‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 2)Chapitre 7 sur 33 · LES DÉBUTS DE JULES CÉSAR · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DE JULES CÉSAR

Quand Sylla lui eut pardonné, Caius Julius César, ce jeune homme dont nous avons déjà raconté la périlleuse aventure, comme tous les jeunes gens de familles riches qui ont fait une grosse folie, se décida à voyager et partit à la suite du propréteur Marcus Minutius Thermus, au siège de Mitylène, la dernière cité rebelle de l'Asie qui ne se fût pas encore rendue. De Mitylène il fit un voyage en Bithynie, envoyé par Thermus en mission diplomatique auprès du vieux roi de Bithynie, pour lui demander des navires pour le siège. Est-il vrai, comme l'affirmèrent plus tard ses ennemis, que dans le palais de Nicomède, loin de Rome et des siens, le jeune homme s'égara dans les chambres les plus secrètes et les plus infâmes de cette cour pleine de vices (4) ? La chose ne serait pas en elle-même impossible ; mais les accusations des adversaires n'ont jamais été des documents sérieux, surtout quand il s'agit d'accusations de ce genre. Il est certain au contraire qu'il fit plusieurs voyages à la cour de Nicomède (2) jusqu'à ce que, en 78, quand le proconsul de Cilicie, Publius

(1) SoÉTONE, Cœs., 2 et49 ; DiONYsins, 43, 20. L'exposé de cette première phase de la vie de César, très net dans Suétone, est au contraire confus et embrouillé dans Plutarque, Cœs., 1, 4.

(2) Suétone, Cœs., 2.

Servilius, entreprit une guerre contre les pirates de la Lycie et de la Pamphylie, il se rendît auprès de lui pour l'accompagner dans cette guerre. Mais peu après, dès qu'il sut que Sylla était mort, il retourna à Rome.

Il trouvait, en rentrant, l'air de Rome empoisonné par cette défiance faite de haine et de peur que répandent autour d'elles les oligarchies qui ont peu de cohésion et ne se sentent pas sûres de leur pouvoir. Malgré le terrible effort accompli par Sylla, la constitution aristocratique rétablie par lui était peu solide, car elle lésait trop d'intérêts et ne répondait nullement aux besoins de cette époque. Pour que cette constitution aristocratique pût bien fonctionner, il aurait fallu une noblesse puissante, telle que Rome en avait eu une aux temps des guerres puniques. Sans doute, ce qui restait de la vieille noblesse romaine, surtout les familles et les hommes les plus respectables, comme QuintusLutatius Catulus, soutenaient de toutes leurs forces la nouvelle constitution qui avait appliqué les idées réactionnaires que professait presque toute la noblesse. On s'imaginait que les transformations démocratiques de l'Etat effectuées dans les cinquante dernières années avaient été annulées pour toujours; que la vieille constitution aristocratique, la source unique de la grandeur de Rome, était définitivement rétablie. Mais quelques familles nobles ne font pas une noblesse et ces aristocrates respectables ne formaient qu'une petite minorité de la coterie dominante; à côté d'eux il y avait les amis et les bourreaux de Sylla enrichis par la confiscation des biens des proscrits, les transfuges du parti de Marins, les conservateurs modérés devenus, après la révolution, des réactionnaires intransigeants. Ce n'était pas une classe sociale, mais une bande d'aventuriers, où les

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personnes louches abondaient, etcettebandenepouvait prétendre au respect, qui est l'essence même de tout gouvernement aristocratique. Pourrait-elle au moins imposer à l'Italie, à défaut de ce respect, la haine du parti vaincu? Cette coterie cherchait à exclure des magistratures, du Sénat, du gouveinement des provinces, tous ceux qui ne se laissaient pas aller à admirer Sylla et les chefs du parti conservateur comme les seuls grands hommes parus dans la génération précédente, et à détester le parti démocratique, ses hommes et surtout Marius, les idées, les causes qu'il avait défendues. Cependant, malgré ses fautes, le parti démocratique avait rendu de grands services à l'Italie; si les puissants affectaient de traiter Marius de brigand et de criminel, si on avait renversé ses trophées, il n'était pas moins vrai qu'il avait refoulé la terrible invasion des Cimbres, tandis que Sylla avait conclu le traité de Dardanos. La coterie conservatrice ne pouvait donc imposer la haine du parti démocratique et de ses che.'s sans offenser le sentiment national de l'Italie. Très faible au point de vue moral, ce gouvernement campait au milieu de l'Italie comme une petite armée en pays de conquête, entourée de tous côtés par des bandes d'ennemis implacables. La réaction de Sylla avait ruiné, humilié, offensé trop de personnes ; avait semé trop de rancunes dans toute l'Italie. Les fils des proscrits qui avaient été privés de leurs parents, de leurs biens, de leurs droits politiques; les villes à qui on avait ôté le territoire et le droit de cité ; les chevaliers qui avaient perdu le pouvoir judiciaire et presque toute leur ancienne influence pohtique; la classe moyenne de l'Italie qui craignait de perdre ce droit de cité si péniblement conquis, formaient une telle armée de mécontents avides de vengeance que même un

gouvernement plus fort s'en serait épouvanté. Sans doute tous ces ennemis étaient maintenant désorganisés et dispersés par la terreur des persécutions; mais qu'arriverait-il le jour où ils se réuniraient sous un chef? 11 n'y avait qu'un moyen pour donner du prestige et de la force au gouvernement : faire une politique étrangère audacieuse, remporter de grands succès militaires et diplomatiques. Le gouvernement conservateur aurait pu, par exemple, faire oublier beaucoup de ses méfaits en vengeant la honte du traité de Dardanos. Mais cette coterie formée à la hâte, au milieu d'une crise terrible, de tant de personnes différentes qui se méprisaient mutuellement; méfiante, incertaine; divisée par tant de rivalités personnelles ; paralysée par la terreur du bouleversement d'où elle était sortie, n'avait aucune énergie. Le Sénat, qui était son organe le plus puissant, ne faisait rien, cherchait à éviter toute occasion de guerre redoutant les conséquences d'une défaite, ne voulant pas engager dans des expéditions lointaines une partie trop considérable des forces dont il pensait avoir besoin à l'intérieur pour défendre la constitution de Sylla. En 81 on avait vu une chose extraordinaire : le roi d'Egypte Alexandre II avait imité l'exemple du roi de Pergame et laissé en héritage au Sénat l'Egypte, le royaume le plus riche du monde ancien; mais le Sénat avait refusé et s'était contenté de prendre l'argent du roi déposé à Tyr. Sans doute il résistait aux sollicitations de Mithridate qui voulait que le traité de Dardanos fût reconnu par le Sénat, n'osant pas, même alors, partager avec Sylla la responsabilité de cet acte si grave; mais il ne paraissait pas s'apercevoir que par cette résistance il rendrait inévitable une autre guerre et ne faisait rien pour s'y préparer.

Il n'est donc pas étrange que, Sylla mort, les restes du parti démocratique se soient aussitôt agités. Mais une chose plus grave était arrivée pendant que César était en Orient, et qui démontre combien le gouvernement fondé par Sylla était faible : les populares, à peine leur agitation commencée, avaient pris pour chef l'un des consuls de l'année 78, Marcus Emilius Lepidus. Lèpide était noble et riche; il possédait le palais le plus somptueux qui fût à Rome (1); il avait été conservateur jusque-là et ami de Sylla; il s'était même enrichi en achetant les biens des proscrits (2). Mais, irrité de ce que Sylla eût cherché à empêcher son élection au consulat, ambitieux, léger et violent, il s'était, dès la mort de Sylla (3), improvisé chef du parti populaire en proposant de rétablir les distributions de blé (4), de rappeler les exilés (5), de restituer leurs droits électoraux (6) et leurs terres aux villes qui en avaient été dépouillées (7). Le succès de l'agitation avait été extraordinaire ; la faiblesse du gouvernement s'était aussitôt manifestée : bien que Lèpide fût presque seul, le Sénat, dont beaucoup de membres avaient commis tant de rapines et de crimes pendant la réaction, et qui

(1) Pline, H. N., XXXVI, xv, 109.

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