans la jurisprudence. Il fit, pour les consultations, ce que les textes nous disent qu'il fit pour l'assistance dans les procès ; quand il ne pouvait remplir cette t&che lui-même, il en chargeait un ami. 11 ne faut pas oublier que tous les nobles romains passaient aux yeux du peuple pour bien connaître les lois, que si un certain nombre de nobles s'adonnait spécialement à l'étude de la jurisprudence, presque tous étaient souvent consultés par les petites gens sur des questions de droit, et que l'on s'adressait beaucoup à Auguste. J'ai supposé que les juristes qu'Auguste chargeait de répondre à sa place étaient des sénateurs, parce que Pomponius s'applique à faire remarquer que Masurius Sabinus était un
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que l'aristocratie laissait tomber de ses mains ce puissant instrument de domination. Sans doute, elle comptait encore dans ses rangs de grands juristes et de grands orateurs : parmi les juristes, Marcus Antistius Labéon, le plus savant et le plus profond; parmi les orateurs, outre Messala et Asinius Pollion, qui était déjà d'un certain âge, Lucius Arruntius, Quintus Atérius^ Paulus Fabius Maximus qui se préparaient à briguer le consulat pour Tan 11, les deux fils de Messala, qui suivaient les traces de leur père^ et Tibère lui-même. Mais si Labéon était le plus intègre, le plus sage^ les plus respecté des juristes de son temps, il n'était pas le plus influent. Trop rigide, trop attaché à ses principes aristocratiques, il s'obstinait à ne pas reconnaître les nouvelles tendances de la législation d'Auguste, qu'il trouvait trop révolutionnaires et, l)ien qu'il y fût invité par le princep,^^ il refusait même de poser sa candidature au consulat (i); il préférait la science pure et les études à l'exercice de la profession; il passait jusqu'à six mois de l'année à la campagne (2),
chevalier : il fallait donc que la chose fût nouvelle. Il serait par suite possible qu'Auguste ait voulu, par cet expédient, aider les sénateurs à sauver leurs privilèges.
(1) TACiK^(il nn., III, 75) nous dit que ce fut Topposition d'Auguste qui empêcha Labéon de devenir consul : mais Vou- PONIU8 (Dig., I, II, 47) nous dit : Labeo noluit, eum o/ferrelur et ab Augutlo eontulaUu (c'est-à-dire la candidature). Mais on a vu précédemment quelle peine Auguste devait se donner pour vaincre les répulsions des grands quand il s'agissait d'accepter des magistratures ; c'est donc bien la version de Pomponius qui parait la vraie. Auguste, alors que les hommes de valeur étaient si rares, ne pouvait s'opposer à la candidature d'un homme tel que Labéon. Bi Labéon n'accepta pas, c'est qu'il voulait so consacrer & ses études. Nous avons déjà là un exemple de la façon dont Tacite altère systématiquement les faits pjur présenter sous un mauvais jour tous les empereurs, les uns après Icî autres.
(2) PoMP,, Dig., I, 11, 2, 47: Ali. Gell., XIII, \, l.
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OÙ il composait cette fameuse bibliothèque qui devait se composer de plus de quatre cents ouvrages de droit et qui devait faire passer son nom à la postérité (i). Ce n'était donc plus lui qu'Auguste pouvait consulter pour les questions de droit, quand il avait besoin d'être aidé par un juriste, comme à Tépoque où il avait préparé les lois sociales. Son conseiller légal était Atéius Capiton, le fils d'un centurion de Sylla, moins savant et moins célèbre que Labéon, mais qui cherchait à adapter la tradition aux nécessités nouvelles. Ainsi le respect et la puissance se divisaient, comme il arrive toujours quand une aristocratie s'affaiblit, et, si le jurisconsulte de la noblesse obtenait le respect, le jurisconsulte des classes nouvelles gagnait la puissance. Chose plus grave, la nouvelle et rigoureuse application de la lex Cynthia obligeait bien la noblesse à défendre gratuitement au tribunal la classe moyenne et la classe pauvre, mais elle n'assurait plus aux grands ce qui était auparavant la véritable récompense du patrocinium gratuit : le privilège de ne pouvoir être accusés et défendus que par leurs pairs. Poussés par les haines et les rancunes que leurs discordes avaient fait naître, et aussi par le désir de rendre un peu plus de force aux lois, les hautes classes avaient trop encouragé leurs membres à s'accuser les uns les autres; et maintenant on voyait partout surgir des classes moyennes d'obscurs et ambitieux arrivistes qui, usant de nouveaux procédés oratoires, savaient retourner contre la noblesse, en en faisant une arme de persécution, le principe de l'égalité de tous devant la loi. Le créateur et le maître de cette nouvelle éloquence était un certain Cassius Sévérus qui, à cette époque, n'avait guère qu'une trentaine
(1) PoMP., Dig., I, II, 2, 47.
d'années (1). D'humble origine (2), intelligent, éloquent et très ambitieux, il avait eu Tidée, ne pouvant gagner d'argent en défendant gratis les pauvres, d'en gagner en accusant les riches, en se faisant payer par eux pour retirer son accusation, ou en profitant de cette partie des biens des condamnés que la loi attribuait à l'accusateur (3). Toutes les fois qu'il y avait à soutenir une accusation bruyante et tapageuse Contre un homme riche, en vertu de la lex de adulteriis ou d'une autre loi, une de ces accusations auxquelles se refusaient ordinairement les grands orateurs de la noblesse par amitié ou par dignité, Cassius Sévérus était toujours là pour s'en charger; et, qu'elle fût sérieuse ou fantaisiste, qu'elle eût un fondement de vérité, ou qu'elle eût pour origine de ridicules commérages, il la soutenait avec la même violence, et exploitait sans vergogne les rancunes et les préjugés des classes moyennes contre l'aristocratie (4). Rome qui était habituée à voir couler les ruisseaux limpides de l'éloquence aristocratique, claire, précise, logique, bien que parfois un peu froide, n avait pas encore vu rouler un tel torrentdefange
(1) Tbuppel-Schwabe, Geschichte der rômisehen LiUei*atur, Leipzig, 1890, vol. I. p. 637. S 11.
(2) Tacite, Ann., IV, 21 sordidae originU,
(3) Tacite, Ann., IV, 21 : bonit exutus Cassius avait donc
gagné de l'argent, et comme (Sénâqde, Contr. IH, praef. 5) il ne défendait jamais, mais accusait toujours, cette fortune devait avoir l'origine que nous indiquons.
(4) Tacite, Ann., I, 72 : primtit Augustut cognitionem de famosis libellit.,. ti'ociavit, commoius Ccatii Severi libidine, qua virot feminasque inluslret procacibut seripiis di/famaverat. Comme Cassius était orateur, ces libelli ne peuvent être que ses discours d'accusation. Il est ainsi démontré, et la chose sera confirmée par les faits que nous exposerons bientôt, que ses accusations étaient surtout dirigées contre des viros feminasque inluêtres. On peut ainsi expliquer les immodica* inimieitiat dont parle Tacite (tV. 21).
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volcanique, épaisse, jaune, bouillante et sulfureuse (i). Aux documents, Cassius substituait les injures et les plaisanteries, au raisonnement les inventions extravagantes, les calomnies invraisemblables, les descriptions, les tirades, le désordre des détails impressionnants^ tout ce qui peut étourdir des esprits grossiers qui ont de la peine à raisonner (2). Pour juger de ce contraste il suffit de songer à celui qui existe aujourd'hui entre les journaux sérieux, bien écrits, où l'on cherche à être exact, à examiner sagement les questions sans dire d'injures aux adversaires politiques, et les feuilles ignobles qui, avec des scandales, de grands titres et d'extravagantes inventions, flattent et exploitent les plus basses passions des classes les plus nombreuses, pour ramasser des sous dans cette fange. Et cependant, ce qui montre bien quelle était sa faiblesse, raristocratie qui semblait tenir en sa puissance Tempire, le sénat, les magistratures, n'avait pas su assommer ce chien furieux : on le craignait partout; on cherchait à imiter ses aboiements; ceux qui étaient accusés par lui trouvaient difficilement parmi leurs amis quelqu'un qui voulût ou qui sût lui tenir tête. La misérable éloquence de Cassius Sévérus ne répondait que trop à un besoin des masses, travaillées par le soupçon que la noblesse ne fît toujours pencher de son côté dans les procès le plateau de la balance, et cela non par la force
(1) Tacite, Dial, 19 : antiquorum admiratores.., Ceusium Sere-
rum primum affirmant flexi$te ab itta vetere atque directa
dicendi via.
(2) Tagitb, Dial, 26 : plut viri habet quam sanguinit; primas entni, eontempto ordine rerum, omissa modettia ac pudore verborum, iptit eiiam quibus utitur armis ineompositus et ttndio feriendi pUrumque dejeetut, non pugnat sed riaralur; Quint., X, i, 117 : acerbitcu mira et urbanitas et fervor; sed plus ttomacho quam consitio dédit.
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(lu raisonnement, mais par la richesse et la gloire. Cette aristocratie amollie redoutait tant d'être soupçonnée de partialité, que, pour éviter les ennuis, bien des gens parmi elle préféraient immoler de temps en temps quelques-uns des leurs au ressentiment populaire. On admirait Torateur, et c'était là une excuse pour tolérer le coquin. En réalité tout le monde avait peur de lui, et Auguste lui-même, qui était fort gêné par ce soupçon public, surtout dans les procès retentissants. En refusant l'assistance légale à ses amis il aurait manqué à un devoir que la tradition avait consacré; en raccordant, au contraire, il semblait changer trop à Tavantage de la partie qu'il défendait, les conditions du duel judiciaire. L'intervention d'Auguste dans un procès, comme patron d'une des parties, devenait une pression injuste aux yeux d'un public formé par Gassius Sévérus, qui voulait que de temps en temps quelque grand personnage fût condamné, même s'il était innocent, pour compenser les nombreux acquittements de vrais coupables. Auguste était donc obligé de prendre mille détours pour se tirer d'affaire (i).
L'éloquence de Gassius Sévérus est aussi une preuve de TalTaiblissement croissant de Taristocratie romaine. Une aristocratie forte ne se serait jamais laissé maltraiter de cette façon. Ses querelles intérieures, sa paresse, sa trop grande culture littéraire, son goût du bien-être qu'elle mettait maintenant au-dessus de son prestige, sa diminution numérique faisaient que l'aristocratie romaine n'osait même plus affronter un Gassius Sévérus, dans cette ville où depuis si longtemps elle était puissante et glorieuse. 11 était donc très urgent
(1) Voy. Dion, LV, 4; Suétone. Aug., 56. Nous parlerons plus loin du procès contre Asprénas qui montre bien l'embarras où se trouvait Auguste.
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qu'elle cherchât à recouvrer de la force et du prestige dans une grande entreprise diplomatique et guerrière, pour faire face aux classes moyennes dont Cassius Sévérus représentait les dangereuses rancunes. Après avoir, pendant un siècle, mendié ou volé les terres des grands propriétaires et de TÉtat, après avoir pillé les temples etles trésors dans toutes les régions de Tempire, après avoir fait tant de guerres et de révolutions et un effort si considérable pour s'instruire et développer le commerce, l'agriculture et Tindustrie d'Italie, cette classe commençait alors à recueillir les premiers fruits de tant de peines et de dangers. La difficulté qui avait occupé les agronomes, les politiciens, les économistes de la génération précédente, la difficulté que Varron a si bien étudiée dans son traité de Tagricullure, avait été surtout un problème économique : comment faire vivre largement dans toutes les villes une classe moyenne, une bourgeoisie, sur des propriétés de moyenne grandeur cultivées par des colons et des esclaves; conunent rétablir dans ces propriétés une plus constante proportion entre le prix des denrées et les frais de culture? Or, à force de travail intelligent, et aussi grâce à un concours de circonstances imprévues, cette difficulté avait fini par se résoudre, au moins en partie, presque dans toutes les régions, bien que dans des proportions différentes. Si on en excepte la Ligurie qui était encore sauvage, l'Italie du Nord, la vallée du Pô, entre TAppennin et TAdriatique, était assurément la partie la plus favorisée. Deux siècles s'étaient écoulés depuis le temps où le premier grand chef du parti démocratique, Caïus Flaminius, avait obligé l'aristocratie à conquérir cette grande plaine qui s'étendait au pied des Alpes, couverte de forêts de chênes, de vastes marais et de beaux lacs, peuplée de villages
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celtiques, sillonnëe en toutes les directions par les rivières rapides qui roulaient dans leurs sables Tor des Alpes, et traversée par le fleuve qui devait sembler d'une grandeur prodigieuse aux Romains d'alors, habitués aux petits cours d'eau de Fltalie centrale. Deux siècles plus tard, si tous les marais n'étaient pas encore desséchés (1), si de vastes forêts couvraient encore une partie de la région (2), les villages celtiques et ligures avaient disparu presque partout; des anciens habitants^ il ne restait plus que le souvenir historique, dans les noms des endroits ; toute la vallée, d'un bout à l'autre, était maintenant parsemée de Romes minuscules, qui avaient toutes une petite Ame latine. Par les guerres, les révolutions, la création de colonies^ la concession successive du droit de latinité et de cité^ enfin par une habile politique, Rome avait réussi à accomplir dans toute la vallée une transfusion merveilleuse de langage^ de mœurs^ d'idées, d'institutions. Peu à peu, sous l'influence grandissante de Rome^ les familles riches avaient adopté les mœurs et les noms latins^ avaient appris la langue de Rome, avaient ambitionné de faire partie du petit sénat municipal, d'être élues par le peuple aux charges de la ville, d'avoir quelqu'un de leurs membres questeur, édile, duumvir et quatuorvir de la ville. Mais si cette romanisation de la vallée du Pô s'était si bien accomplie, la lex Pompeia de Tan 89 et la grande loi municipale de César avaient eu, dans l'Italie du Nord, de si heureux résultats^ c'était que depuis un siècle déjà l'évolution économique du pays y créait une bourgeoisie de propriétaires suffisamment
(1) Strabon, y, I, 5 : àicava (lèv o^ ^ X^P" ^otatxoïc 7CÀr,6vsi xa2 iXevt, ^âXvTzv. V ^ T(5v Ïvctûv.
(2) Strabon, V, I, 12 : al OXat roaavTiQv ixouvt ^Xavov war ix T6IV irrcvOev Oofopp(c«v ^ P(0|at] Tp^9etv xh icX^pov.
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aisée et nombreuse, et qui avait aussi assez de bonne volonté et d'ambition pour faire fonctionner les institutions municipales importées par Rome. Commencés depuis un siècle, les progrès de cette bourgeoisie s'accentuaient depuis quinze ans; parce que maintenant tous les facteurs de prospérité matérielle se trouvaient réunis dans la grande vallée. Elle n'était pas seulement fertile, mais elle se prétait à toutes les cultures; si dans la plaine il y avait de gras pâturages, de vasles forêts, de magnifiques champs de blé, dans les collines, dans les contreforts des Alpes, on pouvait cultiver la vigne et les arbres fruitiers (1). Elle était sillonnée partout de rivières navigables — le Pô et ses affluents, — par lesquelles elle pouvait communiquer facilement avec la mer, c'est-à-dire avec le monde, à cette époque où les transports par terre coûtaient si cher et étaient si lents (2). Elle n'avait guère à redouter les famines, qui étaient si funestes dans l'antiquité; car elle était sûre de récolter tous les ans en abondance une céréale de qualité inférieure, le millet (3), ce maïs de Tantiquité, et qui suffisait à nourrir une population relativement dense (4) de paysans libres, de colons qui cultivaient leurs petits domaines ou qui prenaient en location les terres de plus grands propriétaires (5).
(i) Strabon, V, I. 4.
(2) Strabon, V, I, 5; Pline, H. JV.. III. xxi, i.
(3) Strabon, V, i, 12.
(4) Strabon, V, i, 12 : i^ t' eOavîpCa.
(5) Colontu signifie à cette <^poque un paysan libre, qui afferme, moyennant une pensio, les terres d'un propriétaire plus riche et les cultive. Columelle le dit avec sa netteté ordinaire (I, 7), en opposant le eolontu au tervu$ : hi (les cultivateurs) vel coloni, vel servi tunt toluti aut vincti. Comiter agat (le propriétaire) eum colonit et avariut oput exigat quam pentionet, — Voy. au Buiet de la penêio colont, le Digette, XIX, n, 54 pr. : et au 8\^et de la lex hcationis entre le coUmus et le dominui, le
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Cette population assez féconde possédait toutes les qualités des Celtes, c'est-à-dire de la race d'Europe
Digeste, XIX, m, 61. — Voy. aussi les formules testamentaires qui se trouvent d&ns le Digette, XXXIII, vu, 20 pr, : formules qui nous montrent que les coloni étaient libres, puisqu'on laisse en héritage, outre les terviy non pas les colonie mais leurs reliqua, c'est-à-dire leurs dettes envers leurs propriétaires. Si Ton rapproche de cette définition du eolonus deux lettres de Pline le Jeune (III, 19 et IX, 37), on voit qu'au second siècle les grandes propriétés de l'Italie du nord étaient louées à des colons qui payaient leur fermage tantôt en argent et tantôt en donnant une pai-tie des produits. Dans la lettre IX, 37, Pline nous dit qu'il veut renoncer au premier mode de location et adopter le second. C'est là, il est vrai, un document de la première moitié du second siècle, mais je crois qu'on peut jusqu'à un certain point s'en servir pour établir ce qui se passait à l'époque dont il est ici question. Il devait, du temps de César, y avoir un grand nombre de paysans libres dans la Gaule cisalpine, sans quoi on ne comprendrait pas conunent elle serait devenue la région la plus importante poiu* le recrutement de Farméc. Il n'y avait encore dans l'Italie du nord que de petites villes et elles étaient peu nombreuses; c'est donc dans les campagnes que Rome devait recruter ses soldats. Bien que les villes eussent augmenté pendant les trente dernières années, cette situation ne semble pas avoir subi de grands changements à l'époque où écrivait Strabon. Les guerres qui s'étaient faites en Gaule, dans les Alpes et en Germanie, avaient dû amener dans la vallée du Pô beaucoup d'esclaves: et c'est d'ailleurs ce que nous prouvent les inscriptions: mais ces esclaves devaient être plus employés dans les villes que dans les campagnes, et leur nombre devait être restreint en comparaison de la population. Quand Strabon (V, j, 12) dit que la Cisalpine a de grosses villes et une population dense, c'est surtout à la population des campagnes qu'il fait allusion. L'extension de la culture des céréales et surtout l'usage du millet comme nourriture en sont ne autre preuve. D'autre part l'existence d'une population libre de eolonit d'agriculteurs, nous aide à expliquer le progrès lapide de l'agriculture dans la vallée du Pô, progrès dont parle Strabon et qui nous est prouvé par les signes nombreux de la richesse croissante pendant le premier siècle. Il faudrait sans cela admettre que la Gaule cisalpine acheta à cette époque-là beaucoup d'esclaves, ce qui est peu probable, étant donnée la pénurie du capital dont souffrait alors l'Italie et dont toute la politique d'Auguste est la preuve. Nous sommes à une époque où la terre et le travail prennent de la valeur, et où on corn-
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qui a le plus de vitalitS et de ressources, étant bonne à la guerre^ entreprenante, laborieuse, ingénieuse et bien douée aussi pour l'industrie. £t ainsi, tandis que César et les triumvirs avaient trouvé, parmi les Celtes déjà latinisés de la vallée du P6, les soldats pour les guerres des Gaules et pour les guerres civiles, les bras ne manquaient maintenant ni à Tagriculture ni à l'industrie, pour défricher et cultiver les terres, pour introduire des arts nouveaux ou perfectionner des arts anciens. Il y avait enfin une certaine abondance de capital. Une partie des métaux précieux qu'on avait pillés dans toutes les régions de Pempire, pendant les guerres civiles^ avait été transportée dans la vallée du Pô^ à la fois par bon nombre de Cisalpins qui, partis pauvres pour la guerre^ étaient rentrés avec leur butin dans leur pays, et aussi par des vétérans d'autres régions à qui on avait distribué les terres de la vallée du Pô. A cette époque, vingt ans après la bataille d'Actium, ces capitaux étaient en grande partie rentrés dans la circulation, activant, dans toute la vallée, l'agriculture, Tindustrie, le commerce et augmentant la valeur de toutes les denrées. Ce fut peut-être lors d*un des voyages quïl fit ces années-là, qu'Auguste fut invité à dtner à Bologne par un vétéran d'Antoine, qui avait fait la campagne d'Arménie. Tandis que l'on évoquait, pendant le repas, les souvenirs des années terribles, il arriva qu'Auguste demanda au vieux soldat ce qu'il y avait de vrai dans une certaine histoire que l'on racontait sur cette guerre et sur le pillage du temple de la déesse Analtis; si vraiment le soldat qui
mence *à aocamuler des capitaux, et non à une époque où il y a de gros capitaux déjà aecomulés et que Ton puisse employer. Les régions qui s'enrichissaient étaient donc c^es cpii disposaient d'un grand nombre de travailleurs libres.
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avait le premier porté la main 8ur la statue d'or de la déesse était à l'instant même devenu aveugle. Le vétéran sourit : celui qui avait accompli Taudacieux sacrilège, c'était justement lui, et il ajouta même qu'Auguste était en train c de manger la cuisse de la déesse > . Le soldat avait arraché une jambe d'or massif à la statue brisée, l'avait emportée en Italie, l'avait vendue, pour acheter ensuite sa maison de Bologne, probablement aussi des terres et des esclaves, et pour vivre des revenus de ce petit patrimoine (i). Combien d'autres vétérans avaient dû revenir des guerres d'Orient, sinon tous avec une jambe aussi divine, du moins avec de Tor volé où ils l'avaient trouvé, et dont ils avaient petit â petit dépensé la majeure partie dans la vallée du Pô ) Mais les guerres civiles terminées, l'or n'avait pas cessé d'affluer par d'autres canaux dans cette heureuse vallée. Les guerres qu'Auguste avait faites les années précédentes dans les Alpes ou au delà des Alpes, et la guerre qu'il préparait contre la Germanie, l'obligeaient à dépenser dans la vallée du Pô une grande partie de l'argent qu'il avait eu tant de peine à tirer de tout l'empire; la construction des grandes routes qui allaient traverser les Alpes, le passage des légions, et leur long séjour dans la vallée du Pô, les importantes fournitures de guerre, alimentaient et continueraient à alimenter le commerce des campagnes et des villes de la Cisalpine. Ainsi la guerre qui se livrait à ses frontières était pour la vallée du Pô une industrie très florissante. En outre il se faisait dans ces guerres un grand nombre de prisonniers, et ainsi on avait plus facilement et à meilleur marché des esclaves dans cette vallée du Pô qui était voisine des champs de bataille. Enfin cette vallée située
(1) Pline, XXXIII, xziv, 1.
entre Tltalie centrale, la Gaule et les provinces du Danube, pouvait facilement écouler ses produits à la fois dans les provinces barbares de TËurope et à Rome.
Toutes les conditions favorables à un développement économique rapide se trouvaient donc réunies là : la fertilité de la terre, la facilité des communications, l'abondance des capitaux et une population nombreuse, active, intelligente. La classe moyenne améliorait donc les cultures^ perfectionnait les industries anciennes en introduisait de nouvelles, et donnait au commerce plus d'extension. Les laines les plus estimées en Italie étaient encore celles de Milet, de la Fouille et de la Calabre; mais les propriétaires de la Cisalpine, en croisant et en améliorant les races, se préparaient à prendre le premier rang avec les laines d'Altinum, les laines blanches de Parme et de Modène et les laines noires de Pollentia (i). Dans les Alpes récemment conquises, dans l'Apennin ligure, et aussi dans les environs de Ceva^ on cherchait à fabriquer des fromages que l'on pût exporter jusqu'à Rome (2). On faisait partout d'importantes plantations des arbres à fruit qui pendant les dix années précédentes avaient été importés d'Orient^ comme le cerisier de Lucullus(3); et ce fut^ semble-t-il, dans la vallée du Pô que Ton fit les premières tentatives pour acclimater en Italie le pêcher que les vétérans d'Antoine avaient sans doute apporté d'Arménie (4). Partout dans la Cisalpine on se mettait à la fois à
(1) GoLUMELLE, VU, 2 : Generis eacimii miletioi, ealabras, apul<uque nottri existimabant, earumque optimas tarentinat, Nunc galHcœ pretioiores hahentur; etc. Voy. Strabon, V, i, 12.
(2) Pline, XI, xcvii, 1.
(3) Pline. XV. 30.
(4) Ce qui nous porte à le croire, c'est que du temps de Pline il y avait une espèce de poche que Ton appelait galliea. (Pline. U. JV., XV, xi, 1).
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engraisser des porcs pour nourrir Home et à faire du vin pour griser les barbares des régions du Danube. A mesure que la richesse croissait, il fallait à Rome plus de porcs^ car c'était dans le monde antique la nourriture principale de la plèbe ; on en faisait donc venir beaucoup de la vallée du Pô où étaient des forêts merveilleuses de chênes et où Ton pouvait en nourrir d'immenses troupeaux. L'enrichissement de Rome développait aussi cette branche de l'agriculture (4). C'était déjà dans la vaUée du Pô que- Ton faisait les vendanges les plus abondantes, qu'il^f''^ «^ a^it les} plus riches marchands de vin et les* tonneaux, lep plus gros, qui étaient même passés en^T9y&ii\^è:t&mé*de leur grandeur (2). Le vin qu'on faisait était, il est vrai, très ordinaire; mais on le vendait aux barbares des provinces du Danube, qui n'étaient pas encore des connaisseurs très fins. On le transportait dans des tonneaux sur des bateaux qui descendant le Pô et traversant l'Adriatique le débarquaient à Aquilée; d'Aquilée on le transportait sur des chars jusqu'à Nauport d'où, par laSave, il parvenait au Danube (3). Cependant certains vins de l'Italie du nord commençaient aussi à • être appréciés par les riches Romains, et à prendre place auprès des vins fameux de la Grèce et de l'Italie méridionale. Livie, par exemple, ne buvait que du vin d'Is-
(i) Strabon, V, I, 12.
(2) Ibid.
(3) Voy. Stribon, V, i, 8 et Strabon, IV, vi, 40. Le premier de ces textes nous apprend que les Illyriens qui habitaient sur le Danube venaient à Aquilée pour acheter de l'huile et du vin, le second nous donne l'itinéraire que suivaient les marchandises d'Aquilée pour arriver au Danube. Il est donc vraisemblable qu'tme grande partie du vin qui se vendait à Aquilée aux lUyriens venait de la vallée du Pô, où, ainsi que nous le dit Stradon (V, I, 12), on en récoltait une grande quantité.
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i02 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
trie (i). Une autre source de richesse pour la Cisalpine, c'était le bois que l'on recherchait de plus en plus : il en fallait pour la navigation qui se développait et pour les villes qui s'agrandissaient. On coupait des sapins dans les montagnes, on les descendait par les rivières jusqu'au Pô; puis par le Pô et par la fosta Auguêia^ le canal qu'Auguste apparemment avait déjà fait creuser, ils parvenaient jusqu'à Ravenne, d'où on les expédiait dans toutes les directions et jusqu'à Rome (2). L'olivier enrichissait certains pays, tels que l'Istrie (3). Le lin était a]œs$iv4itiltivé avec grand profit (4). De vieilles industries, telles <)ue celle du fer à Côme (5) et de la laine Â'Pndoué*^) étaient reprises et renouvelées; la clientèle s'étendait jusqu'à Rome où Padoue vendait beaucoup de tapis et de manteaux (7); d'autres industries, telles que la céramique qui commençait dans cette région, faisaient des progrès rapides. Une fabrique semble s'être installée à Polésine, celle des Atimètes, dont les lanternes se vendaient jusqu'à Pompéi et à Uercuianum (8); on fabriquait à Asti et à Pollentia (9) des coupes qui allaient devenir célèbres; la fabrique d'Acon qui était, semble-t-il, dans la vallée du Pô, exportait dans la Gaule transalpine et dans les provinces du Danube ses élégantes céramiques grises et
(1) Pline, H. N., XIV, viii. 1. Voy. aussi III, xxii, 2.
(2) NissEN, ItalUche Landeskunde, Berlin, vol. I (1883), p. 170 ; vol. H (1902), p. 252.
(3) Pline, XV, m, 2.
(4) Pline, XIX, i, 9.
(6) Pline. XXXIV. il. 3.
(«) Strabon, V. I. 7.
(7) Strabon, V, i, 12.
(8) Forcella, Le induitrie e il commercio a Milûno »otto i Romani, Milan, 1901, p. 26.
(9) Pline. XXXV, xlvi. 3.
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jaunâtres (1); celle de Gn. Atéius en exportait dans la Gaule narbonaîse et dans la Gaule transalpine; mais il n'est pas certain que cette dernière fabrique fût dans la Cisalpine (2). Enfin les villes situées le long de la via Emilia^ Turin, à Tendroit même où le Pô deyient navigalde, Ticinum^ qui est aujourd'hui Pavie, profitaient de plus ea plus des échanges commerciaux. Aquilée surtout était fM'Ospère : c'était d'elle que partait toutie commerce qui se faisait avec les régions du Danube (3).
Tous ces commerces et œs industries ne demand^ent pas tout d'abord de très gros capitaux, et les bénéfices imputants qu'ils réalisaient augmentaient surtout l'aisance de la bourgeoisie moyenne dans toute la Cisalpine. Dans l'Italie centrale, au contraire, la terre était moins fertile, le temin était plus accidenté, les rivières plus petites et moins facilement navigables, la population moins dense et moins industrieuse ; le danger des disettes y était plus grand ; on y était plus loin des grandes provinces barbares. Le seul avantage qa'on y eût, était d'être plus près de la métropole. 11 y avait là plus de grands propriétaires qui demeuraient au loin et la classe moyenne y était moins prospère et moins nombreuse. Le Picénum qui était trop isolé (4) vivait surtout des produits de son territoire fertile (5); rÉtrurie faisait des bénéfices considérables en exploitant ses bois (6) et les fameuses mines de fer de
(1) D^CHKLBTTB, L€t vosei cértmiqikei omit d$ la Gaule romaine, Paris, 1904, I» 16.
(2) Ibid,, pp. 31-41.
(S) Strabon, IV, VI, 18.
(4) Voy. NissEN, Italitche Landetkunde, Berfln, 1908, vol. II, p. 411.
(5) Stbabon, V, IV, 2.
(6) Strabon, V, ii, 5.
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i04 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
l'île d'Elbe (i); il y avait à Arezzo des fabriques de céramique qui dataient de plusieurs siècles. La conquête de la Gaule leur avait procuré de nouveaux clients, les riches Gaulois voulant suivre la mode romaine jusque dans les ustensiles du ménage (2). Les carrières de marbre dans la montagne au-dessus de •Luni — ce sont aujourd'hui les carrières de Carrare — étaient de nouveau exploitées; Rome et les autres villes d'Italie recherchaient beaucoup le marbre pour s'embellir, et celui de Luni, net et beau conune le marbre grec, pouvait lui faire concurrence, par les facilités du transport (3). Mais ensuite, à mesure que Ton descendait vers ritalie méridionale, les grands bois, les grands pâturages, les grands troupeaux qui appartenaient à un petit nombre de propriétaires très riches rendaient la population moins dense et les cités moins florissantes, si bien qu'une bourgeoisie moyenne ne pouvait guère y vivre. La Campanie et les terres environnantes formaient comme une oasis merveilleuse, fertile en vins et en huile, et en même temps très commerçante et très industrielle. On entendait partout à Pouzzoles le bruit des forges (4); les deux vins les plus célèbres d'Italie, le Cécube et le Falerne, vieillissaient là dans les amphores; c'était là aussi que les riches Romains construisaient leurs villas les plus somptueuses. Et le grand golfe, avec les villes flo-
(1) Strabok, V, II, 6.
(2) Dégbilettb, le$ Veuet ciramique» omé$ de la GauU romaine, Paris, 1904, I, p. 10 et suiv.
(3) Strabon, V, II, 5. — NissEN (Italitche Landetkundet Berlin, 1902, vol. II, p. 285) soutient avec de bons arguments que vers cette époque-là le marbre de Carrare commença à ôtre apprécié et trôs employé dans l'Italie d'abord, et bientôt dans tout l'empire.
(4) DiODORB, V, 13.
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rissantes de Pompéi, d'Herculanum^ de Naples^ de Pouzzoles^ s'ouvrait hospitalier aux Vaisseaux qui venaient d'Orient et d'Egypte. Des marchands de tous les pays, syriaques, égyptiens, grecs, latins, s'enrichissaient dans le commerce qui se faisait entre Rome et l'Orient, et surtout dans le commerce avec l'Egypte (1) et avec l'Espagne (2); et ils se faisaient construire de belles demeures en style alexandrin comme celles que Ton a retrouvées à Pompéi. Môme en sortant de la Campanie, on rencontrait encore çà et là d'autres petites oasis, des villes entourées de plantations d'oliviers ou de vignobles, tels que Venafre (3) et Venouse(4) ; et des villes telles que Brindes^ qui avaient quelque industrie déjà ancienne ou quelque ressource commerciale (5). Mais partout ailleurs^ à droite et à gauche de la voie Appienne, la seule route qui fût fréquentée, il n'y avait guère que de vastes propriétés presque désertes et cultivées par de rares esclaves; de grands bois solitaires que l'absence de chemins empêchait d'exploiter; des parcelles abandonnées de ï'ager publicus de Rome, dont personne ne voulait; des villes jadis florissantes et qui n'étaient plus qu'à demi peuplées (6). Moins naïfs que les modernes^ les anciens ne s'étaient {>as fait sur l'Italie méridionale les illusions où se complaisent les Italiens du vingtième siècle et que M. Fortimato s'est en vain efforcé de dissiper; ils avaient
(!) Voy. SciftTONB, AugutUt 98; Strabon, XVII, i, 7.
(2) Strabon, III, II, 6,
(8) Pline, XVII, iv, 3i . Pour ce qui concerne la prospérité de Vénafre, qui était due à la culture de l'olivier, voy. Nissbn, Italitche Landeikunde, Berlin, i002, vol. II, p. 796 et suiv.
(4) Strabon, YI, i, 3.
(5) Plinb, IX, Liv, 169; XXXII, vi, 61; XXXllI, ix,130; XXXIV, XYii, 160.
(6) Strabok, V, IV, 11; VI, i, 2.
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compris que si la vallée du Pô était on morceau magnifique de la croûte terrestre, TltaUe méridionale valait beaucoup moins, bien qu'elle ne fût pas encore désolée par le terrible fléau de la malaria. Située en dehor» des grandes voies de communication^ dépeuplée dans les siècles précédents par les guerres^ pauvre en capitaux et incapable d'en accumuler de nouveaux, peu fertile, à l'exception de quelques régions, arrosée par des rivières peu nombreuses et sans importance, hérissée de montagnes abruptes, l'Italie méridionale n'avait pas pu se relever des terribles dévastations des siècles précédents. La ressource la plus considérable était encore, après tant de siècles, ainsi qu'aux débuta de l'histoire de Rome et conmie aujourd'hui au Texas et dans les régions les plus barbares des États-Unis^ les grands troupeaux de moutons et de bœufs, errant sans abris, que de robustes esclaves conduisaient tous les hivers et tous les étés de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne. L'aristocratie romaine et un petit nombre de propriétaires fort riches de la région pratiquaient cet élevage. On vendait sans doute les peaux et la laine dans les villes riches de la Gampanie et à Rome; mais si les grands propriétaires pouvaient en tirer quelque profit, cet élevage de trou* peaux ne faisait que rendre stérile, dépeupler et appauvrir toute l'Italie méridionale.
Telle apparaissait l'Italie^ à l'aurore incertaine d'une époque nouvelle, au travers des derniers nuages laissés par la grande tempête de l'épocpie républicaine^ et sous le premier rayon de la pax romana. Pour la première fois elle ne formait depuis les Alpes jusqu'à la mer Ionienne qu'un seul corps, et c'était une forme étrange^ au torse et à la poitrine de belle jeune femme, aux jambes maigres et paralysées de vieille femme
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infirme. Placée entre l'Italie centrale et les immenses provinces transalpines où Rome devait renaftre, la vallée du Pô était le pays d'avenir. C'était dans cette vallée que vivait^ en une masse compacte^ la partie la meilleure et la plus énergique de la classe moyenne, presque en face de la noblesse dont les derniers restes étaient encore à Rome, mais dont les biens étaient disséminés dans tout l'empire (i)^ et qui, avec la variété des goûts, la multiplicité croissante des idées perdait sa cohésion et cet esprit de caste, qui autrefois avait été chez elle si fort. C'est aussi pour cette raison que l'entreprise de la Germanie, à laquelle Auguste la conviait, pouvait avoir une si grande importance. Un succès brillant dans cette guerre pourrait renouveler le prestige de l'aristocratie dont le pouvoir semblait décliner; un insuccès, au contraire, et de nouvelles discordes, ne pourraient qu'augmenter encore la puissance de la classe moyenne, c'est-à-dire la puissance
(i) Nous avons peu de renseignements précis sur les patrimoines de la noblesse romaine de cette époque-là. Le seul renseignement précis est peutrétre celui (pie nous donne Ovide, au sujet du patrimoine de son ami Seztus Pompée : Pontiques^ IV, XV, 15 et suiv.
Quam taa Trinacria est, regnataque tarra Philippe
Qaam domus Angosto oontlnoata foro; Quam lua, riu oculit domini, Campania. gratnm...
Sextus avait donc une maison k Rome, une villa en Campanie, des terres en Sicile et en Macédoine. Il est probable que raristocratie avait une partie considérable do ses biens dans les provinces, surtout dans les provinces orientales; en effet, à mesure que les lois agraires et les distributions de terres en Italie rendaient plus difficile et moins sûre la propriété du 8(^ en Italie, l'aristocratie dut chercher k acquérir des terres au dehors. Pendant la tourmente du dernier siècle il n'avait pas dû être difficile, surtout aux familiers influents, d*acquérir à bon compte de grandes et riches propriétés dans les provinces.
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i08 GRANDEUR KT DECADENCE DE ROME
d'Auguste et de sa famille. Cette vénération populaire qui s'organisait partout en Italie pour la personne d'Auguste ne traduisait pas seulement la reconnaissance pour les services qu'il avait rendus ; elle signifiait surtout que la classe moyenne, préoccupée de ses seuls intérêts matériels, plus exposée à subir l'influence des esclaves et des affranchis orientaux à cause de son instruction médiocre, perdait rapidement de vue le sénat et la majesté impersonnelle du gouvernement républicain, pour ne plus voir que la personne du princeps. Les inclinations monarchiques poussaient dans ce milieu par la force des choses et par une sorte de génération spontanée, sans que personne en eût répandu la semence, et même contre la volonté de celui qui aurait pu en recueillir les fruits. Qu*importait à ce monde nouveau, ignorant et avide, que là-bas, à Rome, le sénat s'éteignît peu à peu, que Taristocratie fût en train de se dissoudre, qu'un homme et une famille vinssent à disposer dans cette dissolution d'un pouvoir immense et supérieur au pouvoir républicain? Il était disposée à attribuer à cet homme le mérite de tout ce qu'il lui arrivait d'heureux, pourvu que l'ordre et la paix ne fussent pas troublés, que le vin, l'huile et la laine se vendissent avec profit tous les ans, qu il pût se pavaner dans le petit sénat local, briguer les charges de sa ville, dominer dans son municipe. Dans la fortune croissante de cette classe nouvelle on voyait s'éteindre à la fois l'idéa républicain, Tidéal militaire, l'idéal traditionaliste. Bientôt, quand ce qui restait de la noblesse aura encore perdu de son activité et de son crédit, l'Italie ne verra plus sur le Capitole que la famille d'Au- . guste. Mais Auguste, qui voulait et qui devait encourager les progrès de cette classe, voulait et devait
aussi tâcher de faire revivre le vieil idéal mourant. Or c'était là une contradiction à la fois inévitable et insoluble dont son gouvernement, sa famille et luimême, ne devaient pas tarder à sentir les terribles conséquences.
i/aUTBL d'auguste et de ROME
Auguste n'eut pas de difficulté à obtenir du sénat, pour Agrippa et pour lui, la prolongation des pouvoirs présidentiels pendant cinq nouvelles années (4); et il continua activement les préparatifs de la guerre. Nous ne savons pas s'il y employa seulement les revenus de la Gaule, ou s'il se servit aussi des fonds votés par le sénat (2). Ceux-ci du reste ne purent être demandés que sous le prétexte de pourvoir à la défense de la Gaule (3); car il semble peu probable qu'Auguste aurait
(1) Dion (LIV, 28) ne parle que d* Agrippa; mais il est facile de comprendre que la même décision fut prise pour Auguste.
(2) Je ferai observer ici une fois pour toutes que Thistoire des campagnes de Germanie est très obscure. Nous n'avons à ce sujet que les renseignements rares et incomplets qui nous ont été transmis par Dion, Tacite, Orose, Florus, Pline, et que Ton pourrait réiuiir en quelques pages. Le récit que j'en donne est donc en grande partie coi^ectural ; ce n'est qu'une hypothèse basée plutôt sur la vraisemblance que sur les documents qui, dans leur rareté, laissent le champ libre aux suppositions les plus disparates. La partie politique et constitutionneUe des guerres est aussi très obscure ; Auguste ne peut avoir conçu et dirigé une aussi grosse entreprise sans en avoir informé le sénat et le public; mais nous ne savons ni quand ni conmient U le
(3) Dion (LIV, 32), nous dit que la conquête de la Germanie fut entreprise pour défendre la Gaule. Or, s'U est certain que la conquête de la Germanie rassurait la Gaule, il semble plus téméraire d'affirmer qu'en l'an 12 avant Jésus-Christ, quand
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exposé son plan, en risquant de donner l'éveil anx Germains. Quoi qu'il en soit, Auguste ne songea pas seulement à préparer des armes, de l'argent et des soldats; mais, comme le succès de l'entreprise dépendait en partie de la fidélité de l'aristocratie gauloise, il voulut lier celle-ci, avant de partir pour la Germanie, par un engagement moral, autant qu'un engagement moral peut lier des hommes. Il se décida à transplanter de TAsie Mineure en Gaule le culte de Rome et d'Auguste; à réunir autour du temple des diètes annuelles^ où les représentants des soixante civUates gauloises pourraient figurer, discourir et briller; à organiser, comme en Asie, un corps de prêtres, tous choisis dans la noblesse gauloise de la diète, et qui constitueraient une noblesse plus restreinte et plus choisie. En Asie Mineure ce culte commençait à être d'une certaine utilité : C'était le symbole populaire de l'unité de l'empire et le lien idéal des différentes villes entre elles et de toute la province avec Rome. N'était-ik pas possible d'organiser aussi ce nouveau culte en Gaule, où l'ancien culte national, le druidisme, se perdait tout à fait? Puisque l'Italie avait toléré ce culte en Asie Mineure, et puisqu'elle commençait à avoir recours elle-même à des symboles religieux pour exprimer son admiration pour Auguste, elle consentirait volontiers à ce qu'un autel de Rome et d'Auguste s'élevât, par exemple, à Lyon. Quant à la Gaule, on pouvait espérer qu'elle accueillerait favorablement le nouveau culte, surtout si l'entreprise de Germanie semblait réussir. L'épée de César avait fait dans les traditions celtiques de grandes brèches, par lesquelles entraient en Gaule non seulement les marchandises, les mœurs
Druiiug entra en campagne, il fut poussé par la nécessité lu^gente de repousser une invasion germanique et de prévenir une révolte de la Gaule.
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ilâ GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
et le langage des étrangers^ mais aussi leurs dieux; les anciennes divinités gauloises se confondaient maintenant avec les divinités grecques^ latines et orientales, qui avaient du reste avec elles une vague ressemblance; par mille fissures les soufQes nouveaux pénétraient en Gaule.
Mais vers la fin de l'an 13 et le commencement de Tau 12, tandis qu'Auguste méditait ces projets, deux nouvelles survinrent : une grosse révolte avait éclaté en Pannonie (1), et la charge de pontifex maximus^ la plus haute magistrature religieuse de la république, demeurait vacante par suite de la mort de Lépide, Tancien triumvir, qui l'occupait depuis trente-deux ans (2). La révolte de Pannonie était-elle aussi grave qu'on le disait? L'événement fut peut-être grossi à dessein, pour justifier, par des motifs à la portée de tout le monde, une nouvelle et très grave réforme constitutionnelle, à laquelle Auguste se voyait contraint pour des raisons beaucoup plus sérieuses. Dès que la mort de Lépide avait été connue, tout le monde s'était trouvé d'accord pour désigner Auguste pour son successeur; et le parti traditionaliste, pour qui la réforme des mœurs reposait surtout sur la religion, voulait faire de cette élection une grande démonstration populaire en faveur des idées que Virgile avait exprimées poétiquement dans YEnéide, et contre le relâchement des mœurs, l'esprit impie et dissolu delà jeune génération, que les lois de l'an 18 étaient impuissantes à refréner (3). Un pontifex
(1) Dion. LIV. 28.
(2) Dion, LIV, 27.
(3) La grande affluence qu'il y eut pour cette élection, et dont il est question dans le monument d'Ancyre, 2, 26 et suiv. (UU,) ; IV, 3-4 (gr.), ne peut avoir été qu'un effort du parti traditionar liste qui voulait faire une démonstration ; le xèle des électeurs
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maxhnus, digne de sa charge, pourrait enfin donner à la réforme des mœurs, tentée en vain jusque-là, sa base naturelle : la réforme du culte. Mais ces préoccupations religieuses survenant à l'improviste étaient, à ce moment-là, une grosse complication pour Auguste, qui était occupé à préparer sa grande expédition dans la Germanie. Auguste n'était pas moins soucieux à cette époque qu'aux débuts de son gouvernement, de ne point déplaire à la petite coterie des conservateurs à outrance qui réclamaient la réforme du culte et des mœurs : mais il n'était pas facile de s'occuper à la fois de ces graves questions intérieures et des conquêtes extérieures. D'autre part Auguste savait bien qu'il était plutôt fait pour devenir porUifex maximus à la place de Lépide, que pour diriger en généralissime la guerre de Germanie. C'est apparenmient pour toutes ces raisons qu'il songea à faire transformer par le sénat la double présidence qu'il occupait avec Agrippa, en une véritable répartition du pouvoir civil et du pouvoir militaire, qui étaient jusque-là confondus dans les deux présidents. La révolte de Pannonie servit de prétexte, bien qu'elle fût un événement trop commun pour justifier une innovation aussi grave. Tous les généraux qui commandaient en dehors de l'Italie furent placés sous le commandement d' Agrippa; toutes les légions, même celles qui étaient dans les provinces d'Auguste, passèrent par suite sous ses ordres; le commandement des armées fut ainsi séparé du pouvoir de proconsul et de propréteur; et l'autorité suprême sur les armées, qui revenait autrefois au sénat, fut mise entre les mains d'un seul homme (1). Disposant ainsi de toutes les lé-
ne pouvait guère être stimulé^ puisqu'il n'y avait qu'un seul candidat.
(1) Dion, LIV, 28... (ui^ov àut4> (c'est-à-dire à Agrippa) xiâv