MARCUS TULLIUS CICÉRON
Tandis que Pompée domptait les pirates par sa clémence, Quintus Metellus mettait la Crète à feu et à sang, faisait massacrer les prisonniers et s'enrichissait en dépouillant les pirates. Metellus appartenait au petit monde aristocrate des conservateurs intransigeants qui auraient voulu gouverner l'empire comme au temps de Scipion Émilien; et il traitait durement ses victimes pour protester contre la douceur de Pompée, de ce démagogue qui, pour se faire applaudir par le peuple, n''avait pas honte de pactiser avec les pirates. A la fin cependant les pirates, réduits au désespoir, offrirent à Pompée de se rendre à lui. Pompée, qui ne demandait qu'à humilier Metellus, saisit vite l'occasion, accepta la soumission et, prétendant que la loi Gabinia mettait Metellus sous ses ordres, il envoya en Crète Lucius Octavius. Mais Metellus répondit que la Crète était à lui seul, et il punit cruellement les villes qui, s'appuyant sur le décret de Pompée, refusaient de lui obéir. Lucius Octavius était sur le point, pour soutenir les droits de son général, de faire une guerre où il aurait défendu les pirates contre le proconsul romain. Heureusement, des événe-
ments plus graves vinrent distraire Pompée de cette dangereuse querelle (i).
Vers la fin de l'année 67 arrivèrent à Rome de très mauvaises nouvelles d'Orient. Les riches financiers surtout recevaient de leurs correspondants d'Asie lettres sur lettres, leur donnant d'alarmants détails sur cette province. Lucullus n'avait plus d'armée; Glabrion et Marcius étaient des hommes incapables; Mithridate était redevenu maître du Pont; la Cappadoce avait été dévastée par Tigrane; des colonnes volantes avaient déjà fait leur apparition en Bithynie
et incendié les villages de la frontière (2) A la fin
une panique éclata; on revoyait déjà Mithridate à Pergame, les Italiens massacrés, les capitaux confisqués comme jadis; et bientôt ce fut l'avis de tout le monde que les magistratures ordinaires étaient insuffisantes pour parer à un aussi grand péril. C'était une opinion très populaire dans le parti démocratique; mais cette fois ce fut aussi celle de beaucoup de conservateurs et de financiers épouvantés. Les amis de Pompée en profitèrent et au commencement de l'année 66 le tribun Manilius proposa que l'on donnât à Pompée, en plus des pouvoirs qui lui étaient déjà confiés, le gouvernement de l'Asie, de la Bithynie et de la Cilicie, le commandement de la guerre contre Mithridate et contre ïigrane, le droit de déclarer la guerre et de conclure des alliances au nom du peuple romain avec qui bon lui semblerait (3); c'est-à-dire l'autorisation légale de faire cette politique personnelle et indépendante du Sénat, dont Lucullus avait pris l'initiative. Crassus, à
(1) Plutaroue, Pomp., 29; Appien, Sic, vi, 2; Florus, III, 7; Drox, 329, 1,2 (Gros).
(2) CicÉRON, Pro lege Man., 2.
(3) Plctaroue, Pomp., 30; Appien, Mithr. 97, Dion, 36, 40-41.
qui le succès de Pompée dans la guerre des pirates avait été fort désagréable, frémissait en voyant son rival sur le point de l'emporter définitivement et sous les yeux de toute l'Italie dans le duel d'intrigues qu'il avait engagé avec lui quatre ans auparavant. Le parti conservateur, qui avait déjà blâmé la clémence démocratique de Pompée, ne voulait pas reconnaître par une loi en faveur de Pompée la nouvelle politique personnelle qu'il avait tolérée chez Lucullus. Quelquesuns de ses membres les plus éminents, tels que Catulus et Hortensius, essayèrent même de combattre le projet de lui, en faisant appel aux sentiments républicains et en montrant que cette dictature équivaudrait à un pouvoir monarchique (4). Cette fois cependant, après son succès dans la guerre contre les pirates, Pompée, bien qu'il fût loin, et en dépit de toutes les oppositions, était plus puissant à Rome que Crassus, que le parti conservateur, et que les traditions. En Italie, comme c'est toujours le cas dans les démocraties où la civilisation, la richesse, la variété des occupations et des plaisirs augmentent, les classes supérieures, les propriétaires riches et aisés, les capitalistes, les marchands, les artistes, absorbés la plupart du temps par leurs affaires privées ou leurs plaisirs, faute de temps et par égoïsme, abandonnaient l'État aux mains de la petite minorité de politiciens professionnels, et ils ne s'intéressaient aux affaires publiques que quand un événement extraordinaire venait troubler tous les esprits. Mais lorsqu'une de ces grandes excitations collectives secouait les masses, il n'y avait pas de parti, de coterie ni de corps politique qui osât lui résister. C'est ainsi qu'en 70 la haine violente qu'avait sou-
(1) Plutarqce, Pomp., 30 ; Cicéron, Pro lege Man., xvii, 52,"
levée contre lui le parti conversateur avait amené beaucoup de conservateurs à approuver les lois démocratiques. Puis l'enthousiasme public était tombé, et César, Pompée et les tribuns du peuple s'étaient en vain efforcés de le ranimer. Or le public s'était ému de nouveau; toute l'Italie, heureuse du succès dans la guerre contre les pirates, admirait Pompée et le considérait comme un général incomparable; elle n'avait confiance qu'en lui; c'était lui qu'elle voulait pour porter le dernier coup à Mithridate.
Ce n'était pas seulement la plèbe qui voulait un dictateur de l'Orient; c'étaient la haute finance, les capitalistes, les nombreux sénateurs ou chevaliers qui avaient placé de l'argent là-bas. Ce n'était pas seulement César qui s'efforçait de faire approuver le projet de loi, mais aussi Cicéron qui pour la loi de Manilius allait prononcer son premier discours politique et sacrifier la belle indépendance qu'il avait pu conserver jusqu'alors. Après le procès de Verres, Cicéron avait continué à plaider ses causes gratis, à étudier les philosophes grecs, à gérer sa fortune avec sagesse et à élever sa fille en plein accord avec sa femme; il avait éclipsé Hortensius et était devenu le premier orateur de Rome; mais il s'était tenu toujours à l'écart des luttes des partis. Cependant son influence avait grandi, et il avait obtenu pour cette année la preture urbaine, qui était la plus honorable, sans lutte, sans coalition, sans brigue. C'était la première fois qu'à Rome l'éloquence poussait un homme sans naissance et peu riche dans les dignités publiques avec tant de succès (4).
(1) G. BoissiER, Cicéron et tes amis, Paris 1902, p. 44, a très bien remarqué que Cicéron, « jusqu'à l'âge de quarante ans, ne fut que ce que nous appelons un avocat ». Je crois au contraire qu'il se trompe, en supposant que ce fût un fait constant et gé-
Quels motifs le décidèrent à se jeter, cette fois, dans la mêlée? Nous ne le savons pas. Il est probable que l'excitation publique et surtout l'alarme des chevaliers eurent une grande influence sur sa décision. Cicéron avait le plus grand nombre de ses relations dans cette classe de riches financiers, qui avaient des origines aussi modestes et des mœurs peu différentes des siennes, et dont beaucoup possédaient une culture très remarquable. Il était, entre autres, très lié avec Atticus, ce riche chevalier qui avait placé de si grands capitaux en Orient et qui s'occupait beaucoup d'histoire, d'archéologie, de philosophie. Son frère cadet, Quintus Cicéron, qui était venu habiter avec lui à Rome, avait même épousé la sœur d'Atticus, Pomponia. Il est donc probable que, croyant lui aussi le danger très grave, Cicéron céda aux pressions des amis de Pompée et voulut rendre service en même temps à Pompée, à la république, et à ses amis les chevaliers, en prononçant en faveur de la loi un grand discours fort habile. A son public de riches marchands, de sénateurs usuriers, de fermiers aisés, d'artisans, il sut dire que l'ancien royaume de Pergame était la province la plus riche de l'empire, que les plus beaux revenus du trésor venaient d'Asie; que les capitaux des publicains. des marchands, des particuliers étaient placés là-bas, et qu'ainsi c'était le devoir de toutes les classes de défendre cette province jusqu'à la mort (4). César, qui avait l'intention de se présenter à l'édilité pour l'année 65. et qui redoublait de zèle pour se rendre
néral que l'éloquence judiciaire menât à tout. C'était au contraire, je crois, une exception jusqu'à cette époque. Cicéron fut le premier qui arriva aux grandes charges sans ricliesse et sans noblesse, par la renommée littéraire.
(1) Voyez en particulier le chapitre vu du discours Pro leg» Manilia.
2«Î4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME populaire, soutint aussi la loi et pIIp fnt o
ve e en C,I,c,e, ou ,1 avait pris ses quartiers d'hiver et 11 prepara immédiatement la guerre
déià 1 ,: "'' '"'"' '^"^ '^'^^'■S'^ d« «"="■ "" homme
Tigrane, qui le soupçonnait de pousser ses fils à e révolter pour mettre sur le trône d'Arménie un !m !
de cavali r,^,"""' '""™" ^' l"""!""' """iers
atré^^'^t";:: ptiti:'",?^^""' '''^" '^'^'^
Po^fi. • ^ i^nraates, le nouveau roi dp?
aSirCptrrttkr^'^' "-^-"^ -
à ce roi nnnrT f envoyer une ambassade
Pom;eTav!rL=\nre^:er^S a comphr auparavant : relever de son comman ement Lucullus qui s'obstinait à rester au milieu de ê g-ons désobéissantes. Laissant les trois é"ions de Marems en Cilicie (3), il s'avança avec un gros "oros
gue™:v;,'t "f" ""'' '" "«'"^ «-psVLrî
suerre a M.thridate et à persuader Lucullus de la n essjte de se soumettre. Le jeune favori de la fortune dans Unsolence de son succès approchait du veux héros, a,gr, parlant de déceptions. Bien des 4ns dn^ les deux camps attendaient avec anxiét ne' sach pas comment iraient les choses dans celte rencontre,
n\ rfi. j ,7' JT ' ^*^- «'wi-insoj,, s. 0. U 143
(3) Cela résulte d'un passage de D.o. ^^"ilxlxvi. u
des amis communs s'interposèrent afin que tout s'accomplit avec dignité et sans scandale, et enfin on put amener les deux généraux à avoir une entrevue à Danala^ en Galatie (1). L'entrevue débuta bien par des compliments réciproques; mais bientôt Lucullus, qui n'avait jamais été habile diplomate, se prit à soutenir une thèse impossible. Pompée selon lui n'avait autre chose à faire qu'à retourner à Rome, car il avait luimême terminé la guerre. De part et d'autre on s'échau n'a; et l'entrevue se termina par des injures (2). Lucullus s'entêta encore à émettre des décrets et à distribuer les terres de la Galatie qu'il avait conquise, cherchant ainsi à faire croire aux autres et à s'imaginer lui-même qu'il n'allait pas céder; mais Pompée n'eut pas de peine à lui prendre tous ses soldats, sauf seize cents qu'il lui laissa pour l'accompagner en Italie.
Avec une armée qui n'était guère que de trente mille hommes (3), Pompée envahit le Pont. Imitant ce que Lucullus avait fait contre lui pendant la campagne de 74 (4)^ Mithridate chercha d'abord à entraver le ravitaillement de l'ennemi par des escarmouches; mais
(i) Strabo.v, XII, V, 2 (567).
(2) Dio.\ Cassios, XXXVI, 44 ; Plutarque, Pomp., 31 ; Luc, 36.
(3) C'est du moins le chiffre dcnné par Dion Cassics. XXXVI, 45. Reinach, m. E., 382, n. 2, compte 60,000 hommes dans l'armée de Pompée en se basant sur les sommes d'argent distribuées aux soldats à la fin de la guerre ; mais Mommsen (R. G., Ili, 116, 117) a émis des doutes sur l'exactitude de ces sommes et sur leur répartition. En outre ce chiffre donné par Reinach serait celui de tous les soldats qui prirent part aux guerres d'Orient et qui survécurent, et non pas le chiffre des soldats qui firent Cf tte première guerre. Il faut se souvenir que les trois légions de Cilioie n'y étaient pas.
(4) Dio.v Cassics, XXXVI, 45. On voit aussi dans Apiien, Mithr., 98, 99, mais d'une façon moins nette, que ce fut là le caractère de la guerre.
quand il eut perdu une partie de sa cavalerie dans une embuscade, quand Pompée eut réussi à se faire une voie de ravitaillement rapide et sûre par l'Acélisène, il dut passer de l'offensive à la défensive et se retrancher dans une forte position à Dasteira. Pompée alors ordonna aux légions de Cilicie de venir le rejoindre. Mithridate comprit qu'il allait être bientôt cerné par des forces écrasantes (1), et une nuit il fila sans qu'on l'aperçût à côté du camp romain, comptant atteindre l'Euphrate, le passer, se retirer en Arménie, où il essaierait de continuer la guerre. Mais Pompée le poursuivit, l'atteignit au bout de trois jours et lui infligea une grave défaite (2). Mithridate réussit cependant encore à se sauver, et avec les débris de son armée il gagna Sinoria, la plus forte de ses citadelles sur les confins de l'Arménie; il y prit une grosse somme d'argent, donna à ses soldats un an de paie, leur distribua une grande partie de ses autres richesses et envoya demander l'hospitalité à Tigrane, roi d'Arménie. Puis, ne pouvant attendre la réponse à Sinoria, où il était trop près de l'ennemi, il repartit avec une faible escorte et, recrutant des soldats le long du chemin, il remonta jusqu'aux sources la rive droite de l'Euphrate, redescendit ensuite dans la Colchide qui, au milieu du désordre des dernières années, était redevenue presque indépendante; il la traversa et s'arrêta à Dioscuriade, la dernière ville
(1) Appien, Mith., 99 sans nommer Dasteira, fait certainement allusion à cette position dont parle Strabon, XII, m, 28 (555). Voyez Dion Cassius, XXXVI, 46, où le pays appelé improprement Anaitide est certainement l'Acelisène, comme cela résuite d'un passage de Strabon, XI, xiv, 16 (532).
(2) Api'IEn, Milhr., 100; Tite-Live, épit., 101; Dion Ca.ssius, XXXVI, 47. Chacun d'entre eux toutefois raconte la bataille d'une taçon différenie.
grecque de lacôte qui avait €lé fondée au pied du Caucase (1).
Pompée, qui dans sa campagne contre Mithridate avait accompli son chef-d'œuvre de stratégie, ne pouvait poursuivre cette bande de fuyards à travers la montagne avec toute son armée. Il n'y avait pas d'inconvénient à remettre l'invasion de la Colchide à l'année suivante, car Mithridate y était cerné et pris comme dans un piège. Il ne pouvait revenir en Arménie; il ne pouvait s'enfuir sur la mer qu'occupait l'escadre romaine; il ne pouvait non plus se réfugier en Crimée, où régnait son fils Macharès, devenu l'ami des Romains et dont le séparaient d'ailleurs les populations barbares du Caucase qu'il n'avait pas pu réduire, même au temps de sa plus grande puissance. Pompée préféra donc se tourner du côté de l'Arménie et il la conquit sans peine. Tandis que Pompée luttait contre Mithridate, Tigrane avait été attaqué par Phraatès et par son fils rebelle; mais Phraatès s'étant bientôt retiré, le fils, effrayé de rester seul, demanda à Pompée son appui. Tigrane chercha à lutter; mais quand il sut que Pompée se préparait à l'attaquer, il fit enchaîner les envoyés de Mithridate, mit sa tête à prix et se rendit seul, à pied, dans une attitude et une mise très humble, au camp romain. Pompée lui fit bon accueil, le rassura, lui rendit tous les domaines héréditaires de sa famille, le réconcilia avec son fils à qui il donna la Sophène; puis il lui donna le titre d'ami et d'allié du peuple romain et exigea qu'il payât six mille talents, environ vingt-huit millions, à lui-même; cinquante drachmes à chaque soldat, mille à chaque centurion, dix mille à
(1) Reinach, m. E., 387 et suiv.
chaque tribun militaire (1). Pals ii conduisit ses troupes prendre leurs quartiers d'hiver au nord, sur les bords du Cirus, à la frontière de l'Arménie; et, pour préparer l'invasion de la Colchique^ il entra en relations avec les Albanes qui habitaient le Cirvan et le Daghestan et avec les Ibères de la Géorgie. Mais Pompée se trompait en croyant Mithridate vaincu. L'indomptable vieillard avait, lui aussi, fait des démarches auprès des Ibères et des Albanes et les avait amenés à lui venir en aide pour un dernier effort contre Rome. Au mois de décembre les légions qui avaient pris leurs quartiers d'hiver sur les bords du Cirus furent attaqués à Timproviste par les Albanes. La tentative échoua : l'attaque fut repoussée, et Pompée, toujours favorisé par la fortune, fut ainsi averti à bon marché qu'il fallait être plus prudent avec ces Barbares (2).
(1) App., Mith., 104. Cinquante drachmes équivalent à environ trente-huit francs, mille à environ huit cents francs, et dix mille à huit mille francs, sans tenir compte de la valeur plus grande que les métaux précieux avaient alors.
(2) Voyez Rbinach, M. E., 388-391.
LE PROJET DE LA CONQUÊTE DE l'ÉGYPTE
Cette tentative des Albanes fut le dernier péril couru par Pompée. Au printemps de l'an 65 il commença sa marche sans danger, à travers les vastes monarchies, les villes libres, les républiques maritimes, les petites théocraties; les États de brigands et de pirates qui s'étaient formés en Asie sur les débris de l'empire d'Alexandre. Il allait visiter les pays fabuleux de la poésie grecque; les villes, les champs de bataille les plus célèbres de l'Orient. Il allait pouvoir observer la variété infinie des nations barbares qui depuis le Caucase jusqu'à l'Arabie vivaient éparses en Asie, différant de langage, de mœursj de religion. Il allait connaître ce vieil Orient industriel et hellénisé, qui vivait en exploitant les Barbares, ses religions monstrueuses, la savante agriculture de ses régions les plus fertiles, ses monuments, ses arts, ses industries raffinées; les villes fameuses qui pourvoyaient au luxe de tous les pays de la Méditerranée; leurs populations d'ouvriers sobres, économes, pieux et impressionnables; leurs philosophes, leurs hommes de lettres professionnels, et aussi le luxe, les vices, les crimes, les trésors, le cérémonial des cours qui choquaient et attiraient en même temps ces républicains d'Italie
encore si simples dans la franche brutalité de leur corruption et de leurs vices.
Au commencement du printemps Pompée envahit le pays des Ibères, aperçut de loin les cimes neigeuses du Caucase, où avait été enchaîné Prométhée; puis il passa dans la vallée du Rion, l'ancien Phase, et descendit dans la Golchide, toute pleine des souvenirs de Médée, de Jason et des Argonautes, où il pensait s'emparer de Mithridate (1). Mais il arrivait trop tard. Le piège était vide. L'indomptable vieillard avait encore accompli un exploit que tout le monde croyait impossible : il avait réussi à passer en Crimée avec sa petite armée, longeant pendant 700 kilomètres les flancs abrupts du Caucase qui baignent dans la mer, et s'ouvrant un chemin, l'épée à la main, à travers les Barbares qui les habitaient. Une fois en Crimée, il avait surpris et contraint à la fuite son fils rebelle, et il avait reconquis un nouveau royaume (2). Le prudent Pompée ne voulut pas envahir par mer la Grimée, mais après en avoir ordonné le blocus, il passa par la vallée du Kur,rancienCirus, et fit une expédition dans le pays des Albanes, qu'il semble avoir surpris par trahison. Puis il revint dans la petite Arménie (3) rapportant aux aventureux marchands italiens des renseignements précis sur la grande route continentale des Indes, qu'ils ne connaissaient pas encore. Cette route remontait depuis son embouchure la vallée du Phase, débouchait dans la vallée du Cirus; puis à travers le pays des Ibères et des Albanes arrivait à la mer Caspienne; au
(1) Plutarque, Pomp., 34; Dion, XXXVII, 1. 3; Appien, Milhr., 103: Reinach, M. E., 394.
(2) Appien, Mithr., 101, 102; Strabon, II, ii, 13 (496).
(3) Dion, XXXVII, 3; Plutarque, Pomp., 35; Reinach, M. E., 398, n. 1.
delà de la Caspienne elle reprenait à l'enribouchure de rOxus (l'Amudaria) qui alors ne débouchait pas, comme aujourd'hui, dans le lac d'Aral, mais dans la mer Caspienne (1). On avait naturellement au cours de ces expéditions volé beaucoup de métaux précieux et capturé un très grand nombre d'esclaves. Arrivé dans la petite Arménie. Pompée occupa cette année-là à s'emparer des dernières citadelles età faire main basse sur les immenses trésors de Mithridate. A Talaura, il trouva ses collections merveilleuses, deux mille tasses d'onyx incrusté d'or; un nombre si immense de fioles, de vases, de lits, de sièges, de cuirasses, dorés et ornés de pierreries qu'il fallut un mois pour en faire l'inventaire (2). Dans une autre citadelle il saisit la correspondance, les mémoires secrets de Mithridate; ses recettes pour les poisons, et les lettres d'amour, assez licencieuses, semble-t-il, que le roi du Pont avait échangées avec sa favorite Monime (3). Tous les trésors du dernier grand monarque hellénisant de l'Asie étaient désormais entre les mains de la démocratie italienne.
Mais cette démocratie victorieuse ne pouvait guère jouir de ses victoires, car pendant toute l'année 66 les choses n'avaient fait qu'empirer en Italie. Après lintérêt passionné pris aux débats sur la loi de Manilius, et sur les événements d'Asie, le public était retombé dans sa torpeur maussade et irritée. La crise financière devenait aiguë; la gêne des dettes, l'irritation des désirs inassouvis et des espoirs déchus troublaient toutes les classes, les rendant irritables, inconstantes, indifi"érentes aux menées et aux projets des partis. Au fond, l'ordre une fois rétabli en Orient, il n'y avait
(1) Strabo.v, XI, vu, 3 (o09) ; Pline, VI, xvii, 52.
(2) Appie.n, Milhr., ii^.
(3) Plctarque, Pomp., 37.
plus qu'une grande question d'un intérêt vraiment national : celle des dettes. Mais aucun des deux partis n'osait l'aborder. Faute de grandes questions qui pussent intéresser le public, les deux petites coteries d* politiciens du parti conservateur et du parti populaire en étaient réduites à se faire une guerre d'intrigues, de calomnies, d'insultes et de procès, d'autant plus acharnée que les prétextes en étaient misérables: et ils s'irritaient toutes les deux par cet effort violent dans le vide de l'indifférence universelle. Cette situation, si difficile par elle-même, fut bientôt compliquée par un nouveau revirement de Grassus. Le millionnaire,- qui depuis son consulat populaire avait appuyé les conservateurs dans leur lutte contre Pompée, passait de nouveau au parti populaire et en devenait le chef, à la place et en l'absence de Pompée. Les lois Gabinia et Manilla avaient été deux grands échecs pour Grassus; il voulait maintenant sa revanche, et pour l'avoir il se mettait à imiter les intrigues et les menées de son rival. Le peuple demandait-il des conquêtes, des victoires, des pillages? Pompée n'avait-il pas acquis une si grande popularité, parce qu'il était censé avoir rendu l'abondance à Rome, en triomphant des pirates? Eh bien! il donnerait au peuple ce que le peuple demandait; il s'offrirait comme général pour faire une conquête nouvelle qui assurerait pour toujours à Rome le pain à bon marché. Le pauvre Lucullus n'avait pas tardé à trouver des imitateurs de son impérialisme agressif 1 Tandis que Pompéecontinuait à appliquer sa politique en Asie, Grassus, imaginant à Rome une autre agression, dans le genre de celles que Lucullus avait accomplies avec tant de succès, méditait la conquête de l'Egypte. On ne peut nier que le riche banquier choisissait bien sa proie. L'Egypte n'était pas seulement le plus riche
pays du monde ancien; mais un pays très fertile où tous les ans la récolte dépasssait les besoins et où tous les pays en proie à la famine pouvaient venir acheter du ble',, si le roi le permettait Quand le pays appartiendrait à Rome, ce surplus de la récolte de tous le» ans reviendrait tout entier à la métropole. La conquête de lÉgypte représentait pour les Romains ce que serait pour nous Tabolition des droits sur les blés : le pain à bon marché. Sans doute il fallait un prétexte à la guerre; mais il était aisé de le trouver dans le testament d'Alexandre II qui en 81 avait légué l'Egypte aux Romains. Bien des gens regrettaient maintenant que le Sénat eût alors par timidité refusé cet héritage; mais il était facile de revenir sur ce refus car le Sénat, par une de ces contradictions dont il était coutumier, avait refusé aussi de reconnaître le nouveau roi Ptolémée Aulétès, dont la descendance royale était douteuse et qui intriguait en vain depuis longtemps pour se faire reconnaître (1).
Cependant Crassus connaissait trop bien le Sénat pour douter que, sauf une forte pression du dehors, il dérogerait à sa politique traditionnelle si contraire au nouvel impérialisme aggressif, en décidant de sangfroid la conquête d'un pays paisible, qui n'avait nullement provoqué la colère de Rome. Il fallait donc imiter l'exemple de Pompée : échauffer et passionner le public; faire décréter la guerre à TÉgypte par les comices; s'adresser directement à la foule, qui n'avait pas les scrupules diplomatiques du Sénat et qui commençait à admirer toutes les conquêtes. Mais pour réussir dans cette agitation, Crassus devait se réconcilier avec le parti populaire, gagner à sa cause les
(1) Barbagallo, R. R. E., 120.
hommes les plus actifs et les plus habiles de la coterie de Pompée. Après tant de luttes cette réconciliation n'était pas chose aisée, et il paraît en efïet que Grassus rencontra dans les amis de son rival les premières difficultés à ses projets. Dans les agitations qui vont suivre, nous ne retrouverons presque aucun des hommes qui avaient aidé Pompée dans sa lutte; et nous savons au contraire que Gabinius s'apprêtait alors à aller rejoindre son chef en Orient comme légat. Il est donc probable que beaucoup des amis de Pompée repoussèrent les offres de Grassus, se méfiant de lui et craignant d'irriter leur protecteur. Parmi ces politiciens populaires un seul lui fut favorable, mais c'était le plus intelligent de tous. César. Celui-ci arrivait à un point critique de sa vie. Il avait donné jusque là son appui au parti populaire, mais sans trop se lier avec personne et sans prendre part à aucune vilenie du genre de celle dont son ami Clodius s'était rendu coupable à l'armée de Lucullus; il avait pu, grâce à cette politique, devenir un des jeunes chefs du parti populaire les mieux vus des conservateurs eux-mêmes. Mais malgré tout il n'était encore qu'au début de sa carrière politique; il avait simplement été élu édile pour l'année 65; et, ce qui eut une importance considérable sur sa destinée, il se trouvait dans de grosses difficultés d'argent. En ce moment où l'enthousiasme populaire faiblissait, il devait jeter l'or plus que jamais, continuer ses largesses et ses prodigalités jusqu'au jour où, nommé préteur, il pourrait faire sa proie d'une province. Justement alors la crise ne disposait guère les riches publicains: à avancer des fonds; l'argent se faisant plus rare, ils faisaient moins de largesses aux hommes politiques. Dans de telles circonstances les ambitions el les jalou-
sies de Crassus pouvaient devenir pour César une vraie mine d'or. Poussé par le besoin d'argent, il consentit pour la première fois à se mettre au service du millionnaire, malgré la sourde hostilité de presque tout le parti populaire, et sans toutefois vouloir rompre avec Pompée. Celui-ci, en effet, ne pourrait pas se plaindre de ce que César, qui l'avait aidé à obtenir le commandement en Orient, s'employât maintenant à faire donner lÉgypte à Crassus, qui était aussi un citoyen illustre. Ainsi dans son insouciance géniale il espérait pouvoir servir les projets de Crassus, exploiter celui-ci pour son ambition, conserver l'amitié de Pompée, ne pas compromettre la situation déjà acquise, être en somme plus heureux que tout le monde. César lui-même n'avait pu échapper à la longue à la démoralisation inhérente à la politique, surtout à la politique démocratique d'une époque mercantile, et les effets n'allaient pas tarder à paraître. Le gentilhomme qui s'était d'abord occupé des affaires publiques avec un désintéressement aristocratique allait se confondre avec les politiciens de bas étage, les intrigants, les opportunistes qui ne faisaient de la politique que le paravent de leurs louches intérêts (1).
En effet, peu après avoir conclu la coalition avec Crassus, en l'an 66, César dut entrer dans une intrigue fort louche. Aux élections des consuls, le Sénat, pour faire réussir Lucius Aurélius Cotta et Lucius Manlius Torquatus, avait rayé de la liste des candidats un ancien partisan de Sylla, revenu d'Afrique, où il avait été propréteur, Lucius Sergius Catilina, prétextant qu'il n'avait pas adressé sa demande à temps, et qu'il
(1) Voyez l'Appendice C.
était sous le coup d'un procès de concussion. Mais comme, malgré cette intrigue, Publius Antronius et PubliusSylla, neveu du dictateur, avaient été élus, le fils de Lucius Manlius Torquatus (1) avait accusé les deux élus de corruption, et il était parvenu, à force d'intrigues, à les faire condamner et à faire procéder à une nouvelle élection.
Cette fois, les deux candidats du Sénat avaient été élus. Mais ces incidents avaient échauffé les esprits; déjà pendant le procès, il y avait eu du tumulte (2); le parti populaire, pour faire de l'opposition aux conservateurs, avait pris la défense des deux consuls condamnés, et ceux-ci, ainsi encouragés, s'étaient entendus pour former une conjuration : on assassinerait les consuls le premier jour de l'année, et on ferait de nouvelles élections.
Catilina et quelques jeunes hommes de grande famille et pleins de dettes, comme Gneus Pison, étaient entrés dans la conjuration; et ce qui est plus grave^ César et Crassus paraissent en avoir connu le projet et l'avoir encouragé à demi-mot, en se dérobant, sans se compromettre trop. C'était tout de même une imprudence très grave; et des hommes aussi adroits ne l'auraient pas commise, si ^les difficultés de leur entreprise ne les eussent forcés à avoir recours à des moyens téméraires. La coterie de Pompée se refusait obstinément à aider Crassus, malgré les sollicitations les plus vives; César et le millionnaire restaient seuls dans la lutte, et c'était une tâche bien pénible pour eux que de remuer à eux seuls le peuple et de vaincre l'opposition du Sénat et des magistrats. Dans cette
(1) Dhumann, g. R., II, 514, a démontré que ce n'était pas Io candidat lui-même, mais son fils.
(2) CicÉRON, Pro Sul., 5.
situation, il leur aurait été très utile d'avoir deux consuls favorables à leurs projets et, pour les avoir, ils n'avaient pas hésité à encourager Sylla et Antronius à conquérir la suprême magistrature par un coup de main. Malheureusement la conjuration fut découverte; le public s'émut beaucoup à Rome à cette révélation inattendue de la démoralisation des hautes classes; on réclama de toutes parts une punition exemplaire. Le Sé.iat se réunit; mais Crassus, pour couper court aux commérages de la ville sur la conjuration et sur la part qu'il y aurait prise, intervint énergiquement, et non seulement il sauva les conjurés, mais il voulut les dédommager de leur échec. Le Sénat, où il avait tant de débiteurs, se plia à ses exigences : on ne poursuivit personne; Cneus Pison fut chargé d'une mission extraordinaire en Espagne ; le consul Torquatus lui-même accepta la défense de Catilinadans le procès de concussion (1). Ainsi l'affaire fut vite étouffée; mais Crassus et César, après cet échec, durent aviser à d'autres intrigues.
Cependant LucuUus était revenu en Italie, avec son misérable cortège de seize cents soldats, rapportant du Pont beaucoup d'or et d'argent en monnaie et en lingots (2), et un présent plus modeste et aussi plus précieux, un arbre ignoré jusque-là, le cerisier, que Ton commença, après lui, à cultiver en Italie (3).
(1) Sallcste, C. C, 18; Suétone, Cœs., 9; Ascomus, 7?i Cic, Tog can. Cicérox, Pro Sul, iv, 11; xxiv. 68; In Cal., I, vi, 15; TiTE-LivE, Per., 101 ; Dion, XXXVI, 42; John, E. G. C. V., p. 706- 714, a démontré d'une façon définitive que Salluste se trompe en faisant de Catilina le chef de cette conjuration, alors qu'il fut seulement un des conjurés secondaires. Voyez Stern, C, p. 16 et suiv. ; Tarentino, C. C, 29 et suiv. ; Bellezza, F. S., p. o9 et suiv. Voyez aussi à l'Appendice C nos raisons pour la versioa que nous donnons ici.
(2) Plctarqce, Luc, 37.
(3) Pline, XV, xxv, 102.
Quand au printemps nous voyons, au milieu d'un champ, un cerisier étaler la neige violacée de ses fleurs, souvenons-nous que c'est là, échappé aux naufrages historiques de vingt siècles, le dernier vestige des conquêtes gigantesques de LucuUus! Mais si la postérité oublie les bienfaits, les contemporains souvent les ignorent, et Lucullus, malgré ses victoires, ses trésors et ses trophées, trouva les portes de Rome fermées à sa modeste procession triomphale. Les querelles entre les deux coteries politiques s'envenimaient; tout devenait, dans les mains d'un parti, prétexte ou moyen pour tracasser le parti rival; Lucullus luimême à son retour se vit attaqué avec fureur par le parti populaire, comme s'il eût été un scélérat et un brigand. Pour exciter le peuple contre les classes élevées, on reprochait violemment à cet ami de Sylla tout ce qu'on louait et qu'on tolérait dans Pompée : les richesses acquises, les guerres faites sans autorisation, les pillages et les fautes commises par ses généraux. Les tribuns du peuple non seulement interposaient leur veto à chaque fois que le Sénat voulait délibérer au sujet du triomphe de Lucullus, mais ils attaquaient aussi ses officiers et ses généraux. Cotta en particulier, le destructeur d'Héraclée. Le Sénat, à son retour, lui avait décerné de grands honneurs, et il avait reçu le nom de Ponticus. Mais quand il commença à étaler les richesses qu'il avait acquises pendant la guerre, les tribuns le prirent à parti, menacèrent de porter plainte contre lui, et demandèrent la libération des prisonniers d'Héraclée. Cotta, voyant les nuages de tempête s'amonceler, crut prudent de jeter à la mer une partie de son butin, et il versa de grosses sommes au Trésor public. Mais le parti populaire continua ses attaques : ce n'était, disait-on, que comédie
toute pure; Cotta avait conservé pour lui la grosse parf La loi qui libérait les prisonniers fat présentée aux comices. Les chefs du parti populaire prepareren pour cette réunion une mise en scène pathétique : Us allèrent chercher dans les maisons, dans les carret:s dans les échoppes des marchands d'esclaves, tous les prisonniers d'Héraclée qu'ils purent trouver, ils les habillèrent en deuil, leur donnèrent des rameaux d'olivier et les firent venir ainsi devant l'assemblee. Alors un certain Thrasimède d'Héraclée se leva pour parler : il rappela l'antique amitié d'Héraclée et d Rome; puis ifdécrivit le siège, le sac de la ville le carnage et l'mcendie, et les esclaves se mirent a sangloter, à se lamenter, à tendre des bras suppliants Le public fut si indigné que Cotta put à peine parler, et dut s'estimer heureux d'échapper à l'exil (1).
Le parti conservateur répondait à ces provocations en accusant ses ennemis de préparer la revolution. Quand Pompée reviendrait d'Orient avec son armée victorieuse, il se ferait proclamer monarque et larepublique serait détruite! Cependant, maigre cette crainte, les conservateurs trouvaient le moyen de se brouiller peu à peu avec Crassus et César. Les deux amis avaient dû, après l'échec de la conjuration, revenir au projet de tenter une grande agitation populaire pour la conquête de l'Egypte; et pour preparer le terrain ils s'ingéniaient à gagner la faveur du peuple par différents moyens. Crassus, qui était censeur, se proposait d'inscrire dans les registres des citoyens les habitants de la Gaule transpadane. C'était un projet très libéral, le couronnement supreme de la grande réforme démocratique qui avait émancipe
(1) Memnon, 59.
l'Italie. César, qui était édile, chercha à éblouir le peuple, aux frais de Crassus naturellement^ par des prodigalités inouïes : il décora de tableaux et de statues le Capitole, le forum, les basiliques; il fit célébrer avec un luxe extraordinaire les jeux mégalésiens et les jeux romains; il donna, pour honorer la mémoire de son père, de splendides combats de gladiateurs où pour la première foie on vit briller entre leurs mains des flèches et des lances d'argent; il organisa sous des portiques construits provisoirement sur le forum et dans les basiliques une exposition de tous les objets dont on se servait pour les jeux et les décorations monumentales (4). Mais si le Sénat avait fermé les yeux sur la conspiration^ par la crainte que lui inspirait Crassus, la partie la plus intransigeante des conservateurs s'indignait de ces menées, en gardait rancune surtout à César, qui était moins puissant que le millionnaire. La vieille méfiance mêlée de haine, de crainte et de mépris qu'avait Inspirée le neveu de Marius, commençait à se réveiller... Catulus, le plus digne parmi les vieux conservateurs, eut enfin le courage de commencer la résistance; et, comme il était censeur, il s'opposa au projet de Crassus qui voulait qu'on inscrivît parmi les citoyens les transpadins, et cela avec une telle fermeté que Crassus dut renoncer à son idée (2). Tout à coup, un matin, une nouvelle étrange courut dans ville : les trophées de Marius, que Sylla avait renversés, avaient été rétablis sur le Capitole pendant la nuit. C'était César qui avait préparé cette surprise (3). Et le succès en fut immense; car pendant
(1) Suétone, Cœs., 10; Plutarque, Cœ«.,5; Dion, XXXVII, 8; Pline, H. N., XXXIII, m, 53.
(2) Dion, XXXVII, 9.
(3) Suétone, Cœs., 11 ; Plutarque. Cœs., 6.
plusieurs jours la foule accourut au Capitole pour voir ces grands souvenirs de la guerre de Jugurtha et des Cimbres et l'image vénérée du héros que la noblesse poursuivait de sa haine implacable! On vit même de vieux soldats pleurer. Le Sénat, se sentant faible devant cet enthousiasme populaire, n'osa pas faire enlever de nouveau les trophées; mais Catulus en plein Sénat attaqua ouvertement César, s'écria qu'il voulait détruire l'État non plus par de sourdes menées, comme la conspiration, mais à la face du ciel.
C'est par cette attaque de Catulus que commença la nouvelle lutte entre César et les conservateurs, qui devait durer si longtemps et avoir de si graves conséquences. L'œuvre de pacification entre les deux partis, dans le succès de laquelle César avait eu tant de confiance, allait bientôt échouer. Les conservateurs, excités par ces premières escarmouches, redoublèrent d'ardeur, s'attaquèrent aussi à Gabinius, cherchèrent à l'empêcher de partir en Orient, comme légat de Pompée. Ils n'y réussirent pas (1); mais quand César, qui croyait avoir bien préparé le peuple, lança enfin avec l'aide des tribuns la question de la conquête de l'Egypte, ils s'y opposèrent avec une énergie dont ils n'étaient plus coutumiers (2). Comme César invoquait toujours le testament du roi Alexandre, ils émirent des doutes sur l'authenticité du testament; ils affirmèrent que, même s'il était authentique, Rome ne
(1) Drumaxn, g. R., III, 44.
(2) Plctarque, Gras., 13; Suétone, Cm., 11. Suétone cependant se trompe sur les motifs invoqués pour l'expédition, comme cela résulte d'un passage de Cicéron, Tn lege agr., ii, Ifi et suiv., et il a tort d'attribuer à César l'intention d'aller en Egypte. Voyez, dans l'Appendice C, les raisons pour lesquelles je trouve plus vraisemblable la version de Plutarque d'après laciuelle Crassus devait être le général dans cette expéditioa.
devait pas convoiter tous les pays et se mettre en guerre avec tout le monde (1). Cette opposition de la petite coterie conservatrice aux projets de Crassus et de César est un fait important, non pas tant par ses conséquences immédiates que par ses effets lointains. Jusque-là ce parti n'avait pas encore pris une attitude bien nette à Tégard du nouvel impérialisme agressif, qui avait été créé par un de ses membres : il avait laissé faire Lucullus; il s'était opposé aux ambitions de Pompée, affirmant qu'elles étaient contraires à l'esprit de la constitution républicaine; mais il ne s'était pas prononcé sur cette politique en ellemême. Dès ce moment le parti conservateur se déclarait contraire à la politique d'expansion et liait son sort à une politique pacifique dont l'Italie sentirait tôt ou tard la nécessité. Et tout d'abord les conservateurs n'eurent qu'à se féliciter du choix fait entre les deux politiques, car ils réussirent facilement à mettre en échec Crassus et César. Tout ingénieux qu'il fût en lui-même, le projet de conquérir l'Egypte ne réussit pas à émouvoir le public. Les causes de cet insuccès furent m.ultiples. Une partie considérable de la coterie de Pompée, se méfiant de Crassus, ne voulut pas le soutenir. Crassus n'eut pas non plus la chance qu'il se produisît d'événements impressionnants, comme la dernière menace de Mithridate à l'Asie, qui avait tant aidé Pompée. Enfin le moment n'était pas favorable. Les classes riches, les financiers surtout, qui avaient jusque là favorisé et encouragé le parti démocratique, commençaient à redouter la violence démagogique du mouvement populaire et les propositions de lois qui en sortiraient; ils se tournaient peu à peu du côté des
(1) CicÉRON, In lege agr., 2, 16, 42.
conservateurs^ dont les chefs les flattaient par d'habiles manœuvres, comme par exemple en faisant restituer aux chevaliers le privilège, aboli par Sylla, de siéger au théâtre sur les bancs des sénateurs. Quant à la classe moyenne, les précédentes victoires démocratiques ne lui avaient rien rapporté, si ce n'est le mécontentement à la suite des dettes trop lourdes qu'elle avait contractées : elle était désillusionnée, énervée et rebutée. César et Crassus s'aperçurent que l'agitation ne réussissait pas et durent bientôt abandonner leur projet (1).
La violence des luttes croissait; et cependant c'était pour des ombres que l'on combattait, et le nombre des combattants diminuait à mesure que les esprits s'échauffaient. Les hautes classes ne possédaient plus, comme au temps des Gracques, de privilèges politiques et économiques qui pussent faire obstacle au développement des classes moyennes. Si les traditions de l'époque aristocratique conservaient encore dans cette démocratie quelques avantages aux derniers restes d'une noblesse glorieuse; si les grandes charges étaient encore réservées à ces grandes familles survivantes, l'Italie tout entière ne formait plus désormais qu'une seule classe de dominateurs qui s'entendaient pour mettre la main sur toutes les richesses de l'empire. Sans doute, dans le partage du butin les proportions étaient très différentes; mais aucun n'en était exclu. Le fils d'un petit propriétaire pauvre et ayant beaucoup d'enfants pouvait, en se faisant soldat, se procurer le capital nécessaire pour acheter une belle propriété et quelques esclaves, ou pour s'établir commerçant. Dans les légions les grades de centurion, et
(1) SuÉTONB, Cœ$., 11.
parfois aussi celui de prœfectus fabnim, ou chef du génie, étaient réservés à des Italiens d'origine humble ou médiocre, qui, s'étant enrôlés, se signalaient par leur intelligence et leur courage. Ceux qui disposaient d'un certain capital pouvaient entreprendre des travaux publics ou des fournitures militaires, émigrer en Grèce ou en Asie, devenir à Rome tribuns, édiles, questeurs; ils pouvaient prendre part aux affaires, au profit des guerres, servir à Rome et suivre dans les provinces un homme politique puissant. Un jeune homme intelligent, même s'il n'avait qu'une fortune modeste, en étudiant, en se mettant au service des chefs de partis, en devenant avocat ou jurisconsulte, pouvait s'enrichir, recueillir de nombreux héritages et acquérir de la renommée. Les fils des riches financiers faisaient très vite, s'ils le voulaient, leur carrière politique. Il n'était pas jusqu'aux vagabonds et aux oisifs qui ne pussent trouver à vivre à Rome dans les dubs électoraux, en vendant leur vote ou en servant de clients et de sbires aux chefs de parti. Il y avait des emplois pour tout le monde dans l'empire. Des officiers de tous les partis étaient au service des généraux aristocrates ou populaires; les chefs des deux partis avaient pour amis les mêmes financiers^ usaient des mêmes procédés pour se rendre utiles à la classe moyenne, et recherchaient la popularité par la même corruption et en faisant à la foule la même aumône. On déclamait beaucoup dans le parti populaire contre les abus des magistrats; mais c'était seulement par habitude et par calcul et sans prendre la chose au sérieux, car tout le monde savait bien que ces abus n'étaient qu'une forme nécessaire de cette exploitation du monde qui enrichissait l'Italie. Les magistrats populaires ne commettaient pas moins d'abus
que les magistrats conservateurs. On discutait, on intriguait beaucoup; mais, en dehors des rivalités d'hommes et de coteries, il n'y avait qu'un seul péril, qu'une seule souffrance, les dettes. Dans l'impatience où l'on était de jouir et de posséder, bien des gens se laissaient embarrasser dans des dettes qu'ils ne pouvaient pas payer, et la démocratie maîtresse du monde, depuis les sénateurs qui portaient un grand nom jusqu'aux humbles cultivateurs, depuis Jules César jusqu'aux petits marchands de Rome, était au pouvoir d'un petit nombre d'usuriers, grands, moyens ou petits, dont beaucoup n'étaient pas d'illustres chevaliers comme Atticus, mais des affranchis sordides et obscurs, ou des fils d'affranchis, ou des plébéiens ignorants (1), gens grossiers et avares qui vivaient pauvrement, sans luxe et sans ambitions dispendieuses. Une tempête devait éclater quand un homme audacieux apparaîtrait pour agiter entre créanciers et débiteurs cette question brûlante, que les deux partis redoutaient également.
(1) Plctarqce, Cic, 10,