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ordinaire des édiles, fit de grands ravages. Les habitants de Rome attribuèrent cet incendie à un ténébreux complot de débiteurs, qui auraient voulu de cette façon être exemptés de payer leurs dettes (i); mais ce malheur poussa Auguste à s'occuper enfin sérieusement de réorganiser l'administration de Rome, en faisant un nouvel accroc à la constitution aristocratique. Puisque en vingt ans l'aristocratie n'avait pas même appris à éteindre les incendies et à paver les rues de Rome, il fallait se résoudre à chercher en dehors de ses rangs des bommes de bonne volonté. Auguste cependant ne voulut pas s'écarter du principe de l'élection, inséparable de toute la constitution républicaine^ ni non plus créer une institution absolument nouvelle. Dans beaucoup de quartiers, depuis quelque temps déjà le peuple, — citoyens et étrangers, hommes libres et aH'ranchis — choisissait des personnes que Ton chargeait de préparer les jeux conipitales et les autres fêtes, religieuses ou non, du quartier (2). Auguste eut l'idée de transformer en une
(1) Dion, LV, 8 : c'est une explication bien étrange, car on ne voit pas comment des débiteurs auraient pu espérer payer leurs dettes en brûlant ce qu'ils possédaient, & une époque où les compagnies d'assurance n'existaient pas encore. Quoi qu'il en soit, cet incident a une certaine importance, car il y a là comme un petit précédent du fameux incendie qui fut attribué à Néron. Cet incident nous montre que déj&, en Tan 7 avant Jésus-Christ, le peuple était porté à attribuer à de ténébreux desseins les grands incendies si fréquents À Rome.
(2) Voy. C. /. L., VI, 1324 : dans cette inscription, ant*'»rieure à Tan 23 avant Jésus-Christ, il est déjà question des magistri vici. 11 faut peut-être aussi voir dans Asconius, in Pison., p. 6, édit. Kiessling-Schœll, une autre preuve que les magistri vici existaient avant cette réforme d'Auguste. Il est si rarement question d'eux avant cette réforme d'Auguste, qu'on peut en conclure qu'ils n'avaient pas un caractère ofûciel, et que leurs fonctions consistaient sm*tout à organiser les fêtes des quartiers.
magistrature unique et permanente pour Rome tout entière, et avec des pouvoirs plus vastes et plus précis, ces charges qui jusqu'alors étaient privées et partagées entre plusieurs citoyens. 11 proposa donc une loi qui divisait Rome en quatorze régions, à la t(He de cliacune desquelles serait placé tous les ans ou un préteur, ou un édile ou un tribun tiré au sort (1); chacune de ces régions serait partagée à son tour en un certain nombre de vici ou quartiers — à l'époque <le Pline, il y en avait 265 (2) ; dans chaque vicus tout le peuple — citoyens et étrangers, hommes libres et aflranchis — élirait un magisier, un chef du quartier, <];ui ne serait pas seulement chargé de présider au culte des Lares du quartier et de préparer les fêtes, mais qui aurait encore à veiller à la police des rues, à l'extinction des incendies, en employant les esclaves publics placés jusque-là sous les ordres des édiles (3). Oans presque tous les quartiers le choix tomberait sur des affranchis, sur des étrangers, sur des plébéiens ayant de la fortune et de la considération; et pour
(1) SuiÊTONB, Aug., 30 : ^patium urbit in regiones vicosque divisit.,. Ce passage a trait lui aussi à la réforme de Tadministration dont parle Dion (LV, 8). Nous en avons la preuve dans le détail commun des quatorze régions réparties tous les ans par le sort, ainsi que le dit Suétone, entre les annui luagistratus; c'est-à-dire entre les édiles, les préteurs et les tribuns, comme nous le rapporte Dion avec plus de précision. En outre ce que nous dit Dion, du droit des (TTevo)icapxoi de porter la loga prétexta, est attribuée par Tite-Livb (XXXI V, vu, 2) aux magi$h'i vicorum. Les (rc£va>irapxoi de Dion sont donc les magistri vieorum de Suétone. Comme à, l'ordinaire, les deux historiens nous donnent chacun des détails particuliers; c'est en combinant les deux textes que l'on arrive à délinir assez bien les attributions des nouveaux magistiats.
(2) Pline, H\$t. JVol., 111, 66; — C. /. L., Vf. 975, où Ton trouve de nombreux noms de ces vici.
(3) Dion, LV, 8.
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stimuler leur zèle, pour les payer de leurs peines, puisque, selon le principe républicain, ils ne devaient pas recevoir d'argent, la loi leur accordait le droit de porter dans certaines occasions la robe prétexte et de se faire précéder de deux licteurs (1). Ce n'étaient en réalité que des distinctions officielles très modestes, mais qui ne pouvaient manquer de flatter l'amourpropre de tant de personnalités très obscures. C'est ainsi qu'auprès des chapelles des Lares s'organisait le service de la voirie et celui des pompiers; on tâchait d'enserrer la nouvelle administration métropolitaine dans l'antique tradition religieuse; on tâchait d'amener les plus actifs et les plus intelligents des plébéiens et des affranchis à servir gratuitement le public, en les récompensant par des distinctions et en créant une espèce de petite noblesse populaire dans l'immense et grouillante fourmilière de la métropole.
Auguste aurait pu compter cette année parmi les plus tranquilles et les plus heureuses de sa vie — et il n'en eût guère de tranquilles ni d'heureuses, — si la discorde entre Julie et Tibère ne se fût envenimée et n'eût pris les proportions inquiétantes d'une querelle politique entre le parti de la jeune noblesse et le vieux parti traditionaliste. Tibère ne pouvait guère ignorer que Julie le trompait; tout au moins il avait certainement des soupçons à ce sujet. Or, il était parmi les plus intransigeants de ce parti traditionaliste et puritain^ qui avait obligé Auguste à proposer les grandes lois de Tan 18, qui en réclamait instamment l'application implacable, qui se lamentait sans cesse sur le désordre toléré par les grands dans leurs familles. Pouvait-il, lui, le puritain, le conservateur, le tradi-
(1) Diox, LV, 8; Tite-Livf, XXXIV. vu, 2.
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE 18i
tionaliste, garder chez lui une épouse soupçonnée d'adultère, alors que la lex de adulteriis l'obligeait à la dénoncer ou à la répudier? (1). C'était à lui à donner l'exemple de ce courage romain, qu'il avait jusque-là exigé si durement des autres. Mais Julie était la fille, et la fille chérie d'Auguste, de l'homme à qui il devait, si jeune encore, tant d'honneurs et de gloire. Il ne pouvait pas accuser ou chasser Julie comme s'il s'était agi d'une matrone quelconque : un tel scandale dans la maison d'Auguste aurait eu les plus graves répercussions politiques. Tibère, si résolu, si inflexible d'ordinaire, hésitait donc. Mais Julie, qui connaissait son mari, pouvait craindre que son titre de fille d'Auguste ne fût pas suffisant pour la défendre longtemps contre l'orgueil, le puritanisme, l'esprit autoritaire d'un Claude; elle comprit que pour se défendre, le mieux pour elle était d'attaquer Tibère, sa puissance politique, sa situation dans l'État, et elle se joignit à ses ennemis qui étaient déjà si nombreux dans la jeune noblesse. Le moment était opportun pour bien des raisons. Auguste allait avoir soixante ans; la vieillesse approchait; il avait toujours été de santé délicate; il ne se soutenait, tout le monde le savait, que grâce à des soins continus et à un régime rigoureux.
(1) Tout cela se comprend dans la phrase brève de Subtonb (Tibère, 10) : dubium, uxorisne taedio, quam neque criminari aut dimittere auderet, neque ultra perferre poeeet. Si Tibère n'osait pas criminari Julie, cela veut dire qu'il la soupçonnait d'une faute, et cette faute ne peut être qu'un adultère, ce qui s'accorde du reste avec ce que dit Tacite des relations de Julie et de Sempronius Gracchus. Tibère se trouvait dans l'alternative ou de désobéir à, la lex Julia qui l'obligeait à, punir l'épouse adultère, ou de provoquer un des plus grands scandales qui se fussent jamais vus à. Rome, et qui aurait été en môme temps un scandale politique. C'est pour cela qu'il n'oiait pas l'accuser.
18â GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
On se demandait s'il n'irait pas bientôt rejoindre Mécène et Agrippa; et on était amené ainsi à se poser avec plus de préoccupation la question de savoir qui lui succéderait dans ses fonctions de président de la république. La réponse était toujours la même : ce serait Tibère, sans aucun doute, si Ton n'arrivait pas à rendre son avènement impossible, en attisant contre lui les baines latentes dans le peuple, en profitant de tous ses défauts, de son manque de souplesse, pour lui créer des difficultés. Une coterie de jeunes gens, ennemis de Tibère, se forma donc autour de Julie : parmi eux étaient Marcus Lollius, Cai'us Sempronius Graccbus^ Appius Claudius, Julius Antonius, Quintius Crispinus et un Scipion. Enbardis par cette précieuse alliée qu'ils avaient trouvée dans la maison d'Auguste, ils commencèrent, d'accord avec Julie, et aidés par elle, une campagne acharnée de calomnies contre Tibère (1)... Au début, Tibère, orgueilleux et inflexible, ne daigna même pas tourner la tète. Mais au commencement de Tan 6, ses ennemis, profitant de ce que Julie était disposée à les appuyer auprès d'Au- 'guste, firent une tentative plus audacieuse : ils essayèrent d'opposer à Tibère Caïus César, le fils
(1) Tacite, Ann., I, 53 : iraditam Tiberio, pervieax adulter (Sempronius Gracclius) coutumacia et odii$ in maritum aceettdebat, litteroêque, qua$ Juliapalri Augu$to eum insectatione Tibcrii icripsit, a Graccho compositoê eredebantur. Les noms des amis de Julie que nous donnons comme ayant formé le noyau du parti opposé à Tibère sont tirés pour la plupart de Vblléids Patbrgulus (II, c, 4) qui mentionne lulus Antonius, Quintius Crispinus, Appius Claudius, Sempronius Gracchus et Scipion parmi les complices de Julie condamnés en môme temps qu'elle ; aux jours heureux ils avaient du être parmi ses amis les plus intimes. L'épisode raconté par Suétone (Tibère, 12) et dont nous parlerons plus loin, prouve que Marcus Lollius était au nombre des ennemis de Tibère.
d'Agrippa et de Julie, qu'Auguste ayait adopté et qui avait alors quatorze ans, de le désigner déjà comme devant recueillir la succession d'Auguste, et de préparer ainsi un rival à Tibère. Ils proposèrent une loi d'après laquelle on pourrait, dès cette année-là, le nommer consul pour l'an 754 de Rome, année où Caïus aurait ses vingt ans. Cette étonnante proposition couronnait ainsi par une anomalie monstrueuse les longs efforts que toute une génération avait faits pour rétablir la vieille constitution aristocratique. Eûton jamais pensé que l'on pourrait un jour à Rome élire comme consul un enfant de quatorze ans? Une folie si ridicule ne pouvait que provoquer les rires d'hommes tels que Tibère. Mais Julie et ses amis comptaient évidemment sur la crainte partout répandue qu'au gouvernement d'Auguste succéda un gouvernement encore plus sévère, plus avare et plus conservateur; sur les rancunes de tous ceux qui avaient eu beaucoup à souffrir des lois sociales de l'an 18; sur l'inquiétude où étaient les familles sans enfants qu'une loi vînt les punir de leur stérilité; sur le désir enfin d'un gouvernement plus fastueux, plus généreux, plus libéral. Caïus César qui, malgré les leçons de Verrius Flaccus, prenait les goûts de la nouvelle génération, plus que ceux de l'ancienne, pouvait symboliser ces aspirations multiples. D'ailleurs, Auguste, n'avait-il pas été consul à vingt ans (1)? Pourquoi le môme pri-
(1) Suétone (Auguste, 6i) semble dire qu'Auguste prit l'initiative de cette loi d'exception en faveur de Caïus, comme de celles qui furent faites en faveur de Marcellus, de Tibère et de Drusus. Mais Dion Cassius (LV, 9) nous raconte les choses d'une façon très différente et beaucoup plus vraisemblable. Il nous dit qu'Auguste s'opposa d'abord ènergiquement k la proposition, et que l'on insista beaucoup (liceiS^ xe xat &c èvéxsivTo ol). Puisqu'il s'y opposa, il faut croire que la proposition ne venait pas
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vilège ne pourrait-il être accordé à son fils? On appellerait donc de bonne heure l'attention du peuple sur ce jeune homme; il serait lui-même bien disposé en faveur de ceux qui lui auraient fait obtenir à Tavance un si grand honneur; et ainsi toutes les espérances de ceux qui redoutaient que l'empire ne fût bientôt gouverné par Tibère, iraient à ce jeune homme dont le nom seul était déjà sympathique, et que le peuple à plusieurs reprises avait applaudi. C'était un Jules que l'on opposerait à ce Claude dur^ orgueilleux, impopulaire comme tous ceux de sa famille, et Tâme du peuple serait bientôt fascinée par la splendeur éblouissante de ce grand nom.
Et de fait on vit réussir inopinément cette tentative qui devait paraître insensée aux vrais Romains. Les amis de Julie commencèrent par faire connaître leur proposition au peuple et au sénat, en la présentant
de lui; cela du reste est vraisemblable, car on ne voit guère pour quelles raisons Auguste aurait fait accorder ce privilège qui, à. la différence des privilèges accordés à Marcellus, à Drusus et à Tibère, n'avait rien pour le justifier; cela en outre s'accorde si mal avec toute la politique d'Auguste que pour cette raison seule, et même sans le texte de Dion, nous ne voudrions pas ajouter foi aux affirmations, d'ailleurs peu claires, de Suétone. Nous avons d'autre part deux raisons principales de croire que la proposition de faire Calus consul était une intrigue dirigée contre Tibère : 1« on ne peut pas douter, en effet, que la nomination de Galus ait été une des raisons pour lesquelles Tibère quitta Rome et se rendit à Rhodes (Voy. Dion, LV, 9; Suétone, Tibère, 10); 11 fallait donc qu'il se trouv&t de ce fait très offensé; 2* comme nous l'apprend Dion (LV, 9), quand Auguste cessa de s'opposer à la loi de privilège contre Calus, il s'empressa de donner une belle compensation à Tibère, en faisant de lui son collègue À la place occupée jadis par Agrippa. Puisque Auguste offrait des compensations à Tibère, cela veut dire que celui-ci avait à. souffrir de la nommation de Caïus. Ces deux considérations m'ont amené à l'hypothèse que j*ai admise et qui me parait bien éclairer cet épisode si obscur de l'histoire romaine, et même la catastrophe de Julie.
bien entendu non pas comme un affront que l'on voulait faire à Tibère, mais comme un hommage que Ton voulait rendre à Auguste : le peuple et le sénat, toujours prêts à témoigner de leur dévouement pour le président et de leur admiration pour le nom de César, trouvèrent la proposition merveilleuse; tous ceux qui se défiaient de Tibère — et leur nombre était grand — l'appuyèrent chaudement; Julie plaida la cause de son fils auprès de son père. Une seule personne s'opposa d'abord à ce projet insensé, et ce fut Auguste lui-même. Il est facile de comprendre pourquoi. Les privilèges qu'il avait fait accorder à Marcellus, à Drusus, à Tibère, moins importants du reste que ceux que l'on demandait pour Cai'us, avaient tous été justifiés par une raison d'État et par des services déjà rendus; mais pouvait-on créer consul un jeune homme dont on ne pouvait même pas affirmer à l'avance qu'il deviendrait un homme sérieux? Cette proposition absurde, due aux machinations secrètes d'une petite coterie^ bouleversait toute la constitution de la république; elle rendait inutiles toutes les peines que l'on avait prises depuis vingt ans pour la restaurer; c'était une offense mortelle pour Tibère qui, indigné, demandait à Auguste d'oppose]> toute son autorité à ses ennemis. Ainsi, tandis qu'il combattait sur le Rhin, cette jeunesse désœuvrée^ qui perdait son temps à fréquenter les théâtres et à lire Ovide, voulait lui opposer, à lui qui avait déjà accompli tant de choses, un enfant de quatorze ans, et lui dérober sournoisement le fruit de tant de fatigues ! Non, Auguste ne pouvait tolérer qu'on lui fit une injure aussi grave, et que l'on ourdît des intrigues aussi funestes à TÉtat. Et en effet Auguste protesta d'abord avec force; dans un discours violent qu'il prononça au sénat, il dit que c'étaient là des folies, et qu'il fallait, pour être consul,
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avoir au moins atteint Tâge de raison (1). Mais on insista; le peuple, avec sa sottise ordinaire, tenait à avoir son consul enfant; le parti opposé à Tibère, et qui était fort au sénat, ne resta pas inactif ; le peuple, qui aimait tant le nom de César et si peu celui des Claudes, qui avait tant de sympathie pour Caîus et tant d'aversion pour Tibère, favorisait ardemment le projet; Julie, comme on Timagine, intriguait pour hâter cette vengeance. Tibère resta impassible, comme à TordiJ naire. Auguste dut céder et permettre qu'aux comices de Tan 6, Caïus César fut élu consul cinq ans à l'avance . Mais comme il se rendait compte qu'il y avait eu là toute une cabale dirigée contre Tibère, il se hâta de lui donner une compensation : il lui fit attribuer pour cinq ans la puissance tribunitienne, ce qui était faire de lui son collègue comme l'avait été Agrippa, et il l'envoya en Arménie où, à la mort de Tigrane, une révolte avait éclaté (2).
Mais Tibère était un Claude, un aristocrate, un homme tout d'une pièce. Il n'avait ni la souplesse, ni la patience, ni le scepticisme du petit-fils de l'usurier de Velletri. Après avoir supporté pendant quelque temps, en silence, les affronts que lui faisaient ses ennemis, il perdit patience quand Auguste, cédant sans doute aux sollicitations de Julie et de son parti, lui fit à son tour cet affront. Ne voulant pas entrer en lutte avec des ennemis aussi indignes, ne pouvant plus vivre avec une femme soupçonnée d'aldultère, ne voulant pas être pris, — lui, le plus rigide des traditionalistes — pour un de ces maris indulgents menacés de peines si graves et de tant d'infamie par la lex de adulteriiSy ne pouvant
(1) Dion, LV, 9.
(2) Jbid.
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plus se fier à Auguste qui avec son opportunisme ordinaire ne semblait plus vouloir le soutenir énergiquement contre ses ennemis, irrité et écœuré, il s'en cJla. Il ne voulut ni récriminer, ni tenter d'arranger les choses, mais il refusa avec dédain la compensation que lui offrait Auguste. Au lieu d'aller en Arménie, il se rendit auprès de son beau-père, lui déclara qu'il était fatigué, et lui demanda la permission de rentrer dans la vie privée et de se retirer dans la petite et glorieuse république de l'île de Rhodes. Il savait qu'il était le seul général capable de diriger la politique germanique; et il comptait que, ne pouvant se passer de lui, on viendrait bientôt le supplier de rentrer. 11 poserait alors ses conditions.
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l'exil de JULIE
La décision de Tibère troubla profondément Auguste. Qu'allait devenir sans Tibère la politique germanique^ Il ût tout ce qu'il put pour le détourner de son projet; il chargea sa mère de le supplier de revenir sur sa décision; il se plaignit au sénat d'être abandonné de tout le monde; il le supplia lui-même (1). Mais Tibère demeura inébranlable. Auguste finit par déclarer qu'il ne laisserait pas le sénat lui accorder PautorisatioD dont, en tant que collègue d'Auguste^ il avait besoin pour partir. Tibère répondit en s'enfermant chez lui, et en menaçant de se laisser mourir de faim. Une journée passa, puis deux, puis trois : à la fin^ le quatrième jour, Auguste laissa le sénat lui accorder Tautorisation de se rendre où il voudrait (2). Aussitôt Tibère se rendit à Oslie; là, après avoir embrassé ses amis les plus intimes, il s'embarqua pour Rhodes avec un petit nombre d'amis et de serviteurs (3), comme un simple particulier.
C'est ainsi que profondément blessé dans son amour-
(1) Su^TONB, ilu^., 10 : nequeaut matri suppUeiier precanli,'aui vilrico, deteri te etiam in Senatu conquereiUit veniam dedil.
(2) Suétone, Auguste, 10 : Quin, et pertinaeiu$ reHnentibut, cibo per qnatriduum abttinuit.
(3) SuETONB, Augutte, IJ.
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propre, dégoûté de Julie et de ses contemporains qu'il sentait si différents de lui-même, Tibère quittait Rome et sa haute situation pour rentrer dans la vie privée à trente-six ans. Auguste avait, à son point de vue, raison de se plaindre de sa conduite. Si Tibère était blesse par les menées de ses ennemis et par les honneurs attribués à Caïus, Auguste ne lui donnait-il pas des compensations suffisantes, et ne lui prodiguait-il pas les preuves d'une confiance illimitée? Pourquoi en tout cas était-ce sur lui et sur la république qu'il se vengeait des injures que d'autres lui avaient faites? Ce champion du traditionalisme, ce nouveau Caton le Censeur, faisait voir qu'il n'était pas, lui non plus, tout à fait exempt de cet égoïsme universel qui sacrifiait si facilement le bien public à des questions d'intérêt personnel ou d'amour-propre. Mais Tibère avait à son tour raison de se plaindre, car il y avait dans la situation où le plaçaient Julie et Auguste une contradiction intolérable. Pouvait-il reprocher aux autres leur luxe immodéré, et laisser cependant Julie donner par son exemple le goût du luxe à toutes les dames romaines? Pouvait-il tolérer l'adultère dans sa maison et vouloir le réprimer dans les maisons des autres par une dure application de la lex de aduUeriis'^ Pouvait-il protester contre la décadence des institutions républicaines et accepter cette folie populaire qui voulait donner les faisceaux consulaires à un enfant? Les vernspot, les jeunes hommes de son âge qui le haïssaient, auraient eu raison vraiment de se moquer de lui. Non, Tibère ne pouvait pas risquer de perdre le prestige et la gloire qu'il avait acquis grâce à tant d'années de labeur patient et de mœurs irréprochables, simplement parce qu'Auguste s'obstinait à ne pas punir les fautes de sa fille et ne savait
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pas résister au parti qui allait égarer par des honneurs insensés l^esprit de Caïus César. En somme Auguste, lui aussi, négligeait Tîntérêt public pour des considérations d'opportunité que Tibère ne pouvait reconnaître. L'esprit de l'époque était plein de contradictions si inextricables» que chacun était plus ou moins obligé d'agir d'une façon opposée aux doctrines qu'il professait; que dans toutes les luttes politiques et sociales les deux points de vue les plus opposés pouvaient se justifier dans une certaine mesure. Mais si Tibère n'avait pas tout le tort de la rupture, les conséquences de son départ furent mauvaises surtout pour lui et pour son parti. Sa décision produisit précisément l'effet opposé à celui qu'il espérait; car il profita surtout à ses ennemis, au parti de Julie, de Gains César et de la jeune noblesse, qui, débarrassé tout d'un coup de son plus redoutable ennemi, se trouva, à son grand étonnement, vainqueur sur toute la ligne et mattre du champ de bataille. Dans la décision de Tibère le public vit surtout des représailles contre Auguste ; il s'indigna contre lui (i), et il lui attribua toute la responsabilité de la rupture. L'erreur était d'autant plus facile, que le public ne fut jamais renseigné avec pré-
(1) Il n*y a pas de texte qui nous dise explicitement que tel fut le jugement populaire au sujet du d«?part de Tibère: mais la suite des événements parait le prouver. On ne pourrait guère en effet autrement expliquer comment le parti de Caïus César en vint k oser proposer pour cet enfant tous les honneurs dont nous parlerons : ni pour quelles raisons il l'ut si longtemps très difficile à Tibère de revenir et de prendre part de nouveau au gouvernement. LMndignation d'Auguste ne suffit pas à, expliquer cette longue absence ; en effet si le sentiment public avait été favorable à Tibère, Auguste aurait dû céder plus vite et plus facilement, surtout lorsqu'on se fut rendu compte qu'il était prudent do rappeler Tibère, pour faire face aux dangers croissants dans les provinces d'Europe.
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cision sur les vrais motifs de ce départ (i). D'ailleurs si Tibère avait pensé, en s'en allant, faire une pression sur l'opinion publique et se rendre nécessaire^ il avait très mal choisi son moment. 11 s'éloignait, lai, le meilleur champion du traditionalisme^ au moment le plus critique et alors que les aspirations vers un gouvernement plus libre, plus fastueux, moins conservateur, étaient, au bout de vingt ans d'impatience, sur le point d'éclater tout à fait. Le départ de Tibère et sa rupture avec Auguste hâtèrent cette explosion, préparée depuis longtemps. Irrité contre Tibère, préoccupé par la nécessité de donner quelque satisfaction aux courants nouveaux, Auguste se tourna vers le parti de Julie et la jeune noblesse; le parti traditionaliste perdit rapidement du terrain; les idées et les aspirations de la jeune génération, si longtemps contenues, l'emportèrent partout, devinrent à la mode, au sénat, aux comices, dans l'opinion publique comme trente ans auparavant les idées conservatrices. Le jeune César devint très vite l'idole de la multitude; ce fut vers lui que l'Italie tourna ses regards, et non vers la belle île lointaine de la mer Egée, où le meilleur général de
(1) Les explications incertaines fournies par les historiens nous donnent à penser que le public ne sut jamais au juste pourquoi Tibère était parti. Nous voyons dans Velléids PatbrcuLUs (II, xcix, 3) dittimulata catita consilii tui, que Tibère ne donna lui-môme aucune raison. Velléius et Suétone nous apprennent d'autre part qu'il déclara plus tard qu'il s'était éloigné pour ne pas devenir le rival de Calus et de Lucius César. Velléius Paterculus, II, xciv, 2 ,.,cu\us causât mox deteclae sunt,.. Suétone, r«6., 10... quant eausam et ipse, sed postea dédit. 11 est donc probable que si le public ne sut jamais rien de précis, qu'Auguste non plus n'expliqua jamais clairement les choses. Quant à l'explication donnée plus tard par Tibère, elle «st évidemment fausse. Quels scrupules pouvait lui donner la crainte d'offusquer Calus et Lucius, alors que leur père luimôme le suppliait de rester?
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cette époque se disposait à vivre comme an simple particulier, n'ayant qu'une maison en ville et une petite villa à la campagne (1). Une pluie d'honneurs s'abattit sur Caîus. Le 1*' janvier^ ou tout au moins un des premiers jours de l'an 5, Auguste le présenta au peuple dans une grande cérémonie au Forum: le sénat lui accorda le droit d'assister aux séances et aux banquets du sénat (2); les chevaliers ne voulurent pas se montrer moins empressés, et ils le nommèrent premier décurion de la première turma, lui donnèrent le titre de princeps juveniulis et lui offrirent une lance et un bouclier d'argent (3); les pontifes FaccuelUirenl dans leur collège (4). Cette fois Auguste laissa faire.
(1) Suétone, Tibère, 11.
(2) ZoNARAS, X, 23. Le passage du monument d'Ancyre (II, 46) me semble indiquer clairement que le sénat conféra ces honneurs à Calus le jour où Auguste le présenta au peuple» et par cons<^ quent après qu'il eut été élu consul par le peuple, contrairement À ce qu'ont dit d'autres historiens. Dion lui aussi (LV, 9>. dit que ce fut après : xal (isxà toOtô.,... Il est à remarquer que Dion (LV, 9) nous dit qu'Auguste donna à Calus l'autorisation d'assister aux séances du sénat, tandis que le monument d*Ancyre nous fait savoir que ce fut le sénat qui par un décret lui accorda ce privilège. Nous avons là un autre cas où un texW nous permet de prouver que Dion, par concision ou par nt^gligence, attribue sonmiairement à Auguste des actes qui furent accomplis par le sénat, et qu'il avait simplement proposés ou suggérés. Cet exemple nous autorise à supposer que Dion, influencé par les idées de son époque, commit souvent la même erreur, et qu'il personnifia l'Etat dans Auguste, en supprimant dans son récit les autres organes constitutionnels, qui i l'époque de Dion n'avaient plus aucune importance, mais qui fonctionnaient encore au temps d'Auguste.
(3) Mon. Anc, III, 4-6. Nous ne savons pas si cette décision des chevaliers fut prise à la même époque que ceUo du sénat ou si ce fut plus tard.
(4) Dion (LV, 4), nous dit qu'Auguste donna à Calus im sacerdoce ; les inscriptions nous apprennent qu'il était pontifex. Le sacerdoce dont parle Dion est donc le pontificat. Dion, bref et inexact, comme & l'ordinaire, le lui fait donner par Auguste qui
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Puisque Tibère» le seul homme sérieux du parti de la irieille noblesse^ l'avait abandonné» pourquoi s'opposerait-ilà ce courant populaire^ chaque jour plus fort? Il mécontenterait le public, sans gagner autre chose que l'approbation stérile de quelques grands seigneurs opiniâtres dans leurs préjugés surannés. Bientôt l'admiratien qu'on avait pour Caïus à Rome gagna toute l'Italie (i); on plaça partout des statues et des inscriptions pour rappeler qu'il avait^ événement sans précédent, été désigné consul à quatorze ans (2); on ne tarda pas non plus à introduire dans Tadministration l'esprit nouveau. A Tétroite économie, que Tibère s'était eilorcé d'apporter dans les finances, succéda une période de prodigalité. On augmenta les sommes destinées à acheter le blé pour Rome (3); on accrut les dépenses pour les travaux publics et pour les spectacles populaires à un moment où le budget pouvait à peine supporter le fardeau écrasant des dépenses militaires qui s'étaient accrues peu à peu par ellesmêmes. Les guerres que l'on faisait contre les pauvres barbares des provinces occidentales coûtaient beaucoup et rapportaient peu; d'après la loi militaire qui avait été approuvée trop à la hâte et avec beaucoup d'imprévoyance en l'an 14, il était nécessaire de payer tous les ans, au seizième de l'armée, le prix du congé. Et c'était là une dépense formidable, bien que par mille expédients on s'efforçât de la diminuer^ en prolongeant le service au delà de seize années (4).
n'en aurait pas eu le pouvoir. Le collège des pontifes se recrutait en effet par cooptation, (i) C. /. L., XI. 3040.
(2) C. /. L„ VI, 897; VI, 8748. Bullétino eommUs. ArcheoL Municip,, 1809, p. 57 et p. 140.
(3) En effet, en l*an 2 ces dépeases furent réduites. Dion, LY , 10.
(4) La lex militari» de l*an 14, avec les pensions qu'elle assi-
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Enfin un esprit de jouissance, de licence et même de dépravation, envahit rapidement la haute société romaine, étouDant presque partout les derniers restes de l'esprit traditionalifete, réveillé trente ans auparavant par les guerres civiles. Julie personnifiait cette tendance nouvelle des esprits. Belle, intelligente, cultivée^ éprise de littérature, entièrement libre maintenant depuis qu'elle avait chassé Tibère de Home, et entièrement dominée par Stmpronius Gracebus, par Julius Antonius et par leurs amis, adulée et courtisée, conmie sa muse inspiratrice, par Taristocratie élégante et lettrée^ Julie introduisait dans le vieux monde téminin de Home, personniiié encore par 1 austérité soutenue de Livie, la mondanité^ les élégances de l'esprit, le luxe, le plaisir^ la frivolité, la sensuabté, le scepticisme. Malgré les avertissements de son père, elle dépensait sans compter, prenant soin de sa beauté, portant des vêtements plus beaux que la tradition nt Teût permis à une matrone sérieuse; elle ne craignait pas de se montrer entourée de ses jeunes amis au théâtre, où le peuple pouvait contempler le présent et l'avenir, en considérant tour à tour Livie accompagnée toujours de sénateurs graves et 4gés, et Julie qui arrivait, escortée d'un essaim de jeunes gens élégants, bruyants et insolents (1). 11 semble que ce
gnait aux soldats fut une lourde charge pour l'Étal, puisqu'Aaguste dut à quatre reprises diUérentes donner de son argent « lui (Mon. Amc, 111, 2»-53), et se résoudre eniin à fonder Vaerarium militare. Mous voyons dans Tacite (AntuUei, i, 17) qu'en Tan 14 aprôs Jésus-Ctirist, c'est-à-dire après la fondation de Vcierarium militare, les soldats n'étaient jamais congédiés an bout du temps prescrit ; il devait en être de même, et à plu> forte raison, auparavant. La question du reste fut agitée,- eonmie nous le verrons, en l'an 5 après Jésus^hrist. Voy. Uion, LV, 23. (1) Voy. dans Magrobe, Soi,, II, 5 : Super jocit ac wtori&%i Julioê Augutti filiae.
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n'était plus seulement les hommages de Sempronius Graccbus qu'elle accueillait avec iaveur, mais qu'elle en acceptait d'autres aussi, tels que ceux de Julius Antonius (1). Et l'exemple de Julie agissait plus fortemeut sur les esprits hésitants que les menaces des lois ou les avertissements des magistrats. Puisque la fille elle-même du président se permettait tant de choses, pourquoi les autres dames auraient-elles dû s'en abstenir? Auguste lui-même semblait tout autoriser, puisqu'il laissait faire sa tille. Et ainsi à la sévérité des années précédentes succédait un nouveau relâchement; le public, las des scandales, las aussi de l'eil'ori que réclame la vie austère, se laissait de nouveau aller à l'indulgence; Cassius Sévérus ne réussissait plus k faire condamuer personne. Les juges avaient recouvré leur mansuétude (2); les lois somptuaires et les autres lois destinées à imposer i Taristocratie l'observance dé ses devoirs perdaient de leur force; dans toutes les classes le goût des jouissances et du luxe, devenu con-
(1) Vellêius, II» G, 4-5. cite cinq amants de Julie : lulus Antonius, Quintius Crispinus, Appius Claudiud, Sempronius Gracctius, et un certain bcipiun. 11 est impossible de dire si ces aûirmations sont vraies ou fausses. Mais, outre Sempronius Gracclius dont, comme nous l'avons vu, Tacite parie lui aussi, lulus Antonius semnle Lien avoir otô l'amant de Julie. Ce qui porte aie crou'e, c'est qu'après le scandale iinal il se donna la mort, il devait donc s'être beaucoup compromis avec elle.
(i) MâUBOBE, Soi., li, IV, y : euM muUi, Severo Catêto aecutarUe, abêulverentur d architeclus fori Auytuti expeclationem operi$ diu Iraheretf %ta jocatus est (Auguttus) : Vellem Cassius et meum forum aecusasset. 11 est vraisemblable qu'Auguste se plaignait des lenteurs de son architecte et se montrait impatient au moment surtout où les travaux approchaient de la fin, mais semblaient ne jamais devoir dtre achevés ; or le iorum d'Auguste ayant été inaugure en l'an t avant Jcsus-Ciirist, il est vraisemblable que ce lut à ce moment qu'un grand nombre de personnages accuses par Cassius furent absous. C'est encore là une preuve de cette oscillation des sentiments à laquelle j'ai fait allusion.
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tagieux, faisait fureur. La plèbe de Rome, à qui il était déjà si difQcile de fournir du pain^ commençait à demander des distributions gratuites de vin (i); Ovide, le poète à la mode, donnait libre carrière à sa fantaisie voluptueuse; une épouse adultère belle et prodigue, Julie, un jeune homme inexpérimenté et frivole, Calus César, devenaient les idoles de la plèbe cosmopolite de Rome (2). La fille d'Auguste et le fils de Julie personnifiaient à ses yeux le gouvernement de l'avenir, le gouvernement plus généreux, moins sévère, qui dépenserait beaucoup, lui donnerait de l'argent, du pain, du vin, des jeux. Une partie des classes moyennes et des hautes classes était encore attachée aux vieilles idées puritaines et traditionalistes: mais que pouvait-elle faire maintenant que l'opinion publique était si profondément changée, et que le gouvernement, grâce à Auguste, inclinait à une politique de conciliation? Réduite à l'impuissance, elle ne pouvait que protester rageusement contre tout et contre tous, et se lamenter que Tibère, le plus éminent général de Rome, fût, à cause d'une fenmie légère, obligé de faire de la littérature et de la philosophie à Rhodes. Au nombre de ceux qui protestaient ainsi devait être Livie : si elle ne commit pas, pour rouvrir à Tibère les portes de Rome^ les crimes dont la tradition Paccuse, elle ne pouvait pas cependant ne pas désirer que son fils, l'homme qui représentait ses idées et celles de sa famille, revint, et ne pas combattre sa bru, dans la
(1) SuBToNB, Aug., 42. La date ici nous manque, comme presque toujours dans Suétone; c'est donc par coiyecture que je place ce fait ici.
(2) Nous verrons en effet que, quand Julie fut condamnée à Tcxil, le petit peuple do Rome fit de grandes démonstrations en sa faveur.
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mesure de ses forces. Mais pour le moment la petite coterie des amis de Tibère et des traditionalistes, malgré Tappui de Livie, ne pouvait faire autre chose que de dépeindre sous les couleurs les plus sombres la corruption de l'époque; que d'inventer et répandre tout bas toutes sortes d'abominations sur les principaux personnages du parti opposé et surtout sur Julie. Ce fut à ce moment-là, très probablement, que commencèrent à se former les légendes infâmes que sa disgrâce devait faire entrer dans les pages de l'histoire. A en croire les amis de Livie et de Tibère, Julie aurait été un véritable monstre : ses amants étaient innombrables, ses orgies nocturnes indescriptibles; elle avait voulu, une nuit, se livrer à un amant au pied des rostres, c'est-à-dire de la tribune où son père avait promulgué la lex de adulteriis; elle mettait une couronne sur la tête de la statue de Marsyas à chaque fois qu'elle prenait un nouvel amant; enfin elle allait la nuit sur le Forum, habillée en prostituée, y poursuivre les jeunes gens du peuple et consentait à recevoir le prix infâme de ses complaisances (1)!
(i) Velliêics Paterculds, If, c, 3; Sénèque, de Benef., Vf, 32; Dioif, LV, 10; Pline, XXI, m, 9. Toutes ces horreurs que l'on raconte au sujet de Julie sont certainement des inventions de ses ennemis. Il faut d'abord remarquer que les accusations sont si graves qu'elles sembleront en elles-mêmes peu vraisemblables à. ceux qui pensent que les hommes, dans quelque condition qu'ils se trouvent, ne sont en général ni très l)ons, ni très mauvais. En outre si Julie avait été ce monstre-là, on ne s'expliquerait pas comment un parti nombreux aurait pu lui rester fidèle. Nous verrons que pendant longtemps le peuple fit des démonstrations en sa faveur, que sa mère l'accompagna dans son exil, que beaucoup de personnes intercédèrent auprès d'Auguste pour qu'il lui pardonnât, et qu'Auguste, du reste, consentit au bout de cinq ans à adoucir son exil. Ces faits nous montrent que bien des gens à Rome considéraient les accusations portées contre Jiilie conmie des fables. D'autre part
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Ainsi, non seulement Tibère fut bientôt abandonné à Rhodes dans un demi-oubli, mais Auguste lui-m^me, bien que ses inclinations personnelles fussent différentes, dut de plus en plus se résigner à gouverner au moins en partie avec la jeune génération, et à permettre qu'elle fit prévaloir dans les mœurs et dans TEtat certaines idées et certaines tendances qui lui étaient propres. Il n'est pas douteux d'autre part qu'ail était fortement courroucé contre Tibère, à cause de son obstination et de son départ. N'ayant plus Tibère pour l'aider, il ne pouvait guère, à lui seul, songer à s'opposer ouvertement i toutes les aspirations de la nouvelle génération. Il était nécessaire de céder au moins sur les points les moins dangereux. Malheureusement il n'est guère possible de changer entièrement d'idées et d'inclinations à soixante ans. Malgré le changement qui s'était fait dans la situation politique, Auguste restait un homme de la vieille génération, qui se défiait de la nouvelle, de ses hommes, de son esprit, de ses idées; qui ne pouvait consentir facilement à lui laisser prendre en main le véritable gouvernement de l'Etat, n se trouvait donc dans une étrange difGculté :
tout ce que nous savons de Julie avant la catastrophe ne nous porte pas à voir en elle un monstre (voy. n. 3, p. 3i3, vol. IV), mais une femme ayant les vices et les vertus qui se rencontrent chez beaucoup de femmes; comment donc supposer qu'elle ait soudain été capable de tant d*horreurs? Il faut enfin lire avec attention le passage de Macrobb, Sat., Il, v» 9 : il a pour la question que nous discutons une certaine importance : il fait voir en effet que les fils d' Agrippa ressemblaient tellement à leur père légal, que tout le monde en tirait la conséquence logique que Julie avait été vertueuse, au moins pendant qu^elle avait été la femme d*Agrippa. L'anecdote inconvenante rapportée par Macrobe est certainement une invention, pour réfuter cette objection que le bon sens populaire faisait à ceux qui racontaient toutes ces turpitudes : comment en effet imaginer que quelqu'un ait osé poser à Julie une pareille question?
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il ne pouvait se servir du seul homme de la nouvelle génération qui fût d'accord avec lui sur les choses fondamentales, parce cpie Tibère s'était rendu intolérable à tous; mais il ne voulait pas se servir des autres qui auraient été à sa disposition^ parce qu'il se défiait d'eux et qu'il les sentait trop différents. Que pouvait-il donc faire? Il n'y avait pas d'autre parti sage à prendre que de se préparer un nouveau collaborateur pour remplacer Tibère, et ce serait Caïus; en attendant que ce jeune homme eût achevé son éducation, Auguste chercherait à gouverner l'empire du mieux qu'il pourrait, avec une prudence sans cesse en éveil, avec de sages atermoiements et une habile lenteur, pour empêcher la nouvelle génération de faire trop de mal. Mais que la tâche, même ainsi réduite, était donc difficile I Dans tout l'empire, la négligence du sénat et des magistrats, l'insuffisance des lois et des institutions devenaient tous les jours plus manifestes ; et c'était toujours à lui que l'on avait recours aussi bien pour les affaires qui étaient importantes que pour celles qui ne l'étaient pas. Hérode lui faisait demander son approbation pour une nouvelle condamnation à mort prononcée contre Antipater, soupçonné à son tour d'avoir conspiré contre la vie de son père, et reconnu coupable par un tribunal qui s'était réuni à Jéricho (1). Cnyde lui demandait de vouloir bien siéger comme arbitre dans un procès criminel qui avait profondément ému le peuple, parce qu'une grande famille ,y était mêlée (2). Des troubles aussi menaçaient eu Arménie; le successeur de Tigrane avait péri dans une expédition, et, la reine ayant abdiqué, le parti
(1) JOSÈPHB, A. /., XVII, 5.
(t) Bull, Correêp. E$U., 1, 1883, p. 62.
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âOO GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
romanophile avait élu roi Artavasde, Toncle du défunt. Rome devait dire si elle voulait ou non le reconnattre (i). Le roi de Paphlagonie, lui aussi, était mort et sa succession présentait des difficultés, probablement parce qu'il n'y avait pas d'héritiers légitimes (2). En Germanie toutes les tribus étaient soumises, mais il fallait donner aux territoires conquis la forme et Torganisation d'une province. Devant tout ce travail, Auguste s'appliqua à faire de son mieux. Il envoya en Germanie un de ses parents, Lucius Domitins Ahénobarbus, qui n'était pas un homme sans mérite, malgré son orgueil, sa violence et ses bizarreries (3) : mais il n'imposa aucun tribut, n'introduisit aucune loi romaine, laissa les Germains sujets de nom, mais en réalité libres de se gouverner comme il leur plairait. Il est évident que, privé des conseils de Tibère qui connaissait à fond les affaires de Germanie, Auguste n'osa plus rien innover; il préféra s'en tenir au dangereux expédient de laisser la nouvelle conquête dans une situation incertaine, qui ne faisait d'elle ni une province romaine, ni un pays libre. Il conûa à Asinius Gallus (4) le soin d'étudier l'affaire de Cnyde; il se décida à faire reconnaître par le sénat le nouveau roi
(1) Tacite, Annales, II, 3-4; Dion, LY, x a, 6; mais la date est très incertaine.
(2) L*annexion de la Paphlagonie à l'empire eut lieu entre Tan 6 et l'an 5 avant J -C. Voy. C. /., Gr., 4154; Doublet dans le Bull. Corr. Hdl., 1889, p. 306; Ramsat dans la Revue det étudet grecquet, 1893, p. 231. La raison de l'annexionne nous est pas connue : je suppose que ce fut, comme pour la Galatie, le manque d'héritiers légitimes.
(3) SuéTONB, Nér., 4. Les textes, à dire vrai, ne nous prouvent pas clairement que Domitius ait été le successeur de Tibère en Germanie, mais c'est une supposition vraisemblable que fait WiNKELSBssER, De rebut Divi Augutti auepieiii in Germania ge$tis. Detmold, 1901, p. 23.
(4) Bull. Corr. BelUn,, 7, 1883, p. 62, v. 11.
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d'Arménie, et à proposer au sénat l'annexion de la Paphiagonie qui serait unie à la Galatie (1); il continua à donner des avertissements à Julie, bien qu'il se rendît compte quMl y perdait son temps (2); il s'eiForça par tous les moyens de préserver au moins Caîus et Lucius de la contagion de l'universelle corruption; au peuple qui demandait du vin, il indiqua pour se désaltérer les nombreuses fontaines dont Agrippa avait doté Rome (3), et pour donner plus de force à son conseil, il fit réparer cette année-là tous les aqueducs (4); mais il dut se résoudre, pour apaiser le peuple qui s'agitait, à faire une distribution d'argent, et à donner 60 deniers par tète à 320,000 personnes, en prenant bien entendu cet argent dans sa caisse personnelle (5). Ce fut encore avec son argent qu'il aida le trésor à payer cette année-là leur pension aux soldats congédiés (6). Les finances étaient toujours en très mauvais état. Pour les restaurer véritablement, il aurait été nécessaire d'exiger les tributs avec plus d'énergie, de refréner les vols des publicains, de reprendre aux particuliers, comme Tibère le proposait, les terres et les mines de l'Etat, qui avaient été usurpées ou concédées en échange de vectigulia dérisoires. Mais conunent ce gouvernement vieilli aurait-il pu oser se heurter à tant d'intérêts particuliers? Il semblait préférable de continuer à avancer ainsi un peu au hasard^ en ayant confiance dans l'avenir, et surtout dans la bourse et dans la générosité d'Auguste, toutes les deux inépuisables,
(1) Frinz CnifONT, dans la Revue de» Etudes grecque», 1901, p. 38.
(f) Voy. les anecdotes racontées par Magrodk {Sat,, II, 5).
(3) SuÉTONK, Aug,, 42.